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Katherine

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Alice

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La pluie tombait sur les pavés de la route, formant de vastes flaques éparses. Il était tôt, le jour se levait mais aucun rayon matinal ne parvenait à percer l’épaisse couche de nuage donnant ainsi à la ruelle l’air endormi. Le lanternier éteignait un à un chaques réverbères en sifflotant doucement. Sur le trottoir, une jeune fille marchait tranquillement comme pour profiter de l’eau qui trempait ses vêtements. Sa robe de toile légère collait à sa peau et sa frêle silhouette se découpait dans la brume. Ses cheveux ruisselaient sur ses épaules mais son pas était léger et son allure gaie malgré les intempéries, un sourire joyeux éclairait son pâle visage. De par les grandes bâtisses qui l’encadraient, la rue semblait froide et sinistre. L’on aurait pu se croire au milieu de nul part, perdu dans un coin paisible de la campagne, mais il n’en était rien. A peine tourné le coin de la rue qu’un bruit de sabots claquant sur les pavés, et des cris mécontents poussés par des cochers ivrognes assaillaient les oreilles. Au loin, le fier clocher de l’abbaye se dévoilait péniblement à travers les nuages, et, derrière, le fleuve se mouvait en vaguelettes sombres et austères. Londres. Un matin comme tous les autres, plongé dans le brouillard.
Katherine se hâtait vers le lieu de travail de son père en plein centre-ville. Il entretenait les bureaux d’un riche homme d’affaire et lui demandait souvent de venir lui apporter son déjeuner tôt le matin lorsqu’il avait dû passer la nuit les locaux. Pour cela, la jeune fille devait courir du domicile familial en banlieue, vers le centre. Là, le bruit assourdissant d’une foule en émoi était permanent. Elle ne s’en plaignait pas, cela lui donnait l’occasion de sortir et de voir un monde différent de son quartier. Lorsque son père était d’une humeur agréable, il lui glissait parfois un maigre sou dans la main pour acheter une friandise. Les autres jours, il se contentait d’un remerciement poli et s’en retournait à ses occupations. Kate aimait son père, bien qu’elle ne le connu pas beaucoup. Il était renfermé, taciturne, et n’exprimait jamais ses émotions. Elle admirait son allure, son calme et sa présence rassurante. Elle avait toujours l’impression qu’il la préférait à ses sœurs, pensée qui la mettait mal à l’aise. En effet, il ne manquait jamais une occasion de la complimenter ou de lui tapoter gentiment le bras en signe de fierté. Dans ces moments-là, elle pouvait compter sur l’une de ses cadettes pour lui lancer un regard mauvais plein de mépris et de jalousie.
Mary, Jane, Erin et Diana, ses sœurs, avaient toutes à peu près le même âge. Mary, l’aîné, venait de fêter son quatorzième anniversaire et Diana, la plus jeune, allait sur ses huit ans. Kate, elle, âgée de dix-neuf ans, allait bientôt être en âge de se marier, du moins aux dires de sa mère. Cette dernière se vantait constamment de bientôt fiancer l’une de ses progénitures. En réalité, elle était ravie de voir disparaître l’une de ses filles de la chaumière familiale, et ainsi compter une bouche de moins à nourrir.
Ses sœurs se ressemblaient considérablement, blondes aux yeux gris, le visage parsemé de taches de rousseur, elles étaient capricieuses et autoritaires. Elles ne lui ressemblaient pas. Mais personne ne s’était jamais posé la question. En vérité, Katherine se fichait bien de savoir qu’elle ressemblait à ses sœurs, l’amour de son père lui suffisait bien. Quant à sa mère, c’était différent. Elle s’exprimait peu, lui aboyait des ordres d’un air mécontent et ne la regardait jamais. Malgré ça, Kate l’aimait. Mais un sentiment pesant persistait entre elles, un sentiment d’incompréhension.
Cependant la jeune fille fut brusquement ramenée à la réalité lorsqu’elle voulut s’engager dans le chemin qui menait au bureau de son père. Il était trop détrempé pour qu’elle l’emprunta, et décida de passer par derrière le bâtiment. La jeune fille enjamba promptement un tas de bois et s’avança dans l’allée sombre. Les coins comme cela, n’étaient pas éclairés la nuit. En général, les jeunes filles de bonnes familles ne s’y aventuraient jamais seules, mais Kate savait qu’elle ne courait aucun danger. Elle s’apprêtait à contourner l’angle du mur lorsque la voix de son père retentit, basse mais ferme dans la brume.
- ... elle ne doit pas savoir... c’était il y a longtemps... Maria l’a aimé... C’est devenu sa fille.
Il voulait donner l’air sûr de lui mais sa voix tremblait légèrement et ses gestes confus le trahissaient. Kate l’apercevait difficilement. La pluie ruisselait sur son chapeau, il se tenait courbé en avant comme pour tenir son auditeur dans la confidence. Ses yeux inquiets balayaient constamment les alentours de peur qu’on ne les surprenne. L’autre homme tournait le dos à Katherine. Elle ne voyait que son long imperméable noir qui tombait jusqu’à terre et son haut de forme foncé. Elle entraperçu ses traits lorsqu’il se tourna légèrement. Il devait être âgé d’environ soixante ans, et sa tenue donnait à penser qu’il était cocher, ou du moins, valet d’écurie. Les deux hommes restèrent en silence quelque instants, puis, l’inconnu secoua la tête et s’éloigna en grognant. Katherine se colla contre le mur froid et pria pour qu’on ne la remarque pas. Elle ferma les yeux et attendit, alors, n’entendant rien d’autre que sa propre respiration, elle sortit de sa cachette. La rue avait retrouvé son silence et son père avait disparu. Elle se dirigea hâtivement vers la porte d’entrée et l’ouvrit sans bruit. Le couloir était vide, des rayons de lumières perçaient à travers les fentes des portes de bois et se reflétaient sur le parquet verni de l’allée. Elle se dirigea vers le bureau de son père en tenant contre elle, le sac de toile qui contenait son déjeuner. Ses mains tremblaient, elle attendis donc que sa respiration s’adoucisse et entra.
