Kate

il y a
15 min
1
lecture
0

Just a wanderer looking for herself... hoping writing will help me  [+]

Image de Été 2020
John et Sophia étaient mariés depuis trois ans. Ils vivaient dans une petite maison à la campagne, très jolie et toute neuve. Ils n’avaient pas d’enfants, car ils ne désiraient pas en avoir. Pour l’instant, en tout cas. John et Sophia avaient deux labradors. Le mâle, beige, s’appelait Rex ; et la femelle, noire, s’appelait Nina.
Les parents de John étaient morts il y a quelques années. Comme il était fils unique, Sophia restait sa seule famille. Sophia, elle, n’avait jamais connu son père, et très peu sa mère. Elle avait été élevée par sa grand-mère, avec sa sœur cadette, Melody. John appréciait Melody, mais pas son mari, Paul. Cependant, il s’obligeait à passer du temps avec lui, pour faire plaisir à sa femme.
Ce soir-là, Sophia et John attendaient Melody et Paul, qui devaient venir dîner, pour fêter l’anniversaire de Sophia.
John retira son tablier. Il venait de terminer les hors-d’œuvre. Tout était prêt, il ne restait plus qu’à mettre la table, ce dont Sophia adorait se charger. Lui préférait mettre la main à la pâte, très littéralement.
« La ferme, Nina ! »
La chienne venait d’aboyer. John se tourna, et regarda les deux chiens qui s’amusaient. A côté de Rex, grand, mince et athlétique, Nina était petite, trapue, et pas très svelte. John joua un instant avec ses chiens, puis monta à l’étage, pour se changer.
« Chéri, qu’est-ce que tu en dis ? »
Sophia venait de se planter devant lui, vêtue de vêtements qu’elle avait empruntés au magasin où elle travaillait.
« C’est très bien. » sourit John.
Il ne regardait jamais les vêtements de sa femme, car il ne pouvait s’empêcher d’admirer son physique extraordinaire. Très grande, Sophia le dépassait d’une bonne tête. Ses cheveux bouclés noirs encadraient sa figure longue et joviale.
Melody lui ressemblait très peu. Elle était bien plus petite, et plus jolie aussi. Mais elle enviait sa sœur pour ses cheveux magnifiques et sa carrure impressionnante qu’elle arborait fièrement.
Les deux femmes étaient très complices, malgré leur différence d’âge. En effet, si John et Sophia avaient chacun une quarantaine d’années, Melody et Paul en avaient dix de moins.
Après avoir porté un toast en l’honneur de sa sœur, Melody déclara :
« J’ai un truc important à vous dire. Sophia, j’ai repris contact avec Kate.
-C’est qui ? fit John, déconcerté.
-C’est notre demi-sœur, répondit Sophia, cachant sa joie avec peine, quand maman est morte, Melody et moi sommes parties vivre avec ma grand-mère, et Kate est partie de son côté. Ça doit faire quinze ans que je ne l’ai pas revue !
-J’ai son numéro, tiens, fit Melody.
-Comment tu l’as eu ?
-C’est elle qui m’a appelée, j’ignore comment elle a fait. »
Sophia s’empara avidement du papier sur lequel Melody avait inscrit le précieux numéro.
Elle passa la nuit accrochée au téléphone, à bavarder avec Kate.

Un jour, environ une semaine après son anniversaire, Sophia vint se planter devant son mari en disant :
« Chéri, il faut que je te parle. »
John la regarda d’un air étonné et éteignit la télévision. Sophia vint s’installer à côté de lui, sur le canapé.
« J’ai... comment dire... un service à te demander.
-Je t’écoute, fit John, de plus en plus intrigué.
-Voilà. Depuis que j’ai repris contact avec Kate, elle m’a expliqué sa situation, qui est très précaire. Elle... elle est dépressive, et elle a eu des petits problèmes avec l’alcool. Alors la garde de ses fils lui a été retirée. Evidemment, ça a pas arrangé sa dépression. Elle s’est fait virer de son boulot, et, maintenant, elle n’a plus assez d’argent pour payer son loyer. D’où ma requête : j’aimerais qu’elle vienne vivre chez nous. »
Comme John ne répondait pas, elle reprit :
« Tu sais, c’est provisoire, juste le temps qu’elle se fasse de nouveau un peu d’argent. Et puis, je n’aime pas la savoir seule, si elle est dépressive.
-Elle n’a nulle part d’autre où aller ?
-Elle a demandé à Melody, mais Paul a refusé. »
John soupira. Il voyait à quel point cela était important pour sa femme.
« Bon, d’accord. »
Trois jours plus tard, Kate débarqua chez eux.

