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En compétition

La haute silhouette de Papa Dolo, dressée à la lisière du champ de mil, se croquait, en contre-jour, sur la toile incandescente du couchant. Fermement campé sur ses longues jambes, sa précieuse daba sur l'épaule – sa houe étant son unique outil de travail, il en prenait grand soin –, il contemplait les hautes tiges aux inflorescences cylindriques, compactes et lourdes de grains. Pareillement dressées et aussi fières que Papa Dolo, elles laissaient l'harmattan les bercer nonchalamment. Ce vent, venu du Sahara, apportait avec lui sa bienfaisante fraîcheur mais desséchait la terre et éloignait la pluie. À cette heure, l'intense activité agricole du jour était suspendue jusqu'au lendemain. Comme tous les Maliens, Papa Dolo avait une vocation agraire indéniable et, dans la plaine, il s'employait activement à faire pousser le mil, base de l'alimentation du pays, et le sorgho. Cette année encore, les pluies de mai avaient remodelé le paysage et la désolation avait fait place à une oasis de verdure. Avec septembre, la récolte promettait d'être bonne, les plantes atteignaient les trois mètres de haut. S'en suivraient alors, comme tous les ans, dans les villages, les réjouissances rituelles lors de l'engrangement des céréales dans les greniers.

Mais ce soir-là, la pensée qui agitait Papa Dolo n'avait rien à voir avec ses préoccupations habituelles. Il pensait à son fils, Karamoko – grand chasseur de lions –, émigré en France deux ans auparavant, afin de devenir un professionnel du football et un champion. Le Mali enfantait d'excellents footballeurs mais pourtant ne savait pas les élever, même si ce sport était roi au pays et, après le thé, certainement la principale drogue nationale. À défaut de gazon, les matchs se déroulaient dans l'herbe de la savane, pieds nus, parce que la capitale était quasiment l'unique ville à posséder des installations d'entraînement perfectionnées. En France, tout était différent, tous les espoirs étaient permis. Alors, après de longs jours d'atermoiements et de réflexions, Papa Dolo s'était enfin résigné à envoyer Karamoko là-bas. Seulement, il n'avait plus aucune nouvelle de son fils depuis plusieurs semaines et à cette pensée, son cœur se chagrinait. Celui-ci s'était envolé vers l'inconnu à seize ans, ce n'était certes plus un enfant, mais quand même, Papa Dolo aurait bien aimé savoir... Il essayait d'imaginer sa vie là-bas... Il n'y parvenait pas.

Karamoko avait été remarqué sur le terrain de foot, par un français, Georges Pelletier, vivant à Paris. L'homme, encouragé par ses compétences, lui avait payé son voyage à destination de la France. Désormais, il le nourrissait et se chargeait de son éducation, et Papa Dolo priait chaque jour pour ce bienfaiteur, en remerciement. Il avait confiance en ce Blanc ; il détenait la science, la culture et l'argent, valeurs hautement respectables pour le Malien. Évidemment, on ne faisait pas des professionnels du ballon rond en si peu de temps, il fallait patienter, mais pourquoi Karamoko ne donnait-il plus de ses nouvelles ? Enfant sérieux et travailleur, il n'y avait sûrement pas à se soucier, mais quand même, Papa Dolo aurait bien aimé savoir...

