Juste une famille...

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Les rêves sont une sortie de secours, un halo de paix pour les égarés de la vie. Les rêves nous permettent de vivre, de se sentir libres, de construire notre monde, brique par brique... Et rien de  [+]

Vous entendrez souvent, durant votre vie, l'expression «  prendre le bon côté de la chose ». Nous l'avons tous déjà entendue, au moins une fois, que ce soit de la bouche de nos parents, ou de celle d'un professeur. A moins que vous ne l'ayez lue dans un livre. Quoi qu'il en soit, vous savez qu'il vaut toujours mieux prendre le bon côté de la chose.
Mais Eleonore Belford, elle, avait beau se démener pour trouver un bon côté dans son histoire, elle n'avait pourtant jamais pu prendre le bon côté de la chose. Pour la simple et bonne raison, qu'il n'y avait rien de bon dans son histoire. Née dans une famille de riches bourgeois, Eleonore aurait pu être heureuse. Malheureusement pour elle, c'était loin d'être le cas. Pour vous faire une petite idée, la jeune fille ne connaissait même pas le sens du mot bonheur, et joie de vivre.
Sa mère, Ophélie Belford, était une chirurgienne renommée. Elle adorait les films d'horreur, et tout ce qui était glauque, violent, cruel ou sadique. D'un humour à glacer le sang, Ophélie terrorisait sa fille à un point tel, que lorsqu'elle rentrait de l'hôpital, celle-ci se cachait dans l'armoire de sa chambre en priant tous les saints du calendrier, dans l'espoir de ne pas avoir à affronter la personnalité sombre de sa génitrice.
Son père, Alexandre Belford, avait quant à lui, l'habitude de fumer un cigare à longueur de journée. Grand avocat réputé pour sa cruauté et son impartialité, M. Belford n'avait pas meilleure apparence aux yeux de son enfant. Son sujet de conversation favori concernait ce qu'il avait écrasé le matin, en voiture. Car, si Alexandre était cruel, il aimait aussi la violence gratuite, et prenait garde, chaque jour à écraser quelque animal ayant le malheur de traverser la route. Et ce, même si normalement, la bête n'aurait pas eu une seule égratignure, se trouvant à distance raisonnable du véhicule. Donc, chaque soir, l'avocat racontait l'aspect de l'animal après avoir été écrabouillé par la voiture, faisant une description tellement détaillée de la chose, que Eleonore quittait systématiquement la table, ne souhaitant pas rendre le contenu de son estomac.
Oh, bien sûr, elle pouvait prendre le bon côté de la chose ! Au moins, elle avait un toit, elle était nourrie, et allait à l'école. Mais, elle vivait tout de même dans une famille de psychopathes terrifiants, et cette perspective n'avait absolument rien de réjouissant. Du haut de ses treize ans, l'adolescente avait fini par s'habituer à l'atmosphère glauque de son habitat, et elle faisait avec. En tout cas, jusqu'à ce Lundi de Mai.
Ce matin-là, elle se leva de son lit avec une sensation étrange au creux du ventre. Comme si une mauvaise aura planait sur cette journée. Pourtant, le soleil brillait à la fenêtre, les oiseaux chantaient et son meilleur ami, Gabriel Jenkins, l'attendait dehors, son éternel sourire aux lèvres. Elle lui rendit son sourire et s'habilla, en tentant d'oublier son sinistre pressentiment.
De toute la journée, ce sentiment désagréable ne l'avait pas lâchée, et malgré les paroles rassurantes de son meilleur ami, Eleonore ne cessait de s'inquiéter. A la sonnerie de fin des cours, force était de constater que rien d'horrible, de sinistre, ou d'odieux ne s'était produit, ce qui ramenait un peu de soulagement dans le cœur de la jeune Belford. Croyant que tout ceci n'avait été qu'un simple tour de son imagination, ce fut sans se soucier de la drôle de silhouette qui la suivait discrètement, que la jeune fille rentra chez elle, rassérénée.