Kate ne ressemblait pas du tout à Sophia. Ni à Melody, d’ailleurs. Elle était svelte, et, malgré les dégâts de la cigarette déjà visibles sur son visage, on devinait qu’elle avait été belle, et que, avec un peu de maquillage et une tenue correcte, elle pouvait encore séduire. De trois ans l’aînée de Sophia, la nouvelle venue s’installa très rapidement dans la chambre que John et Sophia avaient renouvelée pour elle.
« Au fait, ça vous dérange pas, si je fume ?
-Bien sûr que non. » la rassura Sophia.
John la regarda, surpris. Il savait que sa femme avait une sainte horreur de l’odeur de la cigarette.
Au début, les premiers jours, la présence de Kate ne dérangea nullement John. Elle semblait faire un effort pour ne pas se laisser gagner par le désespoir, lorsqu’elle était avec eux.
« Alors, Kate, fit-il un soir, parle-nous un peu de toi. Qu’est-ce que tu fais, dans la vie ?
-Eh bien, j’ai travaillé dans un asile, en tant que cuisinière et femme de ménage.
-Dans un asile ! Whoua, ça doit être une sacrée expérience !
-Oui. D’ailleurs, j’en ai eu assez, alors je suis partie. Maintenant, je travaille dans une boutique de prêt-à-porter.
-Je croyais que tu t’étais fait virer ? fit John.
-Heu... bégaya Kate. Je...
-C’est marrant, l’interrompit Sophia, moi aussi, je travaille dans un magasin de fringues ! »
La discussion dériva, et, ce soir-là, John n’apprit plus rien à propos de Kate.

Au bout d’une semaine, Kate commença à devenir gênante, aux yeux de John. A part pour aller travailler, Sophia avait décidé qu’elle et John sortiraient le moins possible. Elle avait trop peur de la laisser seule, « à cause de sa dépression, tu sais bien », disait-elle. Les seules fois où John voyait sa femme, il n’osait plus la toucher, ni l’embrasser, sans arrêt dérangé par la présence de Kate. Celle-ci restait cependant de bonne humeur, et était très efficace au niveau du ménage, ce que John appréciait. Ce qu’il appréciait moins, en revanche, était le fait qu’elle insiste constamment pour faire la cuisine, lui qui aimait tant s’en occuper.
Après un mois d’hébergement, John en eut vraiment assez. Il travaillait très dur au bureau, et s’ennuyait ferme à la maison. Un soir, pourtant, il s’entretint avec Sophia.
« Mon patron nous invite tous les deux pour une partie de golf, demain.
-C’est fantastique ! Mais tu vas devoir y aller seul ; il faut que je reste avec Kate.
-Qu’est-ce qu’il va penser, si je viens seul ? Sa femme à lui sera là.
-Alors il faut qu’on emmène Kate avec nous.
-Quoi ? Non ! Ecoute, j’ai l’impression que Kate va très bien. Depuis qu’elle est ici, elle n’a rien fait qui puisse nous laisser penser qu’elle est dépressive.
-D’accord. On ne rentrera pas trop tard, alors ? »
Dans un élan de bonheur, John embrassa sa femme.

