Ken... il était une fois

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Elle frappa trois coups secs contre la grande porte en bois, à l'aide du heurtoir en cuivre ciselé. Comme au théâtre. Ces trois coups annonçaient le lever du rideau sur une scène qu'elle avait maintes fois imaginé pendant son exil, si loin de cette terre qu'elle considérait comme sienne. Elle entendit se rapprocher le pas légèrement traînant, si facilement identifiable, de son père, et se prit au jeu de le visionner, traversant la cour intérieure, pressé pour avoir reconnu, sans nul doute possible, le rituel de son arrivée : trois coups secs espacés de quelques secondes.
Elle savait qu'il n'ouvrirait qu'un battant de la porte et se tiendrait devant l'ouverture, le visage radieux. Puis, il lui dirait, selon son habitude :
— Bonjour, ma grande ! Quel bonheur de te revoir !
Elle restait plantée là, à guetter les pas qui se rapprochaient... et eut soudain l'impression bizarre que le temps s'était figé. Cette sensation dura un bref instant, et le puzzle de son enfance s'assembla, prit forme sous ses yeux, ravivant dans sa bouche un goût prononcé d'amertume et de regret. Jamais elle n'avait ressenti aussi intensément la puissance du destin.
Du vivant de sa mère, ils demeuraient tous trois à Fès, où Jean-Pierre Martin, son père, exerçait ses talents. Écrivain et photographe, il réalisait des albums photos personnalisés pour les touristes, rédigeait des articles pour diverses revues, et préparait aussi un livre sur le Maroc rassemblant l'Histoire, la géographie et les coutumes du pays.
Sonia aimait Fès, la cité impériale livrée toute l'année aux touristes. Parmi eux, de nombreux Français attirés par l'enseigne de son père.
Ils frappaient à la porte, pour s'enquérir du coût d'une série de photos sur les sites les plus intéressants. Accompagnées de commentaires appropriés, elles feraient le bonheur de leurs proches au retour des vacances. Il arrivait fréquemment que les plus fortunés le sollicitent pour un safari-photo dans les villes impériales ou dans le Rif, le Moyen et le Haut Atlas.
Ils habitaient Fès-el-Bali, le vieux Fès, dont les maisons de terre ocre descendaient en espaliers depuis le haut de la colline arrondie, non loin de la Bab-Bou-Jeloud, derrière laquelle s'étendait le quartier. La porte aux Trois Voûtes donnait toujours l'impression aux étrangers d'ouvrir sur une autre dimension : elle transportait le visiteur vers une époque contemporaine du Moyen Âge.
L'adolescente d'hier adorait les vieilles demeures bâties à flanc de colline, menant aux ruelles tortueuses des teinturiers. Celles-ci, éclatantes de couleurs vives et lumineuses, n'étaient pas sans rappeler les nuances spécifiques au pays : le bleu limpide du ciel, l'or du soleil, le vert sombre des cèdres de l'Atlas, l'ocre de la terre, celui du lit des oueds asséchés, et le rouge brun des flancs de la montagne.
La mort accidentelle de sa femme avait bouleversé la vie de Jean-Pierre Martin tout comme celle de Sonia, sa fille. Il avait abandonné une partie de son activité pour se consacrer à ses articles et à la préparation de son livre. À l'abri de tout souci financier, il avait acquis une maison à Taounate, au cœur du Rif, et avait entraîné l'enfant dans cette nouvelle aventure sans même lui demander son avis. Mais Sonia avait quitté Fès sans regret. C'était dans son nouveau lieu de résidence qu'elle avait fait la connaissance de Medhi et des siens.
Sonia aimait ces lieux où la présence des cèdres centenaires, à mille cinq cents mètres d'altitude, lui apportait un sentiment de quiétude. Au printemps, amandiers, pins et cèdres emplissaient l'air de leurs effluves odorants.
Enfant, Sonia s'enivrait de cet air revigorant et pur au cours de longues marches au côté de son père. Elle se souvenait de l'accueil chaleureux des habitants des hameaux perchés à flanc de coteaux. Du verre de lait de chèvre et du morceau de fromage, avant de redescendre, fatigués mais heureux.