- Père, voici votre repas, pardonnez mon retard, l’eau a inondé une grande partie des route ce qui a redu mon chemin difficile.
- Merci Katherine. Ne t’en fais pas, je n’ai pas très faim aujourd’hui.
Il posa une main affectueuse son bras et lui glissa deux pièces dans sa paume.
- Va donc t’acheter quelque chose, lui dit-il en souriant.
- Merci père.
La jeune fille ne parvenait pas à le regarder en face et gardait ses yeux obstinément baissé en essayant de cacher son malaise.
Elle referma la porte derrière elle et sorti. Habituellement elle s’en allait en sautillant gaiement entre les passants pressés s’arrêtant devant chaques vitrines avant de se décider pour la meilleure sucrerie. Mais aujourd’hui tout était différent. Son sourire restait coincé dans sa gorge et la tristesse se lisait sur son visage. Kate n’avait pas besoins d’être excessivement intelligente pour comprendre que son père et l’inconnu parlait d’elle. Depuis toujours, le regard de Maria pesait sur elle comme un fardeau. Elles ne s’aimaient pas et ne se comprenaient pas. Katherine avait toujours su au fond d’elle même que Maria n’était pas sa mère. Dans sa tête, elle fit défiler des images de cette dernière. Elle la revit plus jeune, lorsqu’ ils habitaient encore la campagne, puis les naissances respectives de ses sœurs, qui provoquaient bonheur et déception, leur arrivée à Londres, dans leur grande maison. Maria aimait et choyait chacune de ses filles. Kate avait toujours été exclue de ses moments de tendresse. Assise sur le pas de la porte, elle regardait sa mère cajoler ses petites sœurs, une boule dans la gorge et des larmes aux coins des yeux. La fillette n’était pas jalouse, elle se disait qu’elle était surement trop grande pour ce genre de chose désormais.
Alors que ses souvenirs se succédaient toujours plus vite, son pas aussi s’accélérait. Elle suivait les rues en enfilade, portée par son chagrin. D’imposantes demeures se dressaient à ses côtés, leurs façades austères la faisaient frissonner et instinctivement, elle ramena ses mains autour d’elle. Les gouvernantes balayaient les perrons des grands manoirs, sortaient les enfants, les hommes promenaient les chiens. Pour eux, la vie semblait imperturbable, semblable jours après jours.
Kate marchait depuis plusieurs minutes lorsqu’au détour d’une rue elle percuta une femme. Grande, hautaine, le corps ficelé dans une immense parure, elle tenait par la main deux fillettes d’à peine dix ans. Les deux enfants l’observèrent avant de lui tirer impérieusement la langue.
- Pardonnez ma maladresse, madame, s’excusa Katherine, le visage en feu.
- Non c’est moi, je suis désolé, je marchais vite. Allons oublions tout ceci, je m’appelle Rose, Rose Enningham, fit la jeune femme en souriant. Son visage avait perdu toute trace de supériorité et elle parlait maintenant à Kate comme à une amie de longue date.
- Je suis Katherine Nelson, répondit-elle, surprise par ce changement d’attitude soudain.
Les deux femmes s’observèrent en silence pendant quelques secondes. Katherine s’apprêtait à la saluer et à poursuivre son chemin après s’être à nouveau excusée mais elle n’en eu pas le temps.
- Avez-vous un travail mademoiselle ? demanda subitement l’inconnue.
- Non. En réalité je n’ai même pas de toit où dormir.
Kate savait qu’elle mentait. C’était elle qui était partie de son plein gré. Mais quelque chose chez cette femme lui inspirait de la pitié bien qu’elle n’aurait su définir pourquoi.
- Et bien que diriez-vous de travailler chez moi ? reprit-elle, ma gouvernante est tombée enceinte, elle a été contrainte de m’abandonner, et croyez-moi avec mes deux filles j’ai grand besoins d’aide.
- Oui... Oui bien sûr, je ne sais comment vous remercier, balbutia Katherine.
Elle se demandait si enfin la vie allait lui sourire, à elle qui avait toujours douté de tout jusqu’à sa propre identité. Jamais au grand jamais elle n’aurait cru trouver un poste de gouvernante aussi rapidement et qui plus est dans un de ces quartiers chics de Londres. Se confondant en remerciements, elle suivit sa nouvelle maîtresse à travers le dédale de ruelles pavées. Mais plus elles marchaient, plus les jardins s’agrandissaient, plus les manoirs s’allongeaient, déployant leurs multiples tourelles face au ciel. Enfin, Rose emprunta une allée bordée de buissons fleuris, et la conduisit vers la porte d’entrée. Là, elle se retourna et lui expliqua brièvement :
- Mrs Burton, ma plus fidèle femme de chambre vous fera visiter les lieus, ce soir contentez-vous de bien vous reposez, elle vous expliquera vos tâches pour demain matin.
Tout en parlant, elles s’étaient engouffrées à l’intérieur et se trouvaient dans une vaste entrée tapissée d’un papier peint vert émeraude et ocre. Un petit guéridon était posté près de la porte et quelques enveloppes s’y entassaient. La jeune fille leva la tête et acquiesça.
- Bonne nuit, mademoiselle.
Elle ponctua sa phrase d’un léger sourire, et s’éloigna dans un bruissement de jupons. Son doux parfum flottait encore dans l’air, laissant Katherine hébétée.
- Mademoiselle Katherine Nelson ?
La jeune fille se retourna d’un coup, surprise. Une gouvernante, âgée d’environ cinquante ans se tenait sur le pas de la porte et l’observait discrètement. Elle cachait ses mains sous son tablier de dentelle blanche et osa un sourire timide. Ses épaules légèrement voutées et la raideur de ses gestes timides lui donnaient un air enfantin. Katherine lui rendit un grand sourire et répondit :
- C’est moi, vous devez être Mrs Burton ?