La journée au golf se passa très bien, et se termina chez le patron de John, autour d’un repas copieux. Aux alentours de vingt-trois heures, le couple était rentré.
« Kate ? On est là ! »
Ils furent accueillis par les aboiements stressés de Rex et Nina.
« Tu trouves pas qu’il y a une odeur bizarre ? » fit Sophia.
John renifla, puis haussa les épaules. Depuis quelques temps, il ne distinguait plus rien derrière l’odeur de la cigarette.
« Si, reprit son épouse, ça sent... l’alcool. »
Elle se dirigea vers le salon, John sur ses talons.
« Oh ! mon Dieu ! » s’exclama-t-elle.
Horrifié, John aperçut Kate, affalée par terre. Il s’approcha d’elle. Elle était inconsciente, et puait l’alcool. Sophia le bouscula, se précipitant auprès de sa demi-sœur.
« Kate ! Je t’en prie, Kate ! »
A force d’être secouée, celle-ci se réveilla, marmonna quelques mots incompréhensibles, et se rendormit immédiatement.
« C’est bon, elle va bien, fit John, rassuré de constater qu’elle était simplement endormie.
-Elle va bien ? »
Sophia lui fit face, le dominant de toute sa hauteur.
« Tu trouves qu’elle va bien ? Elle s’est soûlée, mais elle va bien ? Tout ça, c’est ta faute ! Je t’avais dit qu’il ne fallait pas la laisser seule !
- Sophia... »
Il voulut lui prendre la main.
« Non ! Laisse-moi ! » s’écria-t-elle en se dégageant.
A ce moment-là, John comprit qu’il venait d’amorcer quelque chose. Quelque chose d’irréversible.

Sophia n’adressait plus la parole à John. Celui-ci avait espéré trouver du soutien auprès de sa belle-sœur, mais Melody était dans le clan de Kate, elle également. Le seul qui semblait éprouver le plus grand détachement, par rapport à toute cette histoire, c’était Paul. John ne pouvait s’empêcher de l’envier. Après tout, il avait refusé que Kate s’installe chez eux, et Melody ne lui en voulait pas pour autant.
Les semaines qui suivirent, John alla régulièrement attendre Paul après son entraînement (le jeune homme était rugbyman amateur), puis l’accompagnait jusqu’à sa boutique où il lui offrait un café. Les deux hommes discutaient alors de choses et d’autres.
Il y a quelques années, Paul, constatant qu’il n’était pas assez doué pour percer dans le monde du sport, avait décidé d’ouvrir sa propre boutique de pompes funèbres. Chaque fois que John entrait dans la boutique remplie de cercueils, pierres tombales, et autres chrysanthèmes, il ressentait une certaine gêne, et se disait que l’endroit était peu propice pour boire un café.
Mais il devait admettre que, même s’il appréciait toujours aussi peu son beau-frère, cela lui faisait beaucoup de bien de discuter avec lui.
« Alors, comment ça va avec Kate ? demandait invariablement Paul.
-C’est de pire en pire. Et avec Sophia aussi.
-Mmm... » marmonnait Paul, pensant si fort que John pouvait presque l’entendre.
« Tu vois, moi j’ai été malin en refusant qu’elle s’immisce dans notre vie privée. Tu n’as aucune emprise sur ta femme. Tu te laisses toujours laisser marcher sur les pieds. » Puis Paul changeait de sujet, parlant de choses légères, ce qui avait pour effet de détendre John.
Un jour, les deux hommes se séparèrent après une agréable partie de poker.
Lorsqu’il arriva chez lui, les yeux pleins de larmes tant il avait ri avec Paul -une fois n’est pas coutume-, John tomba nez-à-nez avec Kate.
« John, tu sais que ça ne me dérange pas de faire le ménage, ici, dit-elle, mais c’est mission impossible si ces deux clebs passent leur temps à trainer ici et à perdre leurs poils. Alors j’aimerais que tu les mettes à la cave. Et qu’ils y restent. »
Cette fois c’en fut trop. John adorait ses chiens. Ils étaient là depuis plus longtemps qu’elle. Pourquoi auraient-ils dû partir et pas elle ? John se força à rester calme.
« Bien, fit-il, on fera comme ça. Les chiens iront dans la cave. Mais j’aimerais que tu y ailles aussi pour fumer, alors.
-John ! s’exclama Sophia, surgissant soudain. Ça va aller, Kate, on va les mettre à la cave. »
Sa demi-sœur s’éloigna, un petit sourire victorieux aux lèvres.
« Je sais que tu la détestes, John ! reprit Sophia, la voix tremblante de rage. Mais tu n’as donc aucune pitié ? Elle est dépressive ! »

Cette nuit-là, John quitta la maison sans un bruit, laissant un petit mot sur la table de chevet de sa femme.

Sophia,

Je ne sais pas si tu te rends compte à quel point tu as changé. Je ne te reconnais plus. Je pars ; je te laisse avec Kate, puisque je suis devenu de trop.
Je t’aime.