L'arrivée de Floriane, la petite Française comme il l'appelait, le sortit de ses pensées moroses. La jeune fille n'était en pays Dogon que depuis une semaine et déjà elle connaissait les bonnes manières et les règles de politesse de ces Maliens hors du commun.
Aussi, elle le remercia, comme le font les Dogons à tout bout de champ :
— Merci, Papa Dolo, tu as bien travaillé. Ta terre, si souvent ingrate, est aujourd'hui féconde et vivante. Tes efforts n'ont pas été vains, les greniers vont bien se remplir et ta famille, tes amis, auront à manger.
Le Malien regarda Floriane. Il appréciait vivement cette jeune fille de vingt ans, revêtue de la tenue des Africaines, d'un bleu qui rehaussait la couleur de sa peau blanche. Elle était venue au Mali, par l'intermédiaire d'une association, pour offrir son aide un mois durant à un orphelinat de Bamako. Son voyage prenait fin, aussi Papa Dolo avait quelque chose à lui demander.
— Ma fille, nous allons rentrer. J'ai à te parler.
Comme si elle avait traversé sa pensée, Floriane eut la certitude qu'il voulait lui parler de ce fils émigré en France. Ils rejoignirent le plateau sur lequel s'élevait le village, Sangha. Floriane suivait celui qui était devenu un ami. Coiffé de son éternel bonnet, vêtu d'une tunique et d'une culotte couleur « terre brûlée », teintes à la noix de cola, il entama la montée de la falaise d'un pied bien assuré. Connaissant les moindres passages dans les éboulis, il gravissait alertement l'escarpement. Floriane, qui avait déjà parcouru bon nombre de kilomètres dans ces falaises, se débrouillait de mieux en mieux. Durant sa semaine de visite, la famille du vieil homme l'avait hébergée, et l'hospitalité n'était pas un vain mot dans ce pays. Ils abordèrent le village, traversèrent les étroites et tortueuses ruelles de Sangha et les différents quartiers et parvinrent à la case de Papa Dolo. L'habitation, ne fusionnant pas, comme la plupart, avec la falaise, ne s'accrochant pas à un replat, s'étalait à l'extrémité du plateau. Ils pénètrent dans la petite cour et disparurent dans la case. La discussion dura deux bonnes heures, le temps d'une séance de thé digne de ce nom, et Floriane, au troisième verre, découvrit les intentions de Papa Dolo. Il la pria, dès son retour en France, de rendre visite à Karamoko, car il aimerait bien savoir...

Dès le lendemain de son retour en France, Floriane se rendit chez ce Georges, dont Papa Dolo lui avait communiqué l'adresse. Une voix, peu aimable, retentit dans l'interphone.
— C'est pourquoi ?
Floriane, déconcertée par cet accueil peu amical, ne sut comment s'annoncer et, pénétrée d'un pressentiment étrange, au lieu d'avouer le but de sa visite, elle s'entendit dire :
— Je suis une amie de Karamoko et j'aimerais lui dire bonjour. Puis-je le voir, s'il vous plaît ?
— Une amie, quelle amie ?!
— Vous êtes bien Georges Pelletier ?
— Karamoko n'habite pas ici ! Si vous êtes son amie vous devriez le savoir.
— C'est à dire que j'arrive de Sangha et c'est Papa Dolo qui m'envoie... Monsieur ?...
Georges Pelletier venait de mettre fin à la conversation. Floriane, impulsive et en proie à la colère, profita de la sortie d'un locataire pour s'infiltrer dans l'immeuble. Elle grimpa les deux étages en vitesse et sonna rageusement à la porte du malotru. Celui-ci, assurément méfiant, ne vint pas ouvrir. Son attitude, anormale et inquiétante, intrigua Floriane et à partir de cet instant, elle n'eut de cesse de retrouver Karamoko. Si bien qu'après avoir identifié Georges Pelletier et à force de ruse, de filatures et de beaucoup de patience, un dimanche matin, il la mena, sans le savoir, à Karamoko.