- Oh, appelez-moi Daisy je vous en prie ! Nous serons amenées à beaucoup travailler ensemble alors ne perdons pas notre temps en futilités ! s’écria-t-elle visiblement ravie. Sa gêne s’était dissipée et elle se mit à parler sans plus s’arrêter. Vous verrez madame et très simple, toujours gaie et souriante. Monsieur ? Il est souvent absent, et ne parle guère, mais il a tout d’un mari respectable. Quand à Lily et Stacy, ne vous formalisez pas ! Elles vous adopteront à la longue, ce sont de gentilles petites filles ! Mais venez, venez donc !
Tout en parlant Daisy s’était rapproché de Katherine et, lui tenant le bras, l’entraîna vers un somptueux escalier de bois vernis, recouvert d’un immense tapis rougeoyant.
- Voici l’escalier principal, il mène à toutes les pièces communes, c’est celui qu’emprunte la famille et les invités, nous, nous ne prenons que très rarement. Derrière vous, la grande porte. Par ici n’entre que les personnes de rang élevé.
La gouvernante tira ensuite Kate vers la gauche des escaliers. Émerveillée, la jeune fille scrutait chaque recoin de la magnifique entrée, n’en croyant pas ses yeux.
- Ici, la cuisine. Elle donne sur le grand salon et la salle à manger. Une demi-douzaine de cuisinières peut y travailler. Mais vous y serez juste de passage. Votre rôle sera de vous occuper des fillettes et de servir le dîner.
La jeune fille suivit sa guide à travers la pièce, spacieuse, lumineuse et bien rangée. Les casseroles étaient pendues au mur selon un ordre décroissant et la vaisselle parfaitement alignée sur les étagères témoignait d’un ordre parfait, presque militaire. Suivait le grand salon, constitué de tapis colorés sur lesquels se trouvaient différents fauteuils et canapés de tailles variables mais de même couleurs. Des tableaux et des miroirs étaient accrochés aux murs et de larges baies encadrées de lourds rideaux de velours saphir, donnaient sur le jardin ensoleillé. La visite se poursuivait avec la salle à manger. Plus simple, elle était composée d’une imposante table en bois entourée d’une dizaine de chaises, quelques peintures colorées décoraient la pièce, ainsi qu’une imposante porte à demi vitrée qui donnait sur l’extérieur.
- Comme vous pouvez le constater, il y a souvent un bon nombre de personnes à dîner, lui expliqua Daisy. Vous aurez plus tard l’occasion de visiter le petit salon, le vestibule, la cave et tout le reste du ré-de chaussé par vous-même, mais maintenant nous allons passer à l’étage, continua-t-elle en entrainant Katherine.
Les deux femmes empruntèrent un escalier bien dissimulé entre les deux murs qui séparaient la cuisine du vestibule et pénétrèrent à l’étage. Elles arrivaient ainsi, dans une minuscule pièce qui donnait suite sur un long couloir. De chaques côtés se dressaient des portes sombres et vernies, toutes semblables les unes aux autres.
- Les appartements de madame sont ici, dit-elle en désignant les deux entrées suivantes, vous les visiterez demain. Allons voire les vôtres après quoi je vous laisserais dormir.
Kate pénétra ainsi dans une petite pièce peinte à la chaux. Très propre et confortable, elle contenait deux lits étroits, une table, deux chaise, et un coin comportant le nécessaire pour se rafraichir.
- Je vous ai apporté quelques fruits, du pain et du fromage, pour ce soir. Mangez bien et reposez-vous. Vous m’accompagnerez demain pour servir le petit déjeuner.
En partant, Daisy serra une nouvelle fois la main de sa nouvelle amie et se glissa sans bruit dans le couloir en refermant soigneusement la porte derrière elle. Un sourire béat sur les lèvres, Kate s’assit sur son lit en caressant doucement la couverture de laine. La richesse du manoir l’impressionnait et la grisait, pourtant, elle ne put s’empêcher de penser à sa famille. Elle était partie sans mot dire, comme une voleuse. Mais qui pourrait la blâmer ? Son père serait peut-être triste mais la jeune fille pensait le libérer d’un énorme fardeau, sa mère et ses sœurs ne l’aimait pas, et puis ainsi elle serait une bouche de moins à nourrir, bien que la famille n’eut jamais été dans le besoin. Des pièces de monnaie tintèrent légèrement dans sa poche et une idée lui vint subitement. Fébrilement, elle les attrapa et les compta.
- J’ai assez d’argent pour envoyer une lettre à père pour tout lui expliquer, pensa-t-elle, oui demain je lui écrirai.
Kate s’assit sur une des chaises, avala goulument les mets déposées sur la table et, rassasiée, s’endormit quelques instants plus tard. Elle ne se réveilla pas, et entendit à peine le grincement de la porte provoqué par l’entrée de sa nouvelle colocataire.
Le lendemain matin aux aurores, alors que le soleil se levait à peine, Daisy entra dans la chambre et la fit émerger de son profond sommeil.
- Katherine, c’est l’heure, voici votre tablier, dépêchez-vous de me rejoindre à la cuisine, chuchota-t-elle à l’oreille de la jeune fille.
Elle se leva sans broncher et une fois prête descendit à la cuisine. Il y régnait une bonne odeur de pain frais, de lait chaud et de bacon grillé. Trois femmes s’y activaient, enfournaient, démoulaient et mélangeaient différents ingrédients.
- Je vous les présenterai cette après-midi, murmura Daisy en désignant les autres gouvernantes. Selon les instructions de madame, vous apporterez le petit déjeuner dans la salle à manger. Veillez à ne rien renverser, et ne transportez pas plus de deux plateaux à la fois. Tenez, emmenez le lait, vous le poserez au centre de la table. Le bacon ? Mettez-vous à la gauche de chaque personne et baissez légèrement le plat de façon à ce que les convives se servent, et ne parlez que si on vous le demande, compris ?
Katherine acquiesça d’un mouvement de tête. Elle attrapa le lait et le plateau de bacon et se dirigea vers la grande salle. La famille, ainsi que quelques invités que la jeune fille ne connaissait pas encore, y était attablés. Elle reconnut Rose et ses deux filles, Lily et Stacy, en compagnie d’un couple qu’elle avait aperçu la veille lors de sa visite du manoir.
