Kan Pitite An Mwen

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Jeune auteure contemporaine basée aux Antilles, je souhaite partager avec vous l'évolution de ma plume et mon regard singulier sur la société dans laquelle j'ai grandi. Bonne lecture  [+]

J’ai 16 ans et la contraception, je connais. J’entends partout qu’on en apprend avec l’expérience mais je suis certaine que ma leçon d’SVT suffit amplement. Je suis scolarisée au Collège du Raizet en Guadeloupe, cet établissement que beaucoup de parents redoutent. Rien y est facile. L’école de la vie, comme on dit. Plusieurs centaines d’enfants s’y retrouvent chaque jour, certains au mitan de leur puberté et d’autres que cette épreuve continue d’épargner. Je crois bien qu’on y ait tout vu : le harcèlement, la virginité, l’érection, le préservatif et surtout pincer son réservoir sacré pour qu’il se déroule sans encombre. Avec ça, notre professeur nous assurait que rien ne pouvait nous arriver. Et puis de toutes les façons, ça fait déjà un an que je prends la pilule maintenant. C’est bon pour l’acné à ce qu’il paraît. Alors autant vous dire que j’ai pris mes précautions. Oui je vous l’accorde, mes hormones me mènent la vie dure et ma poitrine pend. On dirait presque celle d’une jeune femme qui allaite depuis trop longtemps. Mais bon, aucun bouton à signaler. J’ai une belle peau de bébé. C’est ce qui compte à l’adolescence, je crois. Lorsque mon père m’en avait parlé, je l’avais soupçonné d’aborder la fameuse conversation parent-enfant tout en évitant de s’en approcher d’un poil. Comme quoi, on ne connaît vraiment pas tout grâce à nos professeurs. Tellement que l’été dernier, malgré tout ça, cher monsieur Paul, j’ai appris que j’étais enceinte. Et oui, 17 en classe mais j’ai dû avorter. C’est dingue, non ? Je ne sais même pas comment c’est arrivé. J’avais une alarme pour ma pilule. Zéro retard, zéro oubli mais quand même le bidon qui s’arrondit. J’avais réellement l’impression de faire attention avec l’autre même si ça ne m’étonnerait pas qu’il m’ait caché un truc. À peine sortie de cette enfance toute innocente que je les choisis déjà mal. C’est ma mère qui m’aurait dit ça si elle avait eu vent des mauvais moments que j’ai passé avec cet idiot. Si vous vous le demandez, non je ne vous en dirai pas plus à son sujet et oui je l’ai avoué à mes parents. Enfin, à ma mère et ensuite on a réfléchi. Juste un peu. Il est médecin mon papa, vous voyez ? Il l’aurait su dans tous les cas. Du coup, j’ai attendu qu’il rentre du cabinet et sans transition aucune, je lui ai lancé : « je suis enceinte ». Devinez quoi ? Il ne m’a rien dit. Toutes mes copines me rabâchent que j’ai les parents les plus cools du monde. Pas d’accord. Il ne m’a vraiment rien demandé. Il a déposé son cartable, pris son téléphone et, d’une voix distincte, il a répondu : « ce n’est pas grave on va s’en charger ». Le lendemain, j’étais les jambes écartées chez le gynéco, un truc froid à l’intérieur de mon corps et ma mère dans la pièce d’à côté tellement l’ambiance était délicate. La pauvre venait d’apprendre que je n’étais plus vierge. Deux entrées de natures différentes : mon petit-copain et maintenant cet engin aux apparences de sextoy lubrifié. Bilan ? 2 mois de grossesse. Je ne sais pas ce que mon père a fait de l’échographie mais on y voyait déjà tout. La tête, les bras, ses pieds... Quand je l’ai montrée à ******, il était ému. Il voulait qu’on réfléchisse, le gars. N’importe quoi. Je crois bien que c’est le dernier souvenir que j’ai de lui. J’ai tout de suite disparu de sa vie.

Je n’ai pas pu me faire opérer au plus vite parce que je devais partir à Paris pour un tournoi de tennis. Mon père, toujours dans sa posture de mec sympa qui ne s’impliquerait pour rien au monde, m’a même dit que les capacités physiques d’une femme enceinte étaient décuplées. Et ouais. Vous pouvez rigoler, j’ai perdu au premier tour en plus. Une belle connerie. Je tenais à peine debout avec toutes les odeurs de bouffe qui entouraient le terrain, c’était insupportable. J’avais tout le temps envie de vomir. À mon retour, je fus obligée de voir une assistante sociale. Je comprends l’utilité mais quelle épreuve ! Assise, seule face à une inconnue de l’âge de tes parents, tu dois raconter en détails et avec des mots justes ta jeune vie sexuelle. Elle m’a même reprise d’un ton sec sur un terme que je ne maîtrisais pas : « Un préservatif ne se casse pas, il se déchire mademoiselle ». Je sentais qu’elle craignait que mes parents me forcent à avorter mais je ne la considérais pas de mon côté pour autant. Au fond de moi, je voulais juste en finir rapidement. Je n’ai pas besoin de toutes ces pincettes pour prendre une décision. J’ai des ambitions. Deux-trois mots et c’est plié. Je lui répétais « ça ne me fait ni chaud ni froid madame ». Après une heure d’entretien, je m’en vais de son bureau un papier à la main, mention « Oui, cette jeune fille veut donc peut avorter ». Incroyable. Une heure pour ça. C’est clairement ce que je lui disais depuis le début.

Le jour J a pris une éternité à arriver, l’impatience me rongeait mais ce n’était pas moi qui étais au bout de ma petite vie. Un matin, sans boire ni manger, ma mère m’accompagna à la clinique des Eaux Claires. Tout le monde la connaît ici, tout le monde y est déjà passé. Pour moi, c’était la première fois. Chanceuse comme je suis, c’était un jour de grève. L’attente était insoutenable. D’autres filles étaient présentes dans la salle et il m’était impossible de chasser l’idée qu’elles soient là pour la même raison que moi. Si jamais elles s’étaient posées la question à mon sujet, mon ventre imposant aurait rendu la réponse évidente.
Bonjour, un avortement par aspiration s’il vous plaît. Je rêvassais. J’imaginais que tout se passait aussi vite que dans un fast-food. J’aurais préféré. Aspirer. Je trouve que ce verbe sonne pratique, rapide et efficace, pas vous ? Quand le petit est trop gros pour se défaire tout seul avec un médoc, on l’aspire directement. À la source. Dire que des femmes luttent encore pour en avoir le droit. Je me demande ce qu’ils font du fœtus après, ça ne doit pas être joli à voir. D’ailleurs, je fermais les yeux. Anesthésiée. J’ai eu du mal à me laisser porter par l’effet du produit. C’était ma première aussi. Cependant, j’ai vécu l’un des meilleurs réveils de ma vie. Merci encore à cet aide-soignant qui sifflotait des comptines créoles dans cette pièce aux mûrs si stériles. C’est le sourire aux lèvres que je me suis souvenue de qui j’étais, d’où je me trouvais et de ce que je venais d’y accomplir. Sur un air de Kan Pitite An Mwen, je me suis sentie vide, digne, libre.

El kenza Clotilde
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