Floriane, appuyée à la clôture en ciment d'un terrain de football, observait, perplexe, chacun des footballeurs à l'entraînement. Elle avait devant elle deux équipes de joueurs dont la moitié était des gens de couleur ! Est-ce que Karamoko se trouvait parmi eux ? Elle l'espérait vivement, Papa Dolo attendait avec une telle impatience des nouvelles de son fils. Et si oui, comment allait-elle faire pour le reconnaître ? Elle avait bien vu des photos de lui mais elles dataient de plus de deux ans. Elle eut beau examiner les jeunes gens sur toutes les coutures, aucun visage de couleur ne lui parlait. Ou plutôt, ils lui parlaient tous ! Karamoko pouvait presque s'incarner dans tous ces visages d'ébène.
Elle avisa un groupe d'enfants, seuls spectateurs. Elle les rejoignit.
— Bonjour !
Un garçonnet lui répondit, un sourire radieux sur les lèvres. Floriane tenait son informateur ! Elle ne s'adressa pas directement à lui ; diplomate, elle préféra continuer à discuter avec le groupe.
— Vous aussi, vous jouez au foot ?
Il y eut quelques ouais, pas vraiment enthousiastes. Encore une fois, ce fut le garçonnet qui s'exprima :
— Moi, j'y joue tout le temps ! Je veux devenir professionnel !
— C'est super, ça ! Et aujourd'hui, sur le terrain, qui est le meilleur joueur ?
— C'est Karamoko !
Bingo ! Floriane exulta. Le prénom flottait dans les airs, léger comme un papillon.
— Et qui est ce Karamoko ?
— C'est le numéro huit. C'est le meilleur !
À cet instant, un autre enfant se mêla de leur conversation :
— C'était le meilleur ! Maintenant, il ne vaut plus un clou.
— Tais-toi, tu racontes n'importe quoi !
— Il est trop crevé, ton champion, pour faire du bon boulot sur le terrain.
Le garçonnet, exaspéré, s'éloigna du groupe. Floriane en profita pour le suivre.
— C'est ton copain, Karamoko ?
— C'est lui qui m'apprend à jouer.
— Tu veux bien me le présenter, s’il te plaît ? J’ai quelque chose à lui dire.
— Ok. Moi, je m’appelle Julien.
Karamoko marchait dans leur direction. Il venait de prendre une douche et ses cheveux noirs, parsemés de gouttelettes d'eau, brillaient sous le soleil. Grand, peut-être un peu maigre, il avançait, souriant.
— Eh, Toubab ! t’as amené ta sœur ?
Toubab, ça veut dire Blanc. C'est comme cela qu'il m'appelle.
Floriane n'avait pas besoin de traduction pour comprendre, elle connaissait quelques mots du dialecte des Dongos. Elle s'adressa d'ailleurs à Karamoko dans sa langue natale, lui disant bonjour et lui demandant comment il allait.
I n'i sogoma. I ka kéné ?
Karamoko resta un instant bouche bée, puis s'esclaffa. Il lui tendit la main. Spontané et chaleureux, il lui plut immédiatement. Il lui répondit que tout allait bien et lui retourna la question. Après un bon quart d'heure de salutations, Floriane s'expliqua, cette fois en français.
— Je suis une amie de Papa Dolo, je viens de passer une semaine chez lui. Comme il n’a pas de tes nouvelles, il m'a demandé de venir voir si tout allait bien pour toi.
Le visage de Karamoko se rembrunit, son sourire disparut. Il dit un peu trop brusquement :
— Ça va bien, je viens de te le dire !
— Ce n'est pas à moi qu'il faudrait le dire mais à ton père. Il se fait du souci pour toi.
— Je sais, j'ai traîné mais je vais lui donner de mes nouvelles.
— Bientôt ?
— Oui.
— Dès aujourd'hui ?
— Tu ne lâches jamais, toi ?!
— Promis ?
— Oui !
Pendant cet échange, elle n'avait pas quitté des yeux Karamoko. Son air de plus en plus soucieux ne présageait rien de bon.
Les joueurs étaient tous sortis des vestiaires. Les uns quittaient le terrain de foot ; d'autres, regroupés, attendaient, se bousculant et plaisantant. Lorsque Georges Pelletier les rejoignit, ils arrêtèrent de chahuter. Karamoko fronça les sourcils.
— Faut que j’y aille.
Lorsqu'il tourna son visage vers Floriane, la jeune fille y rencontra le regard de Papa Dolo. Elle sourit, il répondit à ce sourire.
— Retrouve-moi demain, ici, vers midi.