La matinée se déroula tranquillement et Kate appris par cœur le déroulement de ses journées, elle habilla les deux enfants, joua avec elles et les emmena au petit salon pour leurs leçons quotidiennes de piano. Kate s’inclinait dès qu’un membre important ou la famille venait à passer et se déplaçait sans bruit afin de ne pas importuner les discussions comme Daisy le lui avait appris.
Les journées commençaient au lever de soleil et se terminaient bien après la tombée de la nuit pour les domestiques, néanmoins la jeune fille ne s’en plaignait pas. Elle prenait plaisir à s’occuper des filles de Rose, et servir les repas n’était pas une tâche difficile. L’image de son père traversait cependant toujours sa mémoire, car depuis les quatre mois qu’elle était au manoir elle ne lui avait jamais écrit. Chaque fois, un évènement imprévu survenait ou bien la fatigue la contraignait à se coucher. Sa compagne de chambre, Nelly, n’était pas bavarde. Un peu plus âgée qu’elle, elle ne lui adressait que rarement la parole et se contentait de lui distribuer des petits gestes amicales à l’occasion. Elles ne se voyaient pas beaucoup, Nelly travaillant à la cuisine et Kate avec les fillettes. Katherine avait trouvé sa place au sein de la maison. Elle s’était fait à cette vie calme, imperturbable et se laissait vivre entre le chant du coq au réveil et le tintement de la cloche au coucher.
Les premiers flocons de la mi-décembre venaient s’échouer sur les trottoirs de la rue et les recouvraient d’une fine couche blanche. Lily et Stacy s’étaient précipitées à la fenêtre dès leur réveil et contemplait le paysage, émerveillées.
- Regardez Katherine ! Le jardin est presque blanc ! Et...
Leurs piaillements enthousiastes furent interrompus par des éclats de voix parvenant de la chambre voisine. Stacy, la plus jeune, tourna la tête vers elle l’air inquiet et interrogateur :
- Que se passe-t-il Katherine ?
La jeune fille la prit dans ses bras, attrapa la main de Lily et les emmena vers la salle de bain pour les habiller.
- Ne vous inquiétez donc pas ! Vos parents ont peut-être eu une mauvaise surprise ou bien plaisantent-ils !
Elle avait dit ça l’air léger pour ne pas les effrayer et tenter de les faire sourire mais la vérité était tout autre. Depuis le début du mois, les disputes entre les deux époux s’étaient faites plus nombreuses et plus violentes. La voix grave de lord Enningham résonnait à travers les épaisses tapisseries et Kate avait de plus en plus de mal à les éviter aux fillettes. Lily allait sur ses huit ans et comprenait la situation. De plus, chez les domestiques, on murmurait que les querelles du couple venaient du fait qu’ils n’arrivaient pas à avoir d’autres enfants. En effet, peu après l’arrivée de Kate, la maison avait appris que lord Enningham souffrait d’une grave maladie. Or, sa richesse était telle qu’il ne pouvait la léguer à quelqu’un d’autre qu’à un héritier masculin.
Les pensées de la jeune fille furent brusquement interrompues par l’arrivée de Rose dans la salle de bain.
Ses beaux yeux bleus étaient rouges d’avoir trop pleuré et ses mains tremblaient légèrement. Elle déposa un baiser affectueux sur le front de chacune de ses filles et caressa un instant leur doux cheveux bouclés en soupirant. Kate s’était faite toute petite dans un coin de la pièce et feignait de remettre en ordre une étagère pour ne pas les troubler.
- Lily, Stacy, allez dans vos chambres je vous prie. Katherine viendra vous y retrouver dans un instant.
Dociles, les fillettes saluèrent leur mère et sortirent en parlant gaiment des projets de la journée.
Rose posa son regard sur la jeune fille et l’invita à s’asseoir en poussant un profond soupir.
- J’ai à vous parler Katherine. Voilà, tout d’abord je tiens à m’excuser pour tout à l’heure, je crains d’avoir parlé un peu fort.
- Ne vous excuser pas madame, je n’ai rien entendu vous savez, et vos filles sont adorables, elles ne m’ont pas posé de questions, la rassura Kate d’une voix douce.
- Merci mais la situation est un peu compliquée je le crains. Voilà, je vais être honnête avec vous, j’imagine bien que les gouvernantes doivent parler entre elles et raconter toutes sorte de chose. Mon mari a de gros problèmes de santé comme vous le savez et il craint de ne jamais avoir de fils, ce qui, vous vous en doutez, poserait un problème pour l’héritage étant donné qu’il est en froid avec le reste de sa famille. J’aimerai pouvoir en parler avec lui calmement, c’est pourquoi je vais vous envoyer vous et les filles dans notre maison à la campagne. Dawson vous y conduira. J’espère que rester seule avec Lily et Stacy ne vous embête pas trop. Vous partirez demain et reviendrez le 23, ainsi nous pourrons préparer Noël tous ensemble.
- Bien madame.
Kate s’abaissa cérémonieusement devant sa maîtresse en tentant de masquer son empressement. Elle était si heureuse de revoir la campagne ! Sortir du manoir ne serait pas une punition bien au contraire, pas que la vie y soit embêtante, non, simplement, la jeune fille comptait sur les doigts d’une main le nombre de fois où elle était sortie à l’air libre depuis son arrivée. Elle courue mettre Daisy et les fillettes au courant, ne tenant compte du silence imposé à l’étage. Ses pas claquaient sur le plancher et résonnaient derrière elle. Ravies ces dernières sautèrent de joie toute l’après-midi et ne parlèrent que des merveilleuses partie de boules de neige qu’elles allaient faire. Daisy fit préparer une fournée de biscuit pour le voyage et serra affectueusement Kate dans ses bras.
Les deux fillettes et leur gouvernante accompagnée de Dawson, quittèrent le manoir peu après le petit déjeuner. La route est longue, avait dit lord Enningham, ils se devaient de partir tôt afin de ne pas arriver après la nuit.