Ces souvenirs avaient ressurgi sur le chemin du retour. Pourquoi avait-elle abandonné ce qu'elle aimait tant : les villages épars sur les flancs de montagne, les champs verdoyants dans les vallées, les oueds asséchés par le soleil et par le vent, les forêts, les senteurs délicates qu'offrent les petits matins, le sourire et l'hospitalité de ses amis berbères ?
Lui revenait l'éclat des fêtes, au cours desquelles femmes, hommes et enfants mêlaient leurs chants et leurs rires dans une même ronde.
Pourtant, l'heure n'était plus aux regrets. Une page avait été tournée. Mais les pourquoi continuaient d'envahir son esprit, son âme. Elle avait fui pour trouver le bonheur. Mais qu'est-ce que le bonheur ? N'avait-elle pas agi ainsi par pur égoïsme ?
Fatiguée par toutes ces réflexions, mais heureuse de retrouver les êtres aimés, elle avait poursuivi sa route pour s'arrêter, après un trajet long de plusieurs heures, devant la maison de son père, dont les murs, comme chaque année au printemps, venaient d'être blanchis. Les volets demeuraient clos afin de préserver la fraîcheur à l'intérieur de l'habitation.

À ce moment précis, alors qu'elle attendait devant la porte, le passé avait surgi avec fulgurance. Le grincement accompagnant l'ouverture de la porte la délivra. Son père se présenta dans l'encadrement. Un large sourire éclairait son visage ridé.
— Ma grande ! Enfin, te voilà de retour chez nous ! Mais entre, entre, dit-il en lui prenant le bras et en lui tapotant le dos familièrement. Assieds-toi et repose-toi ! Je vais préparer le thé à la menthe.
— Papa ! Laisse-moi t'accompagner à la cuisine.
— Non, non, après une longue route il faut se reposer.
Elle eût aimé lui dire tant de choses, mais elle connaissait l'entêtement de son père. Elle prit place sur le sofa recouvert de coussins et attendit son retour.
— Comment va Fatiha ? demanda-t-elle en haussant la voix pour être entendue. Où est-elle ?
— Partie faire des courses en prévision de ton retour. Elle voulait aussi te préparer quelques gâteries, et tu sais comment elle est. Elle refuse toujours d'utiliser notre four pour cuire ses pâtisseries. Elle préfère le sien... Et elle est plus entêtée qu'une mule.
Sonia sourit. Elle adorait sa nounou. Fatiha avait pris soin d'elle après la mort de sa mère. Elle lui avait donné la même affection qu'à ses propres enfants. Fatiha, dont le nom évoquait l'espérance, était toute dévouée aux Martin et prenait sur ses épaules la bonne marche de leur maison.
— Quand rentrera-t-elle ?
— À l'heure du repas.
Sonia savait que rien n'échapperait à la curiosité insatiable de la vieille femme. Celle-ci gémissait à chacun de ses départs et supportait mal de voir la jeune femme s'émanciper, échapper à sa tendresse possessive de mère méditerranéenne. Sans elle, que serait devenue Sonia, qui lui confiait ses joies comme ses chagrins ? Comme une mère, elle l'avait mise en garde quand Medhi venait : « Tu n'es pas pour lui, jolie gazelle. Ce garçon doit regarder les filles de la montagne et il serait temps qu'il le comprenne ! Et toi aussi ! »
Jean-Pierre Martin revint peu après. Il posa la théière fumante accompagnée de ses verres sur le plateau de cuivre. Puis il tapota un des coussins, dont les enveloppes décorées de motifs géométriques exprimaient le style berbère dans toute sa pureté, et s'assit à côté de sa fille.
— Alors, ma grande, dit-il en prenant affectueusement la main gauche de la jeune fille dans les siennes. Es-tu contente de ton séjour en France ? Te voilà bardée de diplômes.