John.

John décida de s’installer en ville, à l’hôtel où Sophia avait vécu, avant de le rencontrer. Il passa une nuit agitée, et ne ferma pas l’œil.
Le lendemain matin, John était affalé sur le lit, regardant la télévision, lorsque quelqu’un frappa à la porte. Ça ne pouvait être que Paul, la seule personne à encore lui adresser la parole. Or, John n’avait aucune envie de le voir.
La porte s’ouvrit en grinçant. John se rappela qu’aucune des chambres n’était fermée à clef, à cause du nombre important de suicides constaté dans cet hôtel.
« Dégage. Je veux pas te... » commença John en se tournant vers la porte.
Mais il se tut. Ce n’était pas Paul qui venait d’entrer. C’était Sophia.
Elle avait l’air particulièrement pathétique, ses cheveux trempés dégoulinant sur son visage, mêlant les gouttes de pluie à ses larmes. Elle était debout, repliée sur elle-même, comme handicapée par sa carrure. Pour la première fois, elle avait l’air faible. John éteignit la TV et se leva au ralenti, comme dans un rêve. Il constata que Sophia tenait son petit mot froissé dans la main. Elle le brandit devant son visage et dit :
« Je m’étais pas rendue compte. Je suis tellement désolée. »
Un sanglot avait étouffé sa voix, mais John avait compris. Il s’avança vers son épouse et la prit dans ses bras.

Deux mois après l’arrivée de Kate, John était rentré à la maison, s’était réconcilié avec Sophia, qui était redevenue la Sophia qu’il avait toujours connue et aimée. Les chiens avaient eu le droit de revenir en même temps que John. Cependant, un problème subsistait : Kate était toujours là. Sophia était d’accord pour dire qu’il était temps que sa demi-sœur s’en aille. Mais aucun des deux époux n’osait vraiment la mettre dehors.
Un jour elle leur dit, pleine d’entrain, qu’elle avait, l’après-midi même, un entretien d’embauche en ville.
« C’est génial ! fit Sophia. On devra t’emmener à quelle heure ?
-A quatorze heures je dois être là-bas.
-Et te chercher ?
-Ça c’est inutile. J’irai rejoindre mon petit ami, et on ira dîner en ville. »
John et Sophia étaient aux anges. Plus vite Kate aurait un travail, plus vite elle aurait assez d’argent pour louer un studio, plus vite elle les laisserait tranquilles. Mais surtout, ils allaient pouvoir profiter d’une soirée en tête-à-tête.
Vers vingt heures trente, le téléphone sonna. John s’empara du combiné.
« Allô ?
-Bonsoir, fit une voix avec un fort accent allemand, vous êtes John Frank ?
-Vous, vous êtes qui ? répondit John, méfiant.
-Je suis Fritz, le copain de Kate.
-Ah, bonsoir.
-Est-ce que Kate est chez vous ?
-Non. Je croyais qu’elle avait rendez-vous avec vous ?
-Oui, mais elle n’est pas venue. »
John soupira. Il avait une parfaite idée d’où elle pouvait être.
« Elle est peut-être allée dans un bar.
-Qu’est-ce que vous sous-entendez ?
-Eh bien, si son entretien s’est mal passé, elle est peut-être allée boire un verre ou deux.
-Vous rigolez ? fit l’Allemand. Elle n’a jamais bu une goutte d’alcool. »
John hésita, mais finit par répondre :
« Vous n’êtes pas au courant ?
-Au courant de quoi ?
-Kate a des problèmes d’alcoolisme. On pensait que c’était fini, mais elle peut resombrer à chaque instant.
-Elle ne m’en a jamais parlé.
-Bon, reprit John, si on a du nouveau, on vous appelle, et vous faites pareil de votre côté.
-D’accord, merci. »
John raccrocha.
« C’était qui ? demanda Sophia.
-Le mec de Kate.
-Qu’est-ce qui s’est passé ? »
John lui expliqua la situation, puis ajouta :
« Il était même pas au courant qu’elle était alcoolique.
-Quoi ? sursauta Sophia. Quand elle me parlait de lui, j’avais l’impression qu’ils étaient très proches. »