Dawson avait ramené la capote de la carriole pour protéger Kate et les enfants du vent et de la neige. La voiture se balançait doucement sous le rythme du trot des chevaux. Le paysage blanchit, défilait sous leurs yeux émerveillés. La ville s’éloigna et bientôt la campagne lui succéda. Le bruit fit place au silence de la nature endormie. Le paysage se modifia lentement pour ne laisser place qu’à l’infini de la plaine. Ils avaient quitté Londres depuis plusieurs heures maintenant et Dawson ordonna une pause.
- Comment ? Mais nous sommes au milieu des champs ! Où comptez-vous doc mangez ? s’exclama la jeune fille surprise. Connaissant lady et lord Enningham, elle s’attendait à trouver une auberge où déjeuner.
- Et bien voyez-vous, à part dans la carriole je ne vois pas d’autres solutions, à moins qu’un repas dans la neige vous tente ! répliqua Dawson en souriant.
Kate ouvrit de grands yeux étonnés ce qui provoqua un éclat de rire général.
- Soit, fit-elle pour masquer son embarras, voici le panier que Daisy nous a fait préparer.
Les deux fillettes se jetèrent sur la précieuse corbeille en osier et déballèrent avec empressement les paquets.
- Oh ! Des biscuits au chocolat ! Un sucre d’orge ! s’écria Lily toute heureuse en sortant triomphalement les sucreries.
- Ah non pas tout de suite ! s’exclama Kate d’un ton ferme avant de déposer sur leurs genoux, deux parts de tourte bien généreuses. Elle se servit également avant de remarquer l’air envieux de Dawson, évidemment se dit-elle, il a surement faim lui aussi.
- Vous en voulez ? demanda-t-elle prudemment
Il la dévisagea quelques secondes en souriant avant de répondre.
- Oui merci, il attrapa le morceau qu’elle lui tendait et se mit à manger goulûment. Vous savez, reprit-il après un long silence, la plupart du personnel se demande bien d’où vous venez. Lady Enningham ne confie ses filles qu’à de fidèles gouvernantes, elle nous a cependant expliqué qu’elle vous avait rencontré au beau milieu de la rue, est-ce vrai ?
En une fraction de seconde le doux visage du jeune homme avait laissé place à une expression glaciale. Ses yeux inquisiteurs soutenaient ceux de la jeune fille. Il était pourtant complètement détendu et semblait s’amuser de la situation. Le vent sifflait entre les cloisons de la carriole, les fillettes, elles, n’avaient rien remarqué du malaise ambiant et jouaient paisiblement dans un coin de la banquette. Kate ne savait que répondre. Dawson lui avait toujours fait l’effet d’un garçon galant et bien élevé, mais visiblement, la vérité était tout autre. Mal à l’aise, elle se redressa sur son siège et parvint à articuler :
- Oui c’est exact. Je vous serez grée de ne pas remettre en question ce que vous a dit Lady Enningham et puis je ne vois pas vraiment en quoi cela vous regarde. Le temps passe, nous devrions reprendre la route, dit-elle sur un ton qui ne laissait pas le choix au jeune cocher. En effet, il se leva, descendit de la carriole et se dirigea vers son siège à l’extérieur.
- Mais certainement ma chère.
Elle nota une pointe d’ironie dans ses paroles et se retint de répliquer. Elle enroula les reste du repas dans un torchon et servi des sucreries aux fillettes alors que les chevaux reprenaient leur marche. Ses gestes étaient maladroits, son cœur battait plus vite qu’à l’accoutumée et quelques gouttes de sueur perlaient sur son front. Cependant, elle se sentait incapable d’expliquer ce malaise soudain. Les paroles abruptes du cocher avaient soulevées en elles un tas de questions auxquelles elle tentait de répondre depuis déjà longtemps. Ses pensées défilaient à toute allure mais lasse et rassasiée, elle s’endormit et ne se réveilla qu’une fois arrivée.
- Nous y voilà ! clama Dawson en ouvrant la portière.
Kate poussa les filles hors de la voiture et s’en extirpa à son tour. La carriole était arrêtée au bord d’un chemin de petits cailloux blanc bordé par de nombreux buissons sans feuilles. Les champs vallonnés s’étendaient à l’infini parsemés de sapins enneigés. La nature se couvrait d’un silence reposant et le vent était tombé.
- C’est magnifique, s’exclama la jeune fille émerveillée en inspirant l’air frai à plein poumons.
- Oui c’est très beau en effet, lui répondit Dawson hâtivement, je viens de déposer vos bagages près de la porte d’entrée, pardonnez-moi mais je dois repartir dès maintenant.
Il les quitta sans plus de cérémonie et Kate se trouva livrée à elle-même ignorant tout de l’endroit où elle se trouvait. Pour se donner de la contenance, elle ordonna :
- Lily, portez donc ce sac à l’intérieur et Stacy le panier du déjeuner. Hâtons-nous, il fait presque noir.
Les deux fillettes s’exécutèrent sans mot dire bien qu’elles ne fussent pas habituées à aider, les tâches ménagères étant réservées aux domestiques. Elles suivirent leur gouvernante dans la maisonnette. Ici rien n’était comparable au riche manoir londonien, pas de tapisseries ni de tapis colorés, aucunes tables vernies ni fauteuils de velours, simplement des murs blanchis à la chaux décorés de simples poutres apparentes en bois sombre, un plancher de bois clair, un mobilier en bois, seulement quelques rideaux et peintures décoraient le chalet. Malgré la simplicité, la maisonnette renfermait une sensation de richesse. Kate laissa tomber les valises dans l’entrée et s’assit sur un canapé en tissu blanc.
- Quel bonheur ! Cette maison est magnifique ! s’exclama-t-elle ravie en contemplant la pièce autour d’elle. Nous allons bien nous y amuser ! N’est-ce pas ?
Les deux fillettes hochèrent la tête, enthousiastes et se mirent à courir à travers la maison en piaillant avec empressement. Kate se leva et porta les sacs jusque dans leurs chambres à coucher, au bout du couloir. Gaies et bien éclairées par de somptueuses fenêtres, elles donnaient sur la colline qui surplombait le chalet.