Le lendemain, le temps était maussade. Il avait commencé par pleuvoir et à midi, la grisaille persistait. Floriane s'éjecta du bus, impatiente d'atteindre le stade. Il n'était pas encore tout à fait midi mais elle ne voulait pas faire attendre Karamoko. Elle s'achemina vers son rendez-vous dans un état de fébrilité qu'elle ne comprenait pas. Elle était très heureuse, bien sûr, de permettre à Papa Dolo de retrouver la quiétude, mais d'un autre côté, elle appréhendait d'entrer dans l'histoire de Karamoko, sentant quelque chose de fâcheux dans sa vie. Lorsqu'elle l'aperçut, assis à l'abri des gradins, son cœur se mit à battre plus fort et elle allongea le pas. Il lui fit un petit signe de la main. Elle y répondit. Elle le rejoignit et lui tendit la main, une main qu'il serra fortement.
— J'espère que je ne t'ai pas fait trop attendre ?
— Il n'est même pas encore midi.
— Tu as raison !
Ils éclatèrent de rire. Floriane observa son compagnon. Il portait une chemise d'une blancheur impeccable, bien repassée, sous son blouson de toile. Et un jean, lui aussi fraîchement lavé. Elle reconnut bien là, l'élégance des Dogons. Ce jeune homme de dix-huit ans, livré à lui-même, était-il sur le chemin de la réussite, au football ?
Floriane n'eut pas le temps de lui poser des questions, Karamoko voulant tout savoir sur sa famille. Elle répondit à toutes ses interrogations. Dans les commentaires qu'il faisait, elle sentit sa nostalgie et comme un regret d'avoir quitté son pays. Était-il heureux en France ? Là encore, elle ne formula pas sa question, déjà il l'interrogeait sur ce qui l'avait amenée, elle, au Mali. Elle lui confia son désir de s'investir dans une action humanitaire, surtout auprès d'enfants en difficulté, et l'association qu'elle avait contactée ayant des relations avec un orphelinat de Bamako, elle s'était retrouvée en Afrique. Elle ne le regrettait pas, elle avait trouvé là-bas une hospitalité, une chaleur de la part des habitants peu communes. Elle conclut lui parlant de sa grande amitié avec Papa Dolo.
— Il est admirable de bonté et de gentillesse. De courage aussi.
— Et de tant d'autres qualités !
— J'allais le dire !
— Est-ce que tu as tenu ta promesse ?
Karamoko répondit trop vite :
— Oui, oui...
— Un Dogon ne ment pas, Karamoko !
— Qu'est-ce que tu veux que je lui dise ? Que je suis toujours en train de m'entraîner au foot ? Que je n'arrive à rien ? Que son fils ne sera jamais un champion ?
— Qu'est-ce qui te fait douter de toi de la sorte ? Qu'est-ce qui se passe, Karamoko ?
— Il ne se passe rien ! C'est bien ça, le problème...
Le jeune homme se leva et partit en courant. Floriane se lança à sa poursuite, mais les grandes jambes du sportif, son endurance, l'éloignèrent d'elle à grande vitesse. Karamoko disparut dans la foule.

