Karen

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Jean-Georges ABBET est originaire de la Suisse. Il habite la Provence depuis 10 ans. Enseignant de formation, passionné d’histoire et d’arts, il nous invite dans ses écrits à un voyage à  [+]

Image de Hiver 2015
Zinal, 19...


La saison de ski bat son plein. L’or blanc de nos montagnes, la neige, est au rendez-vous cet hiver !
Chaque fois que j’ai quelques jours de mes congés d’étudiant, je travaille sur les pistes de Zinal-Sorebois, pistes d’altitude que seul un téléphérique permet d’atteindre. Zinal a gardé son côté villageois et familial : un plan d’urbanisme bien conçu a évité de défigurer la station par ces verrues urbaines que sont les résidences pour touristes, les hôtels démesurés, les parkings géants, les boutiques de luxe... On est loin ici de ces villes à la montagne que sont devenus les grands centres touristiques fréquentés par la jet-set et des milliers de visiteurs déguisés pour l’hiver : fourrures luxueuses, vêtements et accessoires de marque, bottes à poils longs, voitures somptueuses... sans oublier l’inévitable toutou de race, en manteau griffé, tenu en laisse par un domestique blasé !
Nous travaillons en équipes de trois ou quatre étudiants, encadrés par un professionnel aguerri. Le boulot est varié, pas trop pénible (sauf les jours de blizzard ou de très grand froid), et très correctement rémunéré. Par rotations, on passe de l’aire d’arrivée des remonte-pentes (« Bonjour ! Bonne descente ! Profitez du soleil ! ») à l’entretien des pistes de remontées : il faut niveler les ornières à la pelle, boucher les trous, recouvrir en fin de saison les pierres qui affleurent...
Parfois, un appel grésille dans le talkie-walkie : « Piste du Col, 3ème pylône, une personne blessée... Rien de bien grave, mais faut y aller avec la luge. Attelle et minerve à poser ! ». On est tous formés à ce type d’intervention, à évaluer le degré de gravité de l’accident. On ne prend jamais de risque, en cas de doute, c’est un médecin urgentiste, voire un hélicoptère qui se charge du blessé. Notre job est de sécuriser les lieux, d’éloigner les curieux et surtout de rassurer la victime, de la faire parler, de la réchauffer...
Parfois encore, c’est une intervention technique mineure qui nous est demandée : une « assiette » s’est détachée, un ressort a cédé, un câble s’est enroulé ou est sorti de sa poulie... On immobilise l’installation, le temps d’une brève intervention...
La journée est longue : nous sommes les premiers à emprunter le téléphérique, dans la froide pénombre du petit matin. Nous recevons les instructions du chef de station avant l’arrivée des skieurs : météo, état des pistes, pose de filets protecteurs, de poteaux, de panneaux d’information signalant les zones dangereuses quand les avalanches menacent (les artificiers les déclenchent dès l’aube, à la dynamite, à titre préventif).
Le soir, il faut s’assurer que les pistes sont désertes, une heure après l’arrêt des dernières installations... Il faut être certain qu’aucun attardé ne traîne dans le restaurant, dans les quelques galeries marchandes, que le personnel soit au complet, que notre matériel soit rangé dans nos placards (veste bleue au logo de la station, gants de rechange, trousse de premiers secours, skis, bâtons...). La benne des derniers employés ne quitte Sorebois qu’une fois ces tâches effectuées ! La nuit est tombée depuis longtemps...
Mais il y a la récompense suprême ! La pause de midi (une heure de liberté entre 11 heures et 15 heures, en alternance) ! Alors là, je me régale ! Je n’ai pas envie de m’enfermer dans le restaurant bondé, de manger l’assiette-skieur, de subir la cohue, le bruit, l’odeur agressive des frites et de toutes sortes de plats...
Un sandwich et un soda tirés du sac me suffisent... Et hop ! Je chausse mes skis et me voilà en piste ! Je gagne directement la corne de Sorebois et j’en prends plein la vue : le panorama somptueux, les « cinq 4000 », les cimes enneigées, les forêts et les alpages immaculés, à l’infini...
J’aime le calme, la neige poudreuse absorbe les sons, l’air glacé est d’une pureté enivrante. Le monde est petit, vu d’en haut, et immense à la fois, dans la majesté de ses pics, vallons, cimes impressionnantes... Il faut choisir soigneusement le bon couloir, anticiper la trace que l’on va dessiner, la plénitude que l’on va ressentir, le chant intérieur et jubilatoire qui accompagnera la descente.
J’aime cette impatiente préparation, j’aime respirer le calme, j’aime même la légère appréhension qui m’envahit, au moment de me lancer dans la pente abrupte...
J’adore l’isolement et la solitude du site mais j’ai un besoin impérieux de musique : mon Walkman et mes écouteurs sont en fonction. Car je skie en musique, je chante aussi, à tue-tête. Peu m’importent la prouesse technique, la prise de risque vaine. Ma trace doit se lire comme une partition musicale, mes mouvements doivent être synchronisés avec la musique, je connais mes limites, mais je suis né avec les skis aux pieds, comme tous les gosses du village, et je sais que ma technique se fera oublier, que je vais savourer la plénitude d’un moment de grâce !
C’est parti !