Mais alors qu'elle allait passer la porte, quelque chose, ou plutôt quelqu'un, bondit sur elle. L'inconnu et la jeune fille roulèrent derrière un mur. Eleonore était dans un état de panique inimaginable. Elle s'apprêtait à hurler lorsque son ravisseur posa doucement sa main sur sa bouche, pour l'empêcher d'émettre le moindre son. Elle leva les yeux vers l'inconnu. C'était un garçon visiblement âgé de quelques années de plus qu'elle, tout de noir vêtu et portant une casquette assortie. La seule chose que la jeune fille voyait de lui était ses deux yeux bleus. Et un seul coup d’œil à ceux-ci suffisait pour comprendre qu'il ne lui voulait aucun mal. En connaissance de cause, Eleonore savait qu'aucune personne mal intentionnée n'avait cette bienveillance dans le regard.
«  Chut ! murmura-t-il. Ils ne sont pas loin. » La jeune fille aurait payé cher pour demander « Qui ? », mais le jeune homme ne semblait pas vouloir lui lâcher la bouche.
«  Viens avec moi. » Il enleva prudemment sa main, afin qu'elle puisse parler.
«  Qui êtes-vous ? demanda-t-elle tout bas, alors qu'ils marchaient le long des rues.
- Ça, tu le sauras plus tard. De toute façon, c'est de moindre importance, dans cette situation. » Il n'ajouta rien de plus, se contentant de la guider à travers ruelles et avenues, une main sur son épaule, l'autre sortant un talkie-walkie de sa poche. Eleonore était de plus en plus perplexe, observant le garçon allonger l'antenne du petit boîtier.
«  Je l'ai trouvée, dit-il à travers le talkie-walkie, je la ramène. Non, elle n'est pas entrée dans la maison. Je sais, mieux vaut lui épargner ça. Mais qui va s'occuper d'elle ? Quoi ? Certainement pas ! Laisse-moi m'en charger ! Lui, il est incapable d'être tendre, ça va lui faire un mal de chien ! Merci ! Non, on n'est plus très loin. Je te laisse ! » Il referma l'antenne.
Eleonore tremblait de tous ses membres. Qu'allaient-ils lui faire ? La découper en morceaux ? Lui ouvrir la tête ? La brûler vive ? D'après ce qu'elle avait entendu, ils avaient l'intention de lui faire quelque chose de douloureux. Mais elle n'eut pas l'occasion de poursuivre ses interrogations, son ravisseur s'arrêtait devant un grand bâtiment, abandonné depuis bien longtemps. La jeune fille connaissait cet immeuble. Les rumeurs circulant au collège présentaient ce lieu comme hanté. C'était d'ailleurs pour cela qu'elle l'évitait comme la peste. Elle ne croyait pas à ce genre d'âneries, mais préférait tout de même rester à distance. La prudence est une forme de sagesse.
L'inconnu ouvrit la porte du bâtiment qui grinça sinistrement, puis ils montèrent tous deux les escaliers branlants. Ils arrivèrent à l'étage, et entrèrent dans une pièce, dont la porte était marquée d'une tête de mort faite à la peinture noire. Eleonore glapit de surprise et d'horreur. Remarquant sa terreur, le jeune homme la serra un peu contre lui et dit d'une voix rassurante :
«  Ce n'est qu'un moyen un peu brutal de dissuader les curieux... Tu n'as absolument rien à craindre. » Le ton qu'il avait employé ramena le calme chez la jeune fille. Elle avait treize ans ! Pas question de passer pour une poule mouillée, même si, sachant qu'elle avait passé sa vie dans une famille des plus terrifiantes, cela était tout à fait normal. Le garçon poussa ensuite la porte, et l'adolescente découvrit une longue pièce poussiéreuse où plusieurs tables se trouvaient alignées. Il y avait là une dizaine de personnes, de tout âge et de toute catégorie, bavardant, rigolant, comme s'ils se connaissaient depuis toujours.
«  Je vais te présenter à tout le monde. Ensuite je répondrai à tes questions », lui souffla l'adolescent. Elle hocha la tête, silencieuse. Il la guida le long des tables, pour finalement s'arrêter devant un petit garçon, qui devait avoir neuf ans maximum.
« Voici Tommy. C'est le plus jeune de notre petite famille.
- Hey ! Protesta le petit, je ne suis plus un bébé !
- Mais, j'ai dit « jeune » ! Vois-ça comme un compliment ! » rigola-t-il.
Il lui ébouriffa amicalement les cheveux, avant de passer à la personne suivante. Ils arrivèrent devant un homme barbu, portant un bonnet bleu marine.