Le couple attendit jusqu’à ce que, vers minuit, le téléphone sonne à nouveau. Cette fois, John mit le haut-parleur, de manière à ce que sa femme puisse suivre la conversation.
« Allô ?
-Bonsoir, John. C’est Fritz. On l’a trouvée, c’est bon. Euh... il faut que je vous passe quelqu’un.
-Allô ? fit une voix bourrue.
-Oui ?
-Capitaine Steel à l’appareil. Vous êtes le beau-frère de Kate Monroe ?
-Oui.
-Nous l’avons trouvée complètement ivre sur la voie publique. Son ami nous a dit qu’elle vivait chez vous ?
-C’est exact. Mais, c’est plus ou moins temporaire.
-Ecoutez, reprit le capitaine, comme elle n’a que vous et votre femme pour la soutenir, il faut que je vous dise quelque chose. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Nous l’avons déjà retrouvée plusieurs fois ivre.
-Je sais, soupira John.
-Ce n’est pas tout. Elle a également déjà été arrêtée pour possession de drogue et prostitution. »
John tombait des nues.
« Elle désire passer quelque temps chez elle, avant de revenir chez vous.
-Chez elle ? Je croyais qu’elle s’était fait expulser ?
-Apparemment, non. Son ami, Fritz Wenger, dit que c’est son ex-mari qui lui paye le loyer. Il s’inquiète pour elle, depuis qu’elle a perdu la garde de ses enfants. Je n’en sais pas plus. Prenez soin d’elle.
-D’accord.
-Bonne soirée, monsieur Frank.
-Bonne soirée, capitaine. Au revoir. »
John raccrocha. Il sut, quand il regarda sa femme, que son visage était aussi défait que le sien.

A partir du lendemain, les vacances de John commençaient. Et comme Sophia travaillait encore, il n’avait pas grand-chose d’autre à faire que raconter les derniers événements à Paul et Melody, et ressasser toute cette histoire dans sa tête. Mais il avait le sentiment que quelque chose lui échappait. Quelque chose d’important à propos de Kate. Il manquait des pièces au puzzle. Aussi décida-t-il un jour de prendre contact avec l’ex-mari de Kate, mais il découvrit que celui-ci vivait à l’autre bout du pays. Alors il chercha plus près. On devait bien la connaitre en ville ?
C’est ainsi qu’un jour, John pénétra dans la boutique de prêt-à-porter où Kate avait prétendu travailler.
« Oui, confirma la patronne, j’ai bien eu une Kate Monroe. Mais je ne peux pas vous dire grand-chose d’elle. Elle a toujours été très discrète.
-Vous pouvez me dire quand elle est arrivée chez vous, et jusqu’à quand elle est restée ?
-Oh, elle est arrivée il y a environ un an et demi. Mais je crois qu’elle était dépressive et qu’elle avait des problèmes avec la justice. C’est pour ça que, même si c’était une bonne vendeuse, j’ai pas été fâchée de la voir démissionner il y a six mois.
-Elle a démissionné ? s’exclama John.
-Oui.
-Bon, merci beaucoup.
-De rien. Bonne journée, au revoir.
-Au revoir. »
John téléphona au secrétariat de l’asile, afin de prendre un rendez-vous.
Quand il arriva à l’hôpital psychiatrique, il chercha le bureau du directeur et finit par le trouver. Il frappa à la porte et on lui dit d’entrer. Le directeur était derrière son bureau, en train de classer des papiers. C’était un petit homme chauve qui portait une blouse blanche au-dessus d’un costume démodé, et une paire de lunettes rondes posées sur son nez.
« Bonjour, fit-il lorsque John entra, levant les yeux de ses papiers, vous êtes monsieur Frank ?
-Oui, c’est moi.
-Je suis le docteur Burnwell. Je vous en prie, asseyez-vous. Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
-Je voulais savoir, dit John, si vous aviez connu une certaine Kate Monroe. »
Burnwell eut un soupir nostalgique.
« Bien sûr, que j’ai connu Kate, finit-il par dire.
-C’était bien l’une de vos employés ? »
Cette fois, le docteur ne put s’empêcher de s’esclaffer.
« Une employée ? Bien sûr que non ! Kate a été internée ici. »
John en resta bouche bée. Il comprit que Kate leur avait menti, à lui et à Sophia. Mais il comprit également que l’homme qui se trouvait en face de lui avait suivi Kate, durant son internement. Cet homme savait donc tout ce que John avait besoin de savoir.
« J’aimerais, dit-il en regardant Burnwell dans les yeux, que vous me disiez tout ce que vous savez à propos de Kate Monroe.
-Désolé, mais je ne peux pas, répondit l’autre.
-Je suis le beau-frère de Kate, j’ai le droit de savoir.
-Vous pouvez prouver que vous êtes bien un membre de sa famille ?
-Non, présentement ça risque d’être compliqué. Mais vous devez me croire.
-Ça ne marche pas comme ça ici, monsieur Frank. »
John soupira, dépité. La patronne du prêt-à-porter avait été plus facile à convaincre !
« Mais pourquoi ne pas faire une exception ? » fit Burnwell, tout haut.
John releva la tête subitement.
« Docteur, l’encouragea-t-il, vous êtes le seul à pouvoir me dire ce qui s’est vraiment passé. Racontez-moi. Ma femme et moi, nous devons être au courant pour pouvoir épauler Kate.
-Tant que je suis dans ce bureau, je ne peux pas parler, à cause de la close que j’ai signée. »
Un sourire malicieux se dessina sur son visage.
« Allons faire un tour, monsieur Frank. » dit-il.