Jusqu'en troisième, Sonia avait suivi des cours par correspondance, aidée par son père. À partir de la seconde, il estima qu'elle devait mettre toutes les chances de son côté, puisqu'elle voulait devenir anthropologue. Il l'envoya donc en France. La séparation n'avait pas été facile, mais la jeune fille s'était fait une raison en se rendant à Aix-en-Provence. Une tante l'avait hébergé et, très naturellement, après son baccalauréat, elle avait franchi les grilles de la faculté. Le seul problème, pour Sonia, était de ne plus voir les paysages aimés associés à un certain visage. L'éloignement avait renforcé les liens entre Medhi et elle. Elle put mettre un nom sur le sentiment éprouvé : l'amour. Mais il fallait le taire pour quelque temps encore.
Il lui avait fallu modifier bien des habitudes en s'installant en France. L'hébergement chez son oncle et sa tante s'était vite révélé catastrophique. Son oncle réglementait tout : l'heure des repas, des levers, des couchers, celle des tâches ménagères. La ponctualité, le besoin d'organiser et de commander relevaient chez lui de la fixation.
Cette attitude avait contribué à fragiliser Sonia, au point, parfois, de lui faire perdre confiance en elle. Elle conservait encore à l'esprit la rude discipline imposée par son oncle. Elle ne supportait plus l'obéissance lorsque celle-ci se transformait en une véritable perte de liberté. Elle avait été horrifiée de constater à quel point ce personnage tyrannique avait modelé, selon sa convenance, une épouse effacée, douce et serviable. Le couple n'avait pas eu d'enfant. C'est mieux ainsi, avait souvent songé Sonia en son for intérieur.
Heureusement, elle aimait apprendre. Et elle passait toujours ses examens avec succès.
Maintenant qu'elle s'autorisait un peu de faiblesse, elle pouvait avouer à quel point Medhi, son père et le Maroc lui avaient manqué. Bien sûr, elle était revenue chaque année pendant les vacances d'été, mais ce temps de vacances passait toujours trop vite, sans doute à cause des fêtes qui jalonnaient cette période. Mehdi était là à chaque retour, essayant de comprendre la femme qu'elle devenait. Et c'était toujours au moment où tous deux pouvaient se rejoindre qu'elle devait repartir vers la France...

Cette fois-ci, elle revenait pour de bon. Elle avait sollicité et obtenu un poste d'enseignante à l'université Mohamed V de Rabat. La coopération franco-marocaine l'avait autorisé à entreprendre une telle démarche auprès des organismes officiels afin de poursuivre ses recherches, dans le cadre d'un programme culturel consacré à l'étude des peuplades. Ainsi gagnerait-elle de quoi vivre tout en perfectionnant ses connaissances.
— Oui, papa, j'ai été contente de mon séjour en France. J'ai réussi mes examens. Pour le reste...
Elle demeura évasive. Jean-Pierre Martin interpréta facilement le silence de sa fille. Il n'insista pas.
— Que comptes-tu faire maintenant ?
— Je me suis inscrite à l'université Mohamed V de Rabat...
— Rabat ? Pourquoi pas à Fès ? Je pensais que tu allais t'établir près de nous.
— Là-bas, j'aurai un outil de travail qui correspondra davantage à mes recherches, confia-t-elle. Vois-tu, papa, j'ai bien réfléchi. Je ne veux pas passer le plus clair de mes journées à donner des cours à des étudiants plus ou moins motivés. Je veux vivre ma passion, profondément. À Rabat, on me propose suffisamment d'heures d'enseignement pour gagner ma vie. En outre, je disposerai d'un bureau et de l'accès permanent à la bibliothèque, ce qui me permettra de continuer efficacement mes recherches. Ça me laissera ainsi le temps de préparer des articles pour les revues spécialisées.
— Oui, je comprends. Cela m'attriste un peu que tu ne t'installes pas à Fès ou dans les environs. Mais compte tenu de ce que je t'ai enseigné, je serai mal placé pour tenter de te dissuader. Suis ton chemin, ma fille...
— Tu sais, Rabat n'est pas au Pérou ! Je reviendrai chaque fin de semaine !
— Sans doute. Je l'accepte, moi. Mais je connais quelqu'un qui prendra certainement moins bien la chose...
— Tu veux parler de Medhi... Comment va-t-il ? souffla-t-elle.