- Venez les filles, les appela-t-elle, nous allons déballer vos affaires puis nous nous mettrons à table.
Ces dernières accoururent en riant et s’exclamèrent :
- Katherine ! Maman nous a dit que nous aurions de nouveaux vêtements pour aller dans la neige, montrez les nous ! S’il vous plaît !
Avant que la jeune fille n’ait eu le temps de répondre, elles se jetèrent sur le sac et en sortirent plusieurs robes de feutre, des bonnets et écharpes en laine ainsi que deux gros manteaux de fourrure. Stacy contemplait le sien à bout de bras et le faisait tournoyer autour d’elle en criant :
- Mon premier vrai manteau de fourrure ! Il est magnifique !
Rose d’émotion, la fillette ne s’arrêtait de tourner autour du lit en faisant rougeoyer le manteau sous les derniers rayons du soleil. Kate n’avait jamais vu un habit aussi beau. Bien sûr Lady Enningham en portait régulièrement mais jamais la jeune fille n’aurait pensé que ses filles seraient vêtues de si belles parures comptes tenu de leur jeune âge. Elles continuèrent de découvrir ensemble de nouvelles merveilles avant de s’attabler.
Exténuées par le voyage les deux fillettes se couchèrent rapidement et Kate fit de même. Alors qu’elle allait vérifier que la porte était close, elle s’aperçu que cette dernière ne possédait pas clé.
- Ici on ne risque rien, chuchota Lily qui s’était relevée. Personne ne ferme sa porte, c’est une sorte de tradition. Vous verrez, les habitudes de Londres nous paraissent bien lointaines !
- Oh ! je vois. Et bien ne vous avisez pas de sortir sans ma permission, c’est d’accord ?
La petite fille hocha la tête et retourna se coucher sans bruit afin de ne pas réveiller sa sœur.
Lorsque Kate se réveilla le lendemain matin, la matinée était déjà bien avancée et les rayons du pénétraient déjà dans la pièce. Elle sauta à bas de son lit. Pas un bruit dans la maison. A pas de loup, elle s’approcha de la chambre des filles et fut prises de violents vertiges. Personne ! La jeune fille enfila ses chaussures le plus rapidement possible, prit une veste et sortit précipitamment dans la poudreuse. La neige était tombée cette nuit-là, le chemin avait disparu et les branches des sapins ployaient sous le poids de leur épais manteau blanc.
- Lily ! Stacy !
La jeune fille courait à travers le jardin en s’époumonant. La neige avait recommencée à tomber à gros flocons, si bien qu’elle ne percevait pas le bout de la prairie. Son cœur battait à une allure folle dans sa poitrine, son souffle était saccadé et ses yeux s’écarquillaient de peur un peu plus à chaques secondes. Elle sursauta lorsqu’un énorme tas de poudreuse tomba du haut d’un arbre et manqua de l’entrainer dans sa chute. Sa robe était maintenant complètement trempée et pesait lourd sur ses épaules, elle s’efforçait cependant d’avancer le plus rapidement possible. Soudain un cri la fit se retourner précipitamment.
- Non !
Elle avait hurlé sans même réfléchir. Ce fut sans doute le plus long moment de toute sa vie. Alors qu’elle se dirigeait d’un bon vers le son de la voix, le temps semblait s’être arrêté. Un craquement sourd résonna longtemps dans la vallée, puis le fracas de la neige se fit entendre. Enfin, les branches s’échouèrent au sol, balayant de leurs bois humides le sol blanc. La chute de l’arbre s’acheva en un léger soubresaut et il ne bougea plus. En quelques secondes, l’un des plus gros sapins de lord Enningham venait de s’écrouler, et, en dessous, gisaient deux fillettes.
- Stacy ! Lily !
Kate attrapa le bas de sa robe et se mit à courir péniblement en direction de l’arbre mort. Les congères la ralentissaient et sa robe s’accrochait aux branches des arbres.Elle n’était plus qu’à quelques pas et entrapercevait le manteau de Stacy. La jeune fille se jeta dans la neige et prit le visage de l’enfant entre ses doigts glacées. Elle ne bougeait plus mais son cœur battait doucement dans sa poitrine et sa respiration provoquait un léger filet blanc dans l’air matinal. Kate la prit dans ses bras et la porta jusqu’à la maison. Elle l’allongea sur le grand canapé et reparti à la recherche de Lily. La jeune fille se trouva au pied du sapin en moins d’une minute et se mit à dégager rageusement les branches éparses et les monticules de neige. Cette dernière ne tombait plus et le soleil faisait miroiter ses rayons sur l’infini manteau blanc. Ils éclairèrent bientôt un spectacle effroyable. Sous l’arbre une fillette semblait dormir, si l’on ne regardait que son visage. Il était calme, les traits relâchés en un léger sourire, elle paraissait paisible. Mais son cou était tordu sur le côté et son cœur avait cessé tout battement. Son corps, mou comme celui d’une poupée, s’était à demi enfoncé dans la neige, et comme une couverture, elle l’enveloppait. Kate porta ses mains à sa bouche et cria. Elle hurla à la mort. Figée par l’horreur, elle tenait la main froide de l’enfant dans la sienne comme persuadée que ce contact la réveillerait de son profond sommeil, de cet engourdissement soudain. Mais rien ne se passait. Ses cris avaient alertés les fermiers du haut de la colline et ils s’empressaient de descendre à toutes jambes vers la jeune fille. Elle voyait leurs petites silhouettes se diriger vers elle mais ne put faire le moindre mouvement. L’homme, le premier arrivé, s’arrêta derrière elle et ne put retenir un sourd grognement. Il posa sa main sur l’épaule de la jeune fille, l’aida à se relever et, de force, l’entraina à l’intérieur de la maison.
Il remarqua rapidement la présence de Stacy, toujours immobile dans un coin de la pièce. Ses vêtements avaient trempés le canapé, formant une auréole autour d’elle.
- Jane ! Va chercher le docteur, dépêche-toi ! ordonna le jeune homme à celle qui passait le pas de la porte.