Burnwell mena John dans la cour intérieure de l’hôpital. Des patients profitaient de cette belle journée ensoleillée pour flâner ici et là. Ils étaient vêtus de blanc et avaient un teint pâle et maladif.
« Le manque de soleil. » marmonna Burnwell.
Puis il se tourna vers John et commença son récit, tout en continuant de marcher.
« Kate Monroe a épousé Michael Bates il y a huit ans. C’était un mariage voué à l’échec ; ils se connaissaient à peine et un monde les séparait. Michael avait toujours été un fils à papa choyé, alors que Kate avait dû se battre pour vivre, après la mort de sa mère. Cependant, ils eurent deux fils. Mais Bates découvrit vite que sa femme s’adonnait à la prostitution, et qu’elle avait de graves problèmes d’alcool et de drogue. Il a donc demandé le divorce, et est allé jusqu’à retirer à Kate la garde de ses enfants. Or, ils étaient tout pour elle. Michael les envoya vivre chez ses parents, à l’autre bout du pays.
« Evidemment, Kate a fait une dépression terrible, et elle était plus alcoolique que jamais. Alors Michael a décidé d’envoyer son ex-femme à l’asile. Il désirait sans doute se protéger et protéger ses enfants. Enfin, c’est ce qu’il a dit au juge. Mais Kate n’était pas du genre à se venger. Elle préférait nettement s’isoler et s’injecter quelque substance toxique. »
Le docteur Burnwell entraina John à l’intérieur du bâtiment principal. Ils avancèrent le long du couloir, passant devant les « chambres » des patients -chambres que John considérait plutôt comme des cellules de prison, au vu de leur taille et de leur aspect misérable.
« La vie de Kate à l’asile a été de courte durée -seulement deux ans ! Au début, elle était toujours dans son coin, et ne parlait à personne. Elle se sentait seule, et c’est bien normal. Elle était juste dépressive, ce qui la rendait plus normale que la majorité des autres pensionnaires. »
John tiqua, mais ne dit rien quant à la manière méprisante que Burnwell avait d’évoquer ses patients.
« Et un jour, reprit le dicteur, elle a rencontré Dany.
-Qui ça ?
-Dany Loper, un jeune homme d’origine brésilienne, avait été interné après avoir prétendu que son voisin l’avait vidé de ses entrailles et qu’il lui avait arraché les yeux. Un vrai toqué. Et ce n’était pas la première fois qu’il faisait une telle crise de paranoïa. Mais j’ai vite remarqué qu’en-dehors de cela, il pouvait se montrer doux comme un agneau. Quand il ne faisait pas ses crises, il était souriant, poli, presque coquet, même.
« Il a eu une idylle avec Kate, et j’avais l’impression que cela améliorait l’état de Kate de jour en jour. J’avais bien l’impression que c’était la première et unique fois que Kate était vraiment amoureuse. Elle avait tout donné pour cet homme. »
Burnwell fit entrer John dans une chambre. Elle était petite et sinistre, et semblait inhabitée.
« C’est ici, annonça le docteur.
-Quoi ?
-C’est ici que Dany Loper s’est suicidé. »