Mais elle n'entendit pas vraiment la réponse de son père. Elle revit les yeux gris vert de Medhi, ses cheveux châtains et sa peau si claire, malgré l'ardeur du soleil. Tous deux étaient nés la même année, lui en avril et elle en décembre. Souvent, Medhi se gaussait du teint mat de Sonia, de ses cheveux bruns et bouclés, de son regard sombre. Lui, l'enfant du pays, et elle, tellement plus typée.
Elle entendit les éclats de son rire moqueur comme s'il était là, tout près d'elle. Enfants à la fois différents et semblables. Peu importait leur différence de culture, l'essentiel était que leurs cœurs battent à l'unisson. Medhi était Rifain, un Berbère de langue tarifit. Les siens conservaient depuis la nuit des temps leur caractère et leur fierté d'hommes libres.
Les anciens racontaient encore aux plus jeunes leur révolte, sous Abd-el-Krim, contre les Espagnols, et l'armée française conduite par le maréchal Lyautey, qui leur apporta un soutien inespéré.
Maintenant, les Berbères, nombreux dans le Rif et le Moyen Atlas, partageaient leurs activités entre l'élevage de chèvres et celui des moutons, la culture du maïs et l'artisanat. Ils produisaient également du chanvre, dont les champs, protégés par le maïs, s'étalaient en terrasses tout près des habitations.

La famille de Sonia était originaire d'Aix-en-Provence. Elle comportait, fruit du hasard ou de la destinée, deux grands-mères d'origine italienne. L'une, du côté paternel, était native de Pozzalo, dans la pointe sud de la Sicile, l'autre de Rogliano, dans les montagnes calabraises. Sonia devait à cette ascendance peu ordinaire la matité de son teint ainsi que la couleur sombre de ses cheveux et de ses yeux.
— Medhi va bien, du moins physiquement parlant... Parce que, pour le reste, vois-tu, je le trouve un peu chagrin. Son père voudrait bien le voir marié, mais il refuse toutes les jeunes filles dont on lui parle. Ahmed ne sait plus que penser. Quant à sa mère, elle redoute de le perdre. Tu sais comment sont les parents ! Si ta pauvre mère vivait encore, je suis certain qu'elle ferait des pieds et des mains pour te garder près d'elle. Mais tu m'écoutes ?
— Oui, papa, répondit-elle machinalement.
Elle n'osa pas le questionner davantage sur Medhi. Medhi... Son complice attentionné... Elle se souvenait des jours de marché quand ils étaient enfants. Parfois, elle accompagnait Medhi et son père le samedi au souk de Checran. Ahmed Animi chargeait alors la production d'une semaine de travail à l'arrière d'une vieille fourgonnette, puis il faisait asseoir les enfants parmi les assiettes, les plats, les bols et les jarres de terre cuite décorés de motifs géométriques.
Une fois arrivés, Medhi et Sonia l'aidaient à s'installer. Ensuite, ils furetaient un peu partout à la recherche d'on ne savait quel trésor. Quelle aventure ! Lorsque la fatigue l'emportait sur la soif de découverte, ils s'asseyaient aux abords de la place et regardaient les habitants arriver au marché à dos d'âne. Les garnements prenaient alors un malin plaisir à tirer la queue des animaux à l'attache, ou à courir dans les rues avec d'autres enfants au risque de bousculer un passant ou de faire tomber un étal, ce qui leur valait les remontrances du père de Medhi, et les poings levés des autres commerçants, furieux.
Elle se remémora leurs jeux, leurs frasques, leurs repas pris en commun dans sa maison ou dans la famille de Medhi. Jean-Pierre Martin parlait couramment le tarifit qu'il avait enseigné à Sonia. Et, quand il faisait cours à sa fille, Medhi, souvent là, profitait de ses enseignements. Ainsi, Medhi maîtrisait parfaitement la langue française et possédait une bonne culture générale.
Sonia n'avait pas oublié ces années-là. La vie était simple et ils étaient heureux.
— À quoi penses-tu, ma chérie ? Tu ne m'écoutes pas. Allez, ainsi va la vie ! Un bon repas, une nuit de repos, et je suppose que tu fileras voir ce chenapan ?