Plusieurs jours s'écoulèrent, sans nouvelles de lui. Floriane rôda souvent autour du terrain de foot, mais jamais, elle ne l'aperçut. Elle traînait dans la rue quand elle vit Julien sortir d'un magasin. Prudente, c'est à bonne distance qu'elle mit ses pas dans ceux du garçon. Il marchait vite, une cartouche de cigarettes à la main. Au moment où il s'engagea dans une allée peu passagère, elle se cacha derrière un arbre, le laissant prendre de la distance, faisant très attention de ne pas le perdre de vue. Constatant qu'il ne s'était pas retourné une seule fois pendant le trajet, elle s'enhardit et reprit sa filature. Ils atteignirent un quartier où les immeubles rivalisaient de vétusté. Les façades lézardées pleuraient de misère. Julien pénétra dans l'un d'eux. Floriane laissa quelques minutes s'écouler, puis s'introduisit à son tour dans la bâtisse. Elle prêta l'oreille. Des bruits de pas lui indiquèrent que le garçon n'avait pas encore terminé son ascension. Elle monta à sa suite, sur la pointe des pieds. Julien n'était plus qu'à quelques pas d'elle, quand il ralentit. Elle s'arrêta et l'entendit actionner une poignée, puis une porte claqua. Et le silence. Mais Floriane avait repéré l'appartement où il venait de s'engouffrer. Une fois encore, elle comptait sur la chance, ignorant totalement si le garçon l'avait entraînée jusque chez lui ou chez Karamoko. Elle redescendit l'escalier et se posta non loin, dans la cour, sur un vieux banc, pour surveiller les allées et venues des locataires. Elle y serait bien restée toute la journée si elle n'avait pas eu peur d'une bande, qui arrivait bruyamment. Elle quitta rapidement les lieux. Karamoko ne s'était pas montré. Dépitée, elle rentra chez elle. Ses pensées s'envolèrent vers Sangha et retrouvèrent Papa Dolo, assis dans la cour devant sa case, à l'ombre du rônier, en compagnie de ses frères, de voisins, une calebasse de lait entre les mains. Elle ferma les yeux et son doux sourire, – semblable à celui de Karamoko –, s'imprima sur ses paupières. Elle revit sa petite barbichette grisonnante s'agiter sous ses paroles passionnées et ne put retenir ses larmes. Quand elle eut bien pleuré, elle respira un bon coup et se décida à agir. Pas question de laisser Papa Dolo dans l'ignorance ! Elle l'imagina ressassant toutes ses idées noires, se demandant peut-être même si son fils était vivant... Cela devait être insupportable ! Un père aime savoir...
Elle enfila une veste et sortit sous pluie. D'un pas décidé, elle gagna l'appartement qu'elle avait quitté quelques heures auparavant ; son seul lien avec Karamoko, sa seule piste. Parvenue en haut de l'escalier, son enthousiasme se trouva quelque peu refroidi par le bruit de voix qui s'échappait de l'appartement. Il devait y avoir un monde fou dans la pièce. Elle entendait rire et parler très fort. Tant pis, elle y était, elle n'allait pas reculer ! Elle frappa. Un entrez ! tonitruant n'eut aucun mal à traverser les murs peu épais. Floriane n'hésita pas une seconde, elle poussa la porte et atterrit dans une pièce commune où plusieurs personnes étaient assises à même le sol, autour d’un plat. Pas de Karamoko !
Un jeune homme l’invita à s’asseoir et à piocher dans le plat commun. Elle prit soin d'aller se laver les mains avant. Ensuite seulement, elle s'autorisa à manger.
— Je cherche Karamoko Dolo. Est-ce que vous le connaissez ?
— Karamoko ? Oui, bien sûr. Il habite ici, avec nous.
— Vous vivez tous ensemble, dans ce studio ?
L'appartement avait été divisé en deux et cette partie devait mesurer trente mètres carrés au plus. Des matelas gisaient dans un coin. Des habits étaient pendus à des crochets plantés dans les murs. Il n'y avait aucun meuble. L'ensemble avait l'air propre mais était en piteux état. Les peintures s'écaillaient ; des posters remplaçaient le papier peint ; les fenêtres semblaient grignotées par des souris...