Elle n’hésita pas une seconde et détala. Kate criait, pleurait, se débattait contre le fermier. Elle le ruait de coup si bien que se sentant prêt à la lâcher, il la plaqua contre le mur et cria :
- La petite à besoin de vous !
Ses paroles furent un électrochoc pour la jeune fille qui arrêta brusquement tous mouvements et essaya de reprendre sa respiration. Lentement, s’appuyant sur le fermier, elle se dirigea vers le canapé et s’assit par terre à même le plancher de bois en murmurant des mots doux à l’oreille de la fillette. Elle lui caressait le front sans même remarquer le poisseux liquide rouge qui s’émanait du côté de sa tête. L’homme l’avait vu lui. Il sorti furtivement un mouchoir de la poche de son manteau et l’appliqua fermement sur la plaie béante. Kate pleurait en silence. Elle tenait la main de la petite Stacy et tentait de la rassurer.
La porte s’ouvrit brusquement et un vieil homme entra, une valisette de cuir à la main. Il referma la porte derrière lui et ôta rapidement son épais manteau avant de s’agenouiller auprès de la fillette.
- C’est le docteur, il va s’occuper d’elle, lui expliqua le fermier d’une voix ferme. Mais voyant qu’elle ne bougeait pas, il la leva et l’entraina dans sa chambre.
Allongez-vous. Fermez les yeux, ne pensez plus.
Sa voix s’était faite douce et apaisante. Kate tourna la tête et l’observa. Il était encore jeune, la moitié de son visage était recouvert d’une épaisse barbe blonde, ses yeux noirs brillaient dans la pâle lumière de la pièce. Il s’était assis près du lit et la regardait lui aussi. Il tentait de comprendre mais n’osais prononcer un mot. Pourtant, au fur et à mesure la langue de la jeune fille se déliait et, comme si elle le connaissait depuis toujours, elle se mit à lui parler d’elle, de sa vie d’avant jusqu’à l’accident. Le flux de mots semblait intarissable. Allongée sur le dos, le regard tourné vers le ciel, elle parlait sans pouvoir s’arrêter. Elle priait aussi à haute voix, pour Lily et pour le rétablissement de Stacy. Elle chantait, des chansons d’enfants et des chants d’église. Et parfois aussi, elle murmurait des mots à peine audibles, des phrases dénuées de sens. Le fermier l’écoutait patiemment. Il n’osait l’interrompre de peur de la soumettre à nouveau à la réalité car pendant qu’elle psalmodiait sans prendre gare à ce qui se passait autour d’elle, le docteur était venu. Il avait regardé l’homme puis la jeune fille. Le regard éteint il avait cependant murmuré avant de quitter les lieux:
- Pauvre fille, puisse-t-elle un jour retrouver la raison.
Il avait déposé une légère couverture de dentelle sur le corps de la petite Stacy et s’en était allé sans plus de cérémonie. Le fermier, n’entendant plus que le silence, tourna la tête. Kate dormait à poings fermés, il se leva silencieusement et disparu dans le salon. Au milieu de la pièce, gisait la fillette. Plusieurs couvertures blanches entouraient son corps, la rendant semblable à un ange. Ses cheveux bouclés formaient une auréole autour de sa tête et ses mains reposaient sur sa poitrine.
- Elles étaient si belles, si brillantes.
La voix de Kate troubla le silence. Rendue rocailleuse par les cris, elle retentissait en écho dans la pièce vide. Enroulée dans un drap, elle se tenait au chambranle de la porte. Les yeux hagards, le visage livide, elle ressemblait dans son long habit blanc, à un spectre venu d’ailleurs.
- Elles avaient tout pour réussir, reprit-elle difficilement. Lily était une fillette modèle, elle apprenait ses leçons, jouait du piano chaques jours, respectait l’étiquette. Stacy était différente. Elle était espiègle, curieuse, bien qu’elle fût très jeune, elle était riche. Riche d’un amour pour la vie que peu de gens ont. Elles souriaient et partout où elles allaient, elles distribuaient de la bonne humeur. Elles avaient tous des enfants qu’une femme puisse rêver d’avoir.
- Que s’est-il passé ?
Le fermier s’était à demi tourné vers elle et avait planté son regard dans le sien. La jeune fille, voyant qu’il ne baisserait pas les yeux tant qu’elle n’aurait pas répondu, se laissa glisser le long du mur et commença :
- Nous sommes arrivées hier soir, elles étaient si excitées...
Un sourire naquît sur ses lèvres au souvenir de la joie des deux enfants. Elle raconta chaques détails de la journée précédente et se tut soudain. Puis après un long soupir, elle lui raconta brièvement l’accident. Elle ne semblait pas vouloir rentrer dans les détails, et s’abstenait de lui confier le fonds de ses pensées. Le fermier reprit la parole :
- Il faut prévenir leurs parents désormais.
- - Non ! son cri aigu résonna à plusieurs reprises dans le salon. Elle s’était levée d’un bon, les traits crispés. Sa main avait agrippée le bras du jeune fermier et refusait de le lâcher.
Elle n’imaginait que trop bien la colère légitime de Lord et Lady Enningham. Cette dernière la renverrait à la rue et elle aurait bien raison. Si elle s’était levée aux aurores comme à son habitude, jamais rien ne serait arrivé, et, dans trois jours, elle serait rentrée avec les fillettes fêter Noël. Noël. Quel affreux cadeau. Kate se mit à penser à Daisy, à Dawson et à tous les domestiques de la maison. Que penseraient-ils d’elle ? Le pire espérait-elle. Après tout, elle ne méritait rien de mieux. Elle se remémora alors les paroles du jeune cocher dans la carriole, qui était-elle ? Rien de plus qu’une pauvre fille des rues qu’une gentille jeune femme avait pris en pitié.
- Si. Vous avez raison, je vais faire en sorte de les prévenir et de rentrer dès demain à Londres, dit-elle, soudainement résolue.
Il acquiesça et ajouta :
- Peter. Je m‘appelle Peter Bennet.
- Merci Peter.
Elle s’écarta et le salua cérémonieusement, comme s’il s’agissait d’un homme important, un homme à qui on doit le respect.