— L'appelles-tu donc encore ainsi ?
— Bien sûr ! Il a beau être un homme, maintenant, il reste pour moi l'enfant espiègle qui te « dévergondait » souvent. Mais je reconnais que Medhi est sans doute le plus fidèle de tes amis. À vrai dire, je me demande...
— Quoi donc ?
— Rien, rien...
— Mais si, papa, tu voulais dire quelque chose.
— Hé bien... Je me suis toujours demandé s'il n'était pas amoureux de toi.
— Ah bon, et pourquoi ? interrogea Sonia, rougissante.
— Oh ! Comme ça. Une sorte d'intuition. Mais toi, ma chérie, qu'en dis-tu ?
Elle détourna le regard et éluda la question, dont la réponse lui brûlait les lèvres. Fatiguée, elle aspirait au repos.

La porte s'ouvrit, annonçant le retour de Fatiha. Elle posa ses paniers chargés sur le sol et se précipita vers Sonia.
— Ma petite colombe ! Viens vite, sur mon cœur !
— Fati ! s'écria Sonia en se réfugiant dans les bras de la vieille femme.
— Ah, que je suis heureuse ! Je vais te choyer de nouveau, ma petite colombe ! Regardez-moi ce teint ! On croirait que tu viens d'être malade ! Et ces cheveux ? Tu les as encore emprisonnés !
Elle entreprit d'enlever les pinces qui maintenaient le chignon. L'opulente chevelure brune, libérée, croula sur les épaules de la jeune femme.
— Voilà, voilà, ma colombe, tu es tellement plus belle ainsi ! ajouta-t-elle en plaçant les lourdes mèches couleur d'ébène. Tourne, tourne encore que je te voie mieux.
Elle s'exécuta. Fatiha fronça les sourcils et émit un claquement sec de la langue. Le verdict tomba, sans appel.
— Tu as maigri, ma colombe. Mais le bon air de nos montagnes et les bons petits plats de Fatiha vont te redonner des rondeurs.
— Pas trop de rondeurs. Je tiens à garder la ligne.
— Mais qu'est-ce que c'est que ces jeunes femmes qui veulent rester plates comme des galettes ? gronda la nourrice. Est-ce ainsi que tu plairas à l'élu de ton cœur ? Et que tu pourras mettre au monde ses fils ? Puis, radoucie : allez, ma toute petite, va te rafraîchir dans ta chambre, maintenant. Puis tu rejoindras ton père à table. Le repas sera bientôt prêt.
Elle poussa Sonia vers le grand escalier qui menait aux chambres, reprit ses paniers et s'engouffra dans la cuisine.

Le soleil s'était levé et la journée s'annonçait belle et riche de la promesse des retrouvailles entre Medhi et Sonia. Sonia savourait par avance le moment où elle verrait le village où habitait depuis quelque temps la famille Animi. Elle aimait les maisons construites à même la roche, au creux de la montagne.
La nuit passée sous le toit familial l'avait revigoré, et c'est emplie d'espoir que Sonia prit la route en direction de l'oued Ouerrha. Elle s'arrêta en bordure de la forêt de cèdres.
Une bande de singes jouait dans les branches des arbres majestueux. Ils avaient sauté au sol dès qu'ils avaient entendu le claquement de la portière. Accoutumés à la présence humaine, ils n'hésitaient pas à venir quémander de la nourriture auprès des visiteurs, ravis d'une telle aubaine.
Sonia leur avait jeté quelques gâteaux secs, provoquant des réactions parfois vives entre les anciens et les jeunes, plus rapides et tout aussi gourmandes.
La montagne vibrait sous la pulsion des ailes des insectes et des oiseaux. L'été éclatait en une volupté de senteurs en cette heure matinale. La jeune femme inspira goulûment le parfum de l'humus, puis s'étira avant de regagner sa voiture.