— Les filles n'habitent pas avec nous ! Heureusement !
Les rires fusèrent.
— Pourquoi Karamoko habite-t-il ici ? Je croyais qu'il vivait chez Monsieur Pelletier ?
— Pelletier ! Il se charge juste d'empocher notre loyer.
— C'est lui qui vous loue... ça ?
— Ouais...
— Qu'est-ce que Karamoko fait dans la vie ?
— Comme nous, il travaille pour payer le loyer et rembourser sa dette à Pelletier, et il joue un peu au foot.
— Quelle dette ?
— Son billet de voyage pour la France.
La seule fille blanche du groupe intervint.
— Tu es qui, toi, pour poser toutes ces questions ?
Floriane dut leur raconter toute son histoire.
— C'est pour ça que Karamoko a disparu depuis deux jours !
— Quoi ? Il a disparu ?
— On s'inquiète mais on ne peut rien faire. On est des sans-papiers, à la merci de Pelletier.
La fille blanche acquiesça :
— Vous êtes des esclaves modernes !
— On travaille dix heures par jour, dans ses petites combines, afin de le rembourser. Ça n'en finit jamais, on a toujours une dette à acquitter. Des chaussures de foot, les entraînements...
Floriane ne l'écouta pas plus longtemps. Catastrophée, elle n'a plus qu'une idée en tête : tout mettre en œuvre pour retrouver Karamoko.
— Je suis certaine que Julien sait où il se trouve. Vous l'avez interrogé ?
— Il sait mais il veut rien dire.
— Où habite-t-il ?
— Ne t'en fais pas, il va être là d'ici une heure.
Pour faire passer le temps plus vite, Floriane aida à débarrasser, à ranger et à faire la vaisselle, quand enfin, Julien surgit. Il eut un mouvement de recul lorsqu'il l’aperçut. Puis, il la regarda droit dans les yeux.
— Tu es vraiment une amie de Karamoko ?
— Oui, bien sûr !
— Alors, fais quelque chose pour lui. Il a pas le moral et il m'a raconté une drôle d'histoire. Il m'a dit que les Dogons lorsqu'ils ont été humiliés se suicident. Ils se jettent du haut des falaises de chez eux. Tout ça, c'est à cause de Pelletier ! Il le fait trop travailler et Karamoko n'a plus assez de force pour bien jouer.
— Conduis-moi immédiatement à Karamoko !
Ils dévalèrent l'escalier.
Le squat était vide. Seul Karamoko était étendu sur une couverture sale, à même le ciment. Floriane et Julien s'approchèrent doucement de lui. Il pleurait. Floriane s'agenouilla et posa sa main sur son épaule.
Il lui dit :
— Ta ! (Laisse-moi !)
Il fallait le convaincre de rentrer au Mali, même si ce n'était pas définitivement. Au moins le temps de panser ses blessures. Alors, comme Floriane savait la grande importance de la parole pour les Dogons, elle murmura pour lui seul, pendant de longues minutes, sans s'arrêter. Elle lui parla de Papa Dolo qu'elle avait surpris, une nuit, à pleurer. Pleurer pour ce fils perdu... Lui n'avait pas eu honte et il avait dénudé son âme devant elle, avait étalé toute sa détresse sur la natte de paille jaune. Voilà le secret qui les liait.
— Y'a fama ! Pardon, de le faire tant souffrir.
— Si tu veux qu'il cesse de souffrir, rentre !
— Je ne peux plus me présenter devant lui, je ne suis plus rien. Je ne peux plus le regarder droit dans les yeux, je ne suis pas un homme respectable.
Comme tous ceux de sa tribu, Karamoko avait une fierté à fleur de peau.
— Le monde ne va pas s'écrouler parce que tu n'es pas encore un as au foot ! Et Papa Dolo va le comprendre. Pour qui le prends-tu ? Il a suffisamment d'intelligence et d'amour pour cela.
Karamoko releva la tête. Une lueur se dessinait dans les paroles de Floriane. Elle saisit la balle au bond. Perspicace, elle avait compris que les Africains ont aussi le sens du devoir et de leurs responsabilités.
Elle continua :
— Pelletier est un être méprisable et si tu ne te bats pas contre lui, il va exploiter d'autres jeunes comme toi. Pour un grand chasseur de lions, tu ne me sembles pas très courageux !
— De toute façon, je ne peux pas rentrer, je n'ai pas d'argent.
Floriane avait gagné la partie. Elle balaya son dernier argument d'un geste de la main.
— Moi, je l'ai.