La neige est idéale, poudreuse à souhait ! Je connais bien ce couloir escarpé et n’ai aucune peine à repérer l’espace vierge que personne n’a violé depuis la dernière averse neigeuse.
Une joie immense m’envahit, je fais corps avec la montagne. Ce n’est pas un affrontement, je ne fais qu’effleurer la surface poudreuse... Je ne laisse derrière moi qu’un sillon harmonieux, fluide. Je ne fais aucun effort, mon corps est souple, mes gestes déliés. C’est une calligraphie presque mystique que j’espère effectuer. Je ne distingue que très faiblement les bruits alentours : vent, bruissement de la neige, parfois claquements des skis qui se percutent. La musique chorégraphie ma descente : ma cassette du jour, Pink Floyd, « Atom Mother », les rondeurs musicales et le rythme associés ! L’idéal !
En quelques minutes, trop brèves mais si intenses, je dévale la première pente, j’arrive sur un léger replat où plusieurs couloirs se rejoignent... Je m’offre le plaisir d’un freinage brutal qui soulève une gerbe de poudreuse : ce n’est pas une chute que je fais, c’est un plongeon délicieux dans cette matière impalpable que j’aime tant, comme un baiser sensuel à la nature.
Je suis couvert de neige de la tête aux pieds, je m’assieds, reprends mon souffle et contemple mon œuvre éphémère : la trace est nette, sans à-coups, l’ondulation est régulière... J’aime !
Soudain, un cri aigu, suivi d’un fracas de métal entrechoqué déchire le silence. A quelques dizaines de mètres, une silhouette rouge et blanche se débat dans la poudreuse. Des skis et des bâtons sont dispersés alentours... La malheureuse victime a tôt fait de s’asseoir et de hurler :
Fuck! Fuck! Damn you! Damn it!
Je pousse sur mes bâtons pour la rejoindre au plus vite : c’est une femme mais elle a l’apparence d’un bonhomme de neige, pathétique et un peu ridicule.
— Ça va, madame ? Rien de cassé ?
No! Fuck!... I’m stupid!
— Bah ! Ça arrive ! Vous avez mal quelque part ?
— Oui ! Mal à l’orgueil ! Je t’ai vu, j’ai voulu faire comme toi !
La fille retire ses lunettes, s’ébroue, essuie son visage avec son écharpe. Elle est belle, sans doute ! D’une beauté un peu ternie par la rougeur de son visage, l’écarlate de son nez, et les miettes de neige qui parsèment encore son visage. Le bonnet de laine écrue lui descend jusqu’aux yeux, l’écharpe lui couvre le menton et la bouche, je ne vois que des yeux verts, très clairs, qui expriment très clairement ses pensées : elle est furieuse, vexée !
Je l’aide à se relever, rassemble son matériel éparpillé. Elle refuse mon offre de l’aider à rechausser ses skis.
— Je sais faire ça très bien !
— OK ! Mais un conseil, arrête de skier pour aujourd’hui : quand on est chaud, on n’a pas mal mais c’est après qu’on se rend compte qu’on s’est réellement blessé !
— Je sais !
— J’ai encore un moment de pause, je bosse ici... Je t’offre une tisane ou un vin chaud ?
— OK, boy ! J’ai besoin de me réchauffer.
— Tu es sûre que ça va aller ? En cinq minutes, on est au resto, en coupant les pistes !
— Je sais ! Je travaille à Zinal.
— Tu me raconteras ça au chaud ! Suis-moi, reste dans mes traces, je prends au plus court mais au plus facile aussi... Ne force pas.
En quelques minutes, nous regagnons le restaurant d’altitude... Je vais passer commande de deux vins chauds et quand je les apporte à notre table, je suis un peu surpris : elle a posé sa doudoune, son pull, son écharpe et son bonnet sur le radiateur tout proche... Elle sourit en me lançant un joyeux :
— Thank’s, baby !
Je suis un peu vexé ! Certes, je n’ai que 17 ans... Elle doit faire dans les 25... une vieille pour moi !
Jusque-là, j’ai agi en « pro », j’ai aidé une personne en difficulté. Mais voilà, la personne en question est bien mignonne ! Dommage qu’elle soit aussi âgée... Elle arbore une chevelure rousse, longue et frisée, elle a repris visage humain, elle a les traits fins, le sourire éclatant, des dents éclatantes et le regard amusé... Sans son accoutrement de sport, je découvre un corps presque fragile et mon regard adolescent a de la peine à ne pas fixer sa poitrine généreuse.
En quelques minutes, avec son accent très prononcé, mais dans un français approximatif émaillé d’expressions anglaises, j’apprends qu’elle bosse à la « Distillerie », un bar-restaurant dansant, qu’elle est étudiante en histoire de l’art, qu’elle vient pour la troisième fois passer quelques semaines de saison touristique pour financer ses études...
Je suis un peu timide, pas très bavard, et ça m’arrange parce que je n’ai pas à alimenter la conversation... C’est tout juste si je lui demande :
— Tu t’appelles comment ? Moi, c’est Jean mais mes copains me surnomment Vladimir...
— Oh ! Vladimir, c’est joli ! Moi, c’est Karen. Merci pour tout, mais je vais me reposer un peu avant le boulot. Merci ! Tu es très gentil (en fait, elle a dit : « very kind », ce qui signifie je crois « gentil comme un cœur ») ! Passe au bar un de ces soirs, je t’offre un verre !
— D’accord ! Là, je file au boulot, j’ai déjà cinq minutes de retard.
— OK, darling !
Elle se lève, me fait un bisou sonore sur le front... Je rougis certainement, car les copains attablés non loin se marrent en faisant des mimiques goguenardes.
Le froid me remet les idées en place, me voilà de retour au boulot !