Très calme en apparence, elle roula doucement, sans se presser. Elle vit les rayons du soleil jouer sur les façades ocre des maisons. Jeu d'ombre et de lumière. Sur la place, un olivier centenaire dressait péniblement sa silhouette rabougrie. Les petits jouaient et criaient sous la surveillance de leurs sœurs, à l'ombre de son feuillage, tandis que les mères et les aînées s'occupaient aux tâches quotidiennes. Sonia se gara non loin de la maison, parcourant à pied les quelques mètres qui l'en séparaient.
Arrivée sur le seuil, elle repoussa la lourde tenture qui masquait l'entrée. La porte demeurait grande ouverte pendant les chaudes journées d'été.
— Mme Animi ! appela-t-elle.
— Sonia ! Je savais que tu viendrais chez nous dès ton retour ! Medhi n'a pas voulu m'écouter. Ce grand fou était impatient de te revoir ! Il est parti chez ton père.
— Ah ! fit-elle simplement, désappointée d'apprendre son absence.
Cependant, elle prit conscience très vite de l'espoir suscité par les paroles de Mme Animi. Medhi n'avait pu attendre davantage pour la revoir. Elle soupira.
Khamsa Animi la regardait attentivement. Sonia eut brusquement l'impression de ne plus pouvoir cacher ses sentiments à la mère de Medhi.
— Ma petite Sonia, reprit cette dernière, je crois bien que tu es comme mon fils : prisonnière de tes sentiments. Vous êtes tous les deux telle une fleur qui manquerait de lumière. Parlez-vous !
Elle prit les mains de Sonia dans les siennes et continua :
— Écoute-moi. Medhi ne m'a rien dit, mais une mère a-t-elle besoin que son enfant lui parle pour comprendre qu'il est malheureux ? Medhi t'aime, mais sa fierté le contraint au silence.
— Vous dites qu'il m'aime ?
— Mais oui, il t'aime, et je sais bien que tu l'aimes aussi. Enfants que vous êtes encore, tous les deux ! Je suis heureuse que tu sois venue dans notre maison, car cela me prouve que tu es restée, dans ton cœur, la petite fille qui était toujours la bienvenue dans notre famille, comme mon fils est toujours le bienvenu dans la maison de ton père. Medhi a refusé toutes les jeunes filles que son père lui a désignées. C'est toi qu'il attendait. Mais tu devras être patiente avec lui. Assieds-toi donc, ma petite. Je vais te faire du café. Tu es si pâle, cela te fera le plus grand bien.
— Merci, répondit-elle un peu embarrassée et surprise.
— Je veux le bonheur de mon fils, mais j'ai bien compris que tu as pris son cœur. Il est comme ça, mon fils, il ne voudra jamais d'une autre femme. Son père le sait aussi, mais il s'entête ! Oh, il n'a rien contre toi, il t'aime beaucoup, seulement... tu n'as pas les mêmes racines, même si tu as grandi ici. Moi, je pense que vous pourrez être heureux, mais il faudra faire des concessions, chacun devra apprendre à respecter les coutumes de l'autre.
— Je n'ai aucune crainte là-dessus. Mais vous l'avez dit, madame Animi, Medhi est fier et j'ai peur de le voir s'éloigner de moi sans avoir osé me parler.
— Il est fier, il est entêté comme tous les hommes de chez nous ! Mais je ne le crois pas assez stupide pour sacrifier son bonheur, s'il peut garder sa dignité ! Il faut que vous vous parliez !
Sonia se leva.
— Je vous remercie pour le café. Je vais rentrer maintenant. J'espère qu'il m'aura attendu.
— Mais oui ! Et ton père le retiendra, si besoin est ! Il sait bien ce que Medhi cache dans son cœur.
— Oui. Il m'a dit, pas plus tard qu'hier, que Medhi était certainement amoureux de moi.
Khamsa Animi hocha la tête.
— Allez, va !
Elle poussa doucement la jeune femme vers l'extérieur. Le soleil était déjà haut dans le ciel et elle fut éblouie.

Elle réfléchissait aux paroles de la maman de Medhi. Ainsi donc, Medhi l'aimait comme elle l'aimait... Mais un avenir commun était-il possible ? Le jeune homme accepterait-il qu'elle poursuive une carrière aussi exigeante alors que les femmes, selon la tradition de son peuple, demeuraient à la maison ? Et elle, saurait-elle comprendre ses points de vue ? Aurait-elle assez de patience s'il lui arrivait de se comporter en maître au sein du foyer ?