Floriane et Karamoko avaient atterri à Bamako la veille et avait rejoint Mopti dans la même journée. Après douze heures de taxi brousse, ils avaient été bien contents de faire une halte dans un hôtel. Ce voyage resserra le lien entre eux deux. Karamoko lui avait expliqué sa vie en France. Tout d'abord, son dépaysement à l'encontre d'une culture si différente de la sienne ; son adaptation avait été difficile. Puis, sa déception face à l'attitude de Pelletier, ses illusions perdues, son rêve envolé. Et enfin, sa lutte quotidienne pour survivre dans un monde impitoyable.
Ils s'étaient remis en route dès l'aube. Après avoir traversé l'immense savane arborée, ils avaient atteint la ville de Bandiagara en début de matinée, puis avaient sauté dans le taxi particulier qui les attendait, une vieille 504, pour rejoindre au plus vite Papa Dolo à quarante-cinq kilomètres de là. Ils roulèrent pendant une heure et en avaient encore pour une bonne heure. Près de l'arrivée, Karamoko se tut. Floriane savait que malgré tout ce qu'elle avait pu lui dire, il appréhendait les retrouvailles. Il ignorait comment Papa Dolo allait l'accueillir et ce que penseraient de lui ceux de son village. C'est elle qui avait téléphoné pour l'avertir de leur venue ; elle lui avait aussi tout révélé. Elle aurait aimé que Karamoko entende le soupir de soulagement, puis la joie, de Papa Dolo. Par contre, elle ne doutait pas qu'il mettrait tout en œuvre pour venger son fils. Georges Pelletier avait du souci à se faire !
Ils franchirent encore des seuils rocheux et serpentèrent entre des éboulis de grès, qui portaient parfois un village à peine discernable tant il fusionnait avec son environnement. Puis, ils virent tous les petits barrages permettant l'irrigation des carrés de culture, tabac et oignons, patiemment édifiés par les Dogons, et surent que leur voyage se terminait.
Papa Dolo attendait au bout de la piste. Il était venu se planter là aux aurores. Appuyé sur son bâton de bois, les yeux plissés sur les vagues du chemin, il patientait. Karamoko le vit, son cœur s'emballa. Maintenant, la 504 approchait trop lentement à son goût. Il voulait plonger dans le regard de son père au plus vite, afin de découvrir quelle couleur avait pris son âme. Il sauta du véhicule ; ses foulées rapprochèrent les deux hommes. Enfin, ils furent face à face. Karamoko examina le visage de son père. Il avait tant et tant de fois, du bout de ses doigts, calligraphier dans l'obscurité de ses nuits, le moindre de ses traits, la moindre de ses rides, qu'il était ancré dans sa mémoire. Papa Dolo se redressa et parla. Il était ému, cela se sentait dans sa voix mal assurée. Mais les premières paroles qu'il adressa à son fils furent de bien étranges paroles.
— Fils, as-tu renoncé à ton rêve ?
Papa Dolo parlait-il du football ? Quelle réponse attendait-il ? Karamoko choisit de lui dire la vérité, afin d'éviter tout malentendu.
— Non, père. Je veux toujours devenir un grand footballeur et pour cela, je retournerai en France.
— Pour pénible qu'ait été ta route, elle t'a conduit vers la sagesse. Je suis très fier de toi.
Papa Dolo éclata de rire. Il lâcha sa canne et ouvrit les bras, pour accueillir son fils. Karamoko se réfugia contre son torse maigre ; sa fragilité l'étonna et l'effraya. Pour l'immédiat, il lui faudrait prendre soin de son père...
Les deux hommes s'étreignirent.
Floriane était restée à l'écart, dans la voiture. Fermant les yeux sous le soleil bienfaisant, elle ne vit pas Papa Dolo la désigner, d'un geste du menton.
— Regarde, Fils, cette femme. Elle a l'amour du pays.
Il fit un clin d'œil à Karamoko.
— Cela me ferait vraiment plaisir si elle voulait séjourner chez nous encore un peu.
— J'en serais très heureux, moi aussi. Sans elle...
— Bien, allons lui demander ce qu’elle en pense.
Leurs éclats de rire réveillèrent la savane. Floriane les regarda venir à elle. Son cœur fondit de tendresse pour le vieux Malien. Elle était si heureuse de le revoir. La haute silhouette de Karamoko qui mordait sur le bleu du ciel, fière et vivante, fit battre son cœur plus fort. Elle sortit du véhicule. D'un geste furtif, Karamoko lui caressa la joue.
— Merci de m'avoir aidé à m'en sortir. Mon village est le tien désormais. Ma famille, ta famille.
— C'est un immense honneur et un grand bonheur pour moi.
— Alors, chasse ce taxi et reste avec moi.
Floriane se tourna vers le chauffeur.
— Vous avez entendu, fuyez !
Ils se retrouvèrent nimbés d'un nuage de poussière. Puis, la poussière s'évanouit. Les jeunes gens cherchèrent Papa Dolo du regard. Il avait pris de l'avance sur eux, il s'acheminait d'un pas alerte vers Sangha. Floriane et Karamoko le suivirent au pays des Dongos, leur pays.