- Non, ne vous abaissez pas je ne suis qu’un pauvre fermier, l’interrompit-il d’un geste de la main, gêné.
Kate leva la tête et répondit d’une voix assurée:
- Non. A mes yeux vous êtes celui qui m’aura aidé à surmonter ma honte et à ne pas fuir devant la peur. Vous n’êtes pas qu’un simple fermier, personne n’est trop simple.
Il la regarda un long moment puis prit sa veste et sortit. Elle resta là longtemps à contempler d’un œil grave le corps étendu sous la lumière du soir. Auréolé des derniers rayons du soleil, la fillette semblait enveloppée par cette illumination et guidée vers le ciel. Et, sous cette vision magnifique, Kate s’écroula inanimée.
Quelqu’un frappa à la porte, une fois, puis deux. Il hésita, prit la poignée, la relâcha, la reprit et se décida enfin à pénétrer dans la pièce. Il était vêtu d’un costume noir recouvert d’un épais manteau. Un curieux chapeau de feutre surmontait son crâne chevelu. Il inspecta la pièce d’un coup d’œil rapide, avant de remarquer la jeune fille étendue sur le sol. Il jeta un regard au coffre qu’il trainait avec lui, poussa un soupire et s’agenouilla près d’elle.
- Mademoiselle, mademoiselle ! cria-t-il en la secouant.
Il semblait las, et, voyant qu’elle ne bougeait pas, il la laissa reposer. L’homme ôta son chapeau et se passa la main dans les cheveux, l’air désemparé. A ce moment Kate remua doucement les jambes et entre-ouvrit les yeux.
- Et bien ! J’ai bien cru que j’allais aussi devoir vous mettre dans un cercueil ! s’écria-t-il, visiblement soulagé.
Au prix d’un gros effort, la jeune fille se releva et détailla l’inconnu.
- Pardonnez-moi de ne pas m’être présenté, je suis William Lane, je... vous savez... pour les deux petites, Son soulagement laissa place à une grand confusion et il s’exprimait à grandes peines.
- Oui je sais, le coupa-t-elle rapidement, refusant d’entendre la suite.
William respecta son silence et attendit quelques secondes pour reprendre la parole. Finalement, ils convinrent qu’il viendrait la chercher le lendemain à la première heure, ainsi ils arriveraient à Londres en début de soirée. Kate le remercia pour sa gentillesse et sa promptitude et referma la porte derrière lui. Elle se sentait seule. Le silence avait enveloppé la pièce et seul résonnait, le tic-tac de l’horloge. La jeune fille partit se coucher sans attendre mais ne trouva jamais le sommeil.
William Lane fut parfaitement à l’heure le lendemain matin. Avant de monter dans la carriole, Kate jeta un coup d’œil vers l’arrière de cette dernière. Deux petits cercueils de bois vernis étaient attachés et protégés des intempéries par une sombre couverture. Elle s’efforça de ne pas penser aux corps qu’ils contenaient et attrapa la main que lui tendait Mr Lane avant de se hisser à l’intérieur. Il conduisait la carriole depuis son siège sur le devant, par conséquent, la jeune femme se trouvait seule à l’intérieur. Le contact des froides banquettes de cuirs la fit frissonner. Dehors, il faisait sec, la neige tenait toujours mais il n’en tombait plus. La carriole s’ébranla, et, en tournant, offrit à Kate une dernière vision du sapin, à demi enseveli sous une épaisse couche blanche. Un tissu coloré y était toujours accroché, une écharpe sans doute, dernier vestige de l’accident. La jeune fille ravala ses larmes à grande peine et pensa aux deux petites. Mais rapidement, ses pensées dévièrent vers son propre sort. Elle se trouvait égoïste de penser à elle en de pareils circonstances mais elle ne pouvait lutter contre l’angoisse que lui procurait son retour à Londres.
Le trajet se déroula bien plus vite que prévu et ses angoisses redoublèrent lorsqu’elle distingua le grand manoir londonien. Elle aperçut Daisy qui sortait, un panier à la main. La vieille gouvernante s’immobilisa lorsqu’elle vit la sinistre carriole qui s’arrêtait devant le perron. Elle dévala, les marches de pierre et couru vers la voiture. Mais la fidèle femme de chambre fit un bon en arrière lorsqu’elle vit en sortir Kate. La jeune fille était méconnaissable. Son visage était plus pâle que le ciel et de profondes cernes noires sillonnaient ses yeux. Tout à coup elle comprit. Sa bouche s’ouvrit et lentement, elle tourna la tête et aperçu les deux petits cercueils. Alors, comme Kate l’avait fait avant elle, elle cria. Impuissante, la jeune fille assista à l’arrivée des gouvernantes, suivies par lord et lady Enningham, intrigués par ce vacarme soudain. Cette dernière tous sourires, resplendissait dans une nouvelle toilette de velours bleu nuit. Elle marqua un temps d’arrêt un voyant Katherine sur les marche de l’entrée, puis son regard suivi celui des autres. Pendant quelques secondes elle fut sans réactions, immobile. Mais peu à peu son visage perdit toute couleur et elle se laissa tomber dans les bras de son mari. Ce dernier regarda Katherine l’air horrifié, et, avant qu’elle n’ait pu prononcer le moindre mot, il murmura :
- Partez.
A ce moment, sa femme s’écroula sur le perron et tous les domestiques se précipitèrent pour l’aider, plus aucun ne se préoccupait de la jeune fille. Sauf un, qui la regardait s’enfuir à travers les rues, un rictus moqueur au coin des lèvres. Un homme au long imperméable noir, son visage, surmonté d’un haut de forme.
Elle courut longtemps et traversa de multiples quartiers. Personne ne sut vraiment jamais où elle s’arrêta, ni quelle vie elle mena. Certains disent qu’elle mourut jeune d’une grave épidémie, d’autre soutinrent qu’ils l’avait vu entourée de plusieurs enfants. Quant à sa maitresse elle s’éteint quelques années plus tard murmurant :
- Retrouvez-la. Je veux qu’elle sache que ce n’était pas un accident.
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