Le soir-même, je me dirige vers « La Distillerie ». Je m’en fiche du froid qui me ronge : j’ai mes chaussures cirées, un jeans neuf, une chemise impeccable (merci à ma cousine, qui gère l’un des deux commerces de sport et de fringues du village !), je me suis soigneusement brossé les cheveux (le brushing est à la mode) et j’ai emprunté discrètement l’eau de toilette que mon père laisse au chalet.
Il n’y a pas foule dans l’établissement. Je m’assois au bar, comme un habitué, alors que c’est la première fois que j’y viens (je n’ai, du reste, pas l’âge légal pour y entrer seul).
Karen est là ! Quelle beauté ! Je la reconnais à peine : ma touriste en difficulté, rageuse et défigurée a fait sa mue ! La chrysalide est devenue papillon... de nuit ! Elle est superbe dans sa robe courte, ornée de strass et de franges. Elle est maquillée, sans outrance, ses cheveux sont noués en chignon artistiquement négligé. Elle en jette, l’Anglaise, qui me lance un sonore :
— Hello, Joe, Vladimir ! Mon sauveur !
— Hello, belle ! ça va mieux, je vois !

Le reste est confus dans ma mémoire.
Je me souviens à peine de longues discussions, de silences gênés, de verres trop vite bus...
La soirée s’est terminée comme dans un rêve ! Mon Anglaise a été aux petits soins pour moi, ne me quittant que pour servir les rares clients.
Il faisait presque jour quand je me suis réveillé, je ne travaille pas aujourd’hui, mes collègues sont déjà sur les pistes.
Je suis parti comme un voleur, délaissant la chaleur du lit.
Fier ? Heureux ? Je n’en sais rien !
Cette nuit, j’ai perdu un peu de mon enfance, j’ai gagné secrètement une maturité d’homme.
Je ne l’ai plus jamais revue, Karen... Mais je ne l’ai jamais oubliée !

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Image de Lenseur
Lenseur · il y a
Un bol d'air frais sur les pistes de Zinal-Sorebois, un travail agréable et des compensations dont le nom est Karen.
Une belle histoire ++ 1

Image de Philip Kie
Philip Kie · il y a
Elle est bien agréable cette amourette de montagne.

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