PRIX

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De margotin · il y a
Beau texte
Mes voix et je vous invite à découvrir Ô amour et à la belle étoile

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Muriel Meunier · il y a
Merci. Bonne journée.
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Eisas · il y a
Un texte fort qui invite à la profondeur malgré la légèreté apparente du style. C'est très efficace, bravo !
Mon soutien inconditionnel...
Je m'abonne pour ne pas manquer vos autres œuvres...

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-vies-de-leau

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Muriel Meunier · il y a
Bonjour Eisas. Merci de me soutenir et de votre abonnement. Belle journée.
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Beline · il y a
Quelle magnifique histoire ! Les personnages sont attachants et intéressants. Bravo !
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Muriel Meunier · il y a
Merci beaucoup. Bonne journée ensoleillée.
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cath44 · il y a
Coucou Mumu, j'avais déjà lu et complètement oublié d'y revenir pour dire que moi aussi, je vote pour Papa Dolo ! Merci Muriel de m'avoir fait découvrir SE ! Tu es ma "marraine attitrée 😉. J'espère que tout va bien chez toi. Gros bisous ensoleillés ! 😘😘😘☀️☀️
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Muriel Meunier · il y a
Coucou Cath. Merci de ta lecture et de ton soutien. Bonne journée. Bises.
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Samia.mbodong · il y a
L’Europe et le foot l’eldorado des africains, quasiment toujours déçu, les appartements ou 15 s’entassent, des Pelletiers qui ne sont pas toujours blancs, ce sont des réalités.
De très belles images mais aussi quelques stéréotypes
 
Bravo et merci je soutiens.

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Muriel Meunier · il y a
Encore un grand merci. Bonne soirée.
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Cathy Grejacz · il y a
Un style léger malgré la longueur
C’est agréable
Je vote
À bientôt peut-être sur ma page

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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite, émouvante et pleine d'humanité ! Mes voix ! Et bonne chance, Muriel !
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Muriel Meunier · il y a
Merci de me suivre de page en page. Bonne fin de journée.
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Keith Simmonds · il y a
Avec plaisir, Muriel !
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Fred Deuhm · il y a
Un texte fluide, une belle histoire.
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Muriel Meunier · il y a
Merci de votre lecture. Bon week-end.
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote pour Papa Dolo !
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Chantal, pour votre sourire (et votre passage). Bonne journée.
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Aurélien Azam · il y a
Un texte bien mené, empli de chaleur humaine, avec une intrigue prenante, claire et touchante. Mon seul reproche concerne Floriane, qui n'est pas assez étoffée je trouve dans son vécu de personnage. Mais une agréable lecture :)
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Muriel Meunier · il y a
Merci beaucoup, Aurélien. Effectivement, je me suis focalisée sur une autre thématique et je n'ai pas su "étoffer" Floriane. Bonne journée.
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