Elle reprit la route en sens inverse, accéléra, pressée de regagner la grande maison où Medhi devait l'attendre. Elle trouva Fatiha dans la cour intérieure, occupée à donner un coup de balai. Celle-ci bougonna en la voyant.
— Ce coquin de Medhi t'attend. Il n'a pas traîné à venir, ce chenapan ! Si c'était moi... se garda-t-elle d'achever devant l'expression de Sonia.
— Fati, ne te force donc pas ! Je sais que tu aimes bien Medhi. Alors, pourquoi lui reproches-tu d'être ce que tu es toi-même, un enfant de ce pays merveilleux et si attachant sans lequel je ne puis vivre ?
— Parce que toi, ma colombe, tu es une femme libre ! Aucun homme ne décide à ta place, pas même ton père ! Et puis, tu as fait des études, tu vas avoir un poste à l'université. Pourquoi aimer un simple garçon des montagnes ? Tu peux prétendre à mieux, à un beau parti, à un homme de ta condition !
— Que peut-il exister de mieux que l'amour le plus sincère et celui qui le porte en son cœur ?
Fatiha se renfrogna.
— Et moi, ma petite colombe, je ne suis plus rien pour toi, maintenant ?
Sonia secoua la tête. Elle prit la vieille femme par la main et la força à s'asseoir tout près d'elle sur un des bancs en bois, à l'ombre de l'oranger dont son père était si fier, tant il donnait chaque année de merveilleux fruits gorgés de soleil.
— Écoute-moi, Fati !
Vaincue par avance, Fati soupira et tendit l'oreille.
— Vois-tu, Medhi et moi, nous avons tout partagé lorsque nous étions petits, les jeux, les bêtises, les joies et les peines que les enfants éprouvent. Adolescents, nous avons ri ensemble, pleuré ensemble, nous nous sommes confié nos secrets. Nous aurions pu rester des amis ou mieux, devenir comme frère et sœur. Nos cœurs en ont décidé autrement.
La nourrice, dépouillée de cette carapace dont elle se parait souvent pour masquer sa tendresse, tordait ses mains sous la force de l'émotion. C'était la première fois que sa petite colombe, comme elle aimait l'appeler, lui parlait ainsi.
— L'amour ne s'explique pas, Fati, reprit Sonia, et il ne se commande pas. C'est ainsi. Mais s'il existe, pourquoi se priver de ses bienfaits, pourquoi ne pas le faire grandir ?
Fatiha essuya une larme.
— C'est bien, ma petite colombe. Je ne dirai plus rien. Je vois que toi aussi, tu as décidé de ne pas être raisonnable. Que vas-tu faire, maintenant ?
— Parler, s'il ne le fait pas lui-même. J'ai besoin de savoir ce qu'il ressent, ce qu'il espère, ce qu'il veut. Parce que moi, je veux que notre amour grandisse, s'épanouisse. Je veux être sa femme, maman Fati ! Mais lui, le veut-il ?
— Tu ne dois pas douter de lui. Il t'aime comme un fou. Tout le monde le sait, sauf toi, ma toute petite !
Elle se leva.
— Va, va le rejoindre...
— Ah, Sonia !
M. Martin interrompit Fatiha.
— Medhi t'attend dans le salon.
— Très bien, j'y, j'y... vais.
— Ma petite fille...
— Oui papa ?
— Nous avons eu une longue conversation en ton absence. Comment te dire... Medhi est un homme à présent, et un homme de bon sens...
Inquiète, elle se précipita vers le salon. Medhi attendait, campé près du sofa recouvert de coussins au tissu velouté. Il feuilletait un livre dont il tournait précautionneusement les pages.

Quand il vit la jeune femme s'avancer, il posa l'ouvrage sur un guéridon. Il laissa ses bras retomber le long de son corps sans la quitter des yeux, l'air détendu. Pourtant, il essuyait intérieurement les effets d'une véritable tempête et son cœur battait la chamade. Il s'efforça de conserver un semblant de calme tandis que Sonia approchait. Seul, son regard laissait deviner le tumulte qui finirait inexorablement par éclater.