John ouvrit de grands yeux surpris et curieux, invitant son interlocuteur à continuer.
« C’était sa chambre. Evidemment, à l’époque où il y vivait, il en prenait grand soin, de façon à la rendre la plus agréable possible. Il s’est jeté par la fenêtre lors de l’une de ses crises. Nous sommes au troisième étage, monsieur Frank.
« A ce moment-là, je faisais le tour de la cour avec Kate. Je lui parlais de son avenir, de la possibilité de la laisser sortir bientôt avec Dany. Je n’oublierai jamais le sourire radieux qu’elle me fit à ce moment-là, ni le cri qu’elle poussa en se retournant et en voyant le corps sans vie de Dany, écrasé au pied du bâtiment. L’horrible cri de douleur d’une femme qui a perdu ce qu’elle avait de plus cher. »
Burnwell resta un instant silencieux, et une infinie tristesse troubla son regard. Puis il se reprit et ajouta :
« Vivre à l’asile lui est devenu insupportable. Mais il était devenu hors de question que je la laisse sortir, maintenant qu’elle avait rechuté. Alors elle s’est adressée au médecin en chef.
-Et il l’a laissée sortir ? s’étonna John.
-Disons qu’elle s’est... heu... arrangée avec lui.
-Elle l’a payé ?
-Non. Vous savez que Kate a été mêlée à des affaires de prostitution ?
-Oui, acquiesça John.
-Eh bien, disons que le médecin en chef a décidé de faire payer très cher à Kate son droit de sortie. Pour lui, une prostituée n’est pas quelqu’un qui mérite le respect. Il a justifié son viol en se disant que Kate ne méritait pas d’être mieux traitée. »
Au fur et à mesure qu’il apprenait la vérité -cette terrible vérité-, John se sentait défaillir.
« Pouvons-nous quitter cette chambre, docteur ? »
Burnwell emmena John à la cafétéria, et lui offrit un café. Lorsque John se brûla la langue, le docteur dit :
« Il est trop chaud ?
-Non. C’est bon, j’ai besoin de me réchauffer. »
Décidément, il n’était vraiment pas à l’aise, ici. Pendant que John buvait son café, Burnwell continua son récit.
« Après sa sortie de l’asile, Kate a fait une dernière tentative désespérée pour récupérer ses enfants. Mais le juge était un homme moins corrompu que le médecin en chef. A ce moment-là, j’ai vraiment ressenti de la pitié pour cette femme qui avait absolument tout perdu : ses enfants, puis le seul homme qu’elle ait jamais aimé. »
Le docteur soupira encore une fois, avant d’achever son récit.
« Alors elle a décidé de refaire sa vie ; nouveau travail, nouvel appartement, nouveau petit ami... Voilà. C’est tout ce que je sais à propos de Kate. Il n’y a rien à ajouter. J’espère sincèrement que vous pourrez l’aider. Moi, j’ai échoué, et vous ne pouvez imaginer combien je m’en veux.
-Merci beaucoup, docteur, pour m’avoir consacré votre temps et surtout pour m’avoir fait confiance. »
Merci d’avoir trahi le secret professionnel qui vous unissait à Kate sans une once de regret. John se dit que Burnwell avait profité de cette occasion pour pouvoir enfin se confier et se libérer du poids de cette histoire tragique.

Dans le taxi qui le ramenait chez lui, John ressassait ce qu’il venait d’apprendre. Il était encore sous le choc, et principalement parce qu’il se rendait compte que tout tournait autour du mensonge et du secret. Kate avait usé de l’un et de l’autre, en leur cachant des choses, ainsi qu’en en inventant. Le docteur Burnwell, lui, n’avait pas longtemps hésité avant de confier le lourd secret de Kate à John. Ce dernier avait souffert des cachotteries et des choses tues, ces événements restés cachés bien à l’abri : son couple avait bien failli ne pas s’en remettre. Mais une question turlupinait John à présent : devait-il raconter l’horrible vérité à Sophia ?
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,