— Medhi...
La présence et le parfum de la femme aimée le prirent aussitôt dans leurs rets.
Elle le devina soumis à son influence et s'offrit elle-même à cet amour, qu'aucun des deux n'avait encore exprimé. Medhi la reçut contre lui et la serra fort, comme s'il avait peur de la voir s'éloigner à nouveau.
— Sonia... Je t'aime... Je t'aime tant... Toute ma vie, je t'ai attendu, toute ma vie, j'ai espéré ce jour...
— J'ai eu si peur d'être seule à aimer ainsi... peur de ne pas être celle que tu espérais à tes côtés.
— Aucune autre que toi n'est entrée dans mon cœur...
Elle se blottit contre lui, sa bouche s'offrit au baiser que Medhi, doucement, tendrement, recueillit sur ses lèvres. Ils restèrent longuement enlacés, seuls dans le salon, tandis que Jean-Pierre Martin, un peu anxieux, s'occupait en jardinant.
Les jeunes gens finirent par prendre place sur le sofa. Serrés l'un contre l'autre, ils savouraient ce bonheur dont ils avaient tant rêvé pendant leur séparation.
Puis Medhi s'assit un peu de côté, de façon à se trouver face à Sonia.
— Mon amour, je voudrais que tu comprennes... Je ne veux en rien contrarier ta carrière ou entraver ta liberté. J'ai discuté avec ton père avant ton retour...
— Papa m'a dit que tu étais un homme de bon sens. J'ai eu peur que tu ne renonces à notre bonheur...
— Non ! souffla-t-il d'une voix rauque. Cependant, je dois respecter nos traditions. Aussi ai-je décidé de reprendre mes études afin de décrocher les diplômes qui me permettront d'obtenir un poste d'instituteur.
— Mais c'est une idée formidable !
— Écoute-moi, Sonia ! Ton père va m'appuyer auprès de ses amis enseignants. Je vais partir à Marrakech afin de les rencontrer. Je serai absent quatre ou cinq mois, le temps de passer des tests d'évaluation et de remplir des dossiers. Je reviendrai à Taounate, chaque fin de semaine, tout comme toi. Puis j'étudierai dans un lycée privé à Rabat. Ainsi, nous ne serons pas séparés. J'obtiendrai un poste au bout de quatre ou cinq ans. Je veux une situation et un salaire décent pour faire vivre ma femme et mes enfants, tu comprends ?
— Oui, je comprends et je t'approuve. Je dois te dire que...
— Que tu vas exercer à Rabat ! Ton père me l'a dit et m'a expliqué pourquoi. Nous devons suivre aussi notre chemin personnel. Ainsi mon honneur sera-t-il sauf et ta liberté préservée. Si tu veux, ajouta-t-il en la regardant tendrement, nous ferons le moussem des fiançailles en septembre prochain. Ainsi, nos familles seront-elles déjà unies à travers notre choix.
Il attendit sa réaction.
— Oui, oui, répondit-elle, éperdue de bonheur. Tous sauront notre engagement, et nos choix personnels n'entraveront pas notre vie de couple. J'ai confiance en toi et je sais que notre amour grandira encore.
Medhi caressa le visage de la jeune femme et respira l'odeur fruitée de sa peau, se laissant aller vers le bonheur tandis que Sonia, libérée enfin de ses doutes et de ses craintes, reposait contre lui, radieuse.
Lorsque Jean-Pierre Martin entra, toussotant au préalable pour avertir de son retour, il les trouva tous deux face à lui, se tenant par la main.
— Mes enfants, leur dit-il, ému, je suis comblé, car à compter de ce jour, j'ai un fils et une fille... Il était une fois...
— Ken... traduisit Medhi en sa langue.
— Oui, Ken..., reprit Jean-Pierre Martin. Il était une fois deux enfants... La suite de l'histoire vous appartient. C'est à vous de l'écrire, de faire en sorte que le livre de votre vie devienne un chef-d'œuvre.
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