«  Lui, c'est Geoffroy. C'est lui qui est à l'origine de notre groupe. Et c'est aussi lui le plus... hum ? Direct.
- Bonjour, dit le dénommé Geoffroy. Comment t'appelles-tu ?
- E..Eleonore..., bredouilla-t-elle.
- Liam t'as déjà tout expliqué ? »
Elle voulut demander qui était ce « Liam » dont il venait de parler, mais le jeune homme paniqua.
«  Non, non ! Je ne lui ai pas encore dit ! Là, je fais les présentations...
- Et bien dépêche-toi, sinon, je le ferai à ta place.
- Pas la peine, ça va aller ! »
D'après ce que Eleonore avait compris, ce mystérieux inconnu tout de noir vêtu s'appelait Liam. C'était déjà ça de découvert. Ils passèrent ensuite voir une à une toutes les personnes présentes dans la salle.
La jeune fille savait maintenant que ce « groupe » comme l'avait appelé Liam, était composé de dix personnes : Liam, qui était ici depuis cinq ans, Geoffroy, qui se trouvait être le créateur même du groupe, une dame assez grande, au visage long et déformé, se nommant Coraline, un homme de trente ans s'appelant Hermann, et son frère jumeau Hervé, une jeune fille de vingt ans, nommée Eva, un petit homme bedonnant, Bob, deux sœurs, Carmen et Clara et Tommy, le petit garçon de neuf ans.
«  Voilà, on a fait le tour ! s'exclama Liam. Tu verras, ils sont très gentils. Ici, on est une petite famille. Tu auras tout ton temps pour apprendre à les connaître...
- Mais... Mais je ne peux pas rester ! s'affola Eleonore. Mes parents m'attendent ! Et je dois aller au collège demain ! » Liam secoua la tête, visiblement gêné.
«  Viens... On va parler dans la cour. Il y a trop de bruit, ici. » Il la prit doucement par les épaules et ils descendirent les escaliers.
Le bâtiment comportait une arrière-cour, qui n'était pas visible de la rue. Ils s'assirent tous deux sur le bitume gris. Liam enleva sa casquette, et Eleonore put enfin voir son visage. Il avait des cheveux blonds légèrement en bataille, la peau très pâle et deux yeux bleu très clair. Ce qui frappa la jeune fille, c'est à quel point le jeune homme était maigre. On aurait dit un squelette. Remarquant qu'elle s'attardait sur ses côtes, Liam sourit.
«  Ça horrifie souvent les gens, lorsqu'ils me voient pour la première fois », fit-il en haussant les épaules. Gênée, Eleonore baissa les yeux.
«  Désolé de m'être montrée impolie... » Il rigola.
«  Non, ne t'inquiète pas ! J'ai l'habitude ! » Le voir rire la rassura. Peut-être qu'ils ne la brûleraient pas vivante, finalement.
«  Alors... Tu vas répondre à mes questions ? demanda-t-elle.
- Oui, si tu veux. Mais trois seulement. Ensuite, tu me laissera parler. J'ai beaucoup de choses à te dire. » Elle hocha la tête.
«  Quel âge as-tu ?
- Quinze ans. Et toi ?
- Treize. Enfin, non, j'en ai eu quatorze aujourd'hui.
- Oh. Joyeux anniversaire !
- Merci. »
Liam avait l'air extrêmement mal-à-l'aise. Son anniversaire allait être tout SAUF joyeux. Eleonore chercha une deuxième question à lui poser.
«  Je vais peut-être te paraître indiscrète mais... Pourquoi es-tu aussi...
- Maigre ?
- Oui. »
Son visage s'assombrit.
«  Disons que... Je n'ai pas eu une enfance facile. » Eleonore se contenta de cette réponse, ne voulant pas lui faire de mal. Apparemment, c'était un sujet sensible.
«  Et ma dernière question... Je... Je peux prendre ta main ? » souffla-t-elle en rougissant. Il sourit.
«  Bien sûr. »
Il serra la main de la jeune fille dans la sienne, mais son sourire s'évanouit lorsqu'il se rappela de ce qu'il devait lui dire.
«  Maintenant, il faut que tu me laisses parler. » Elle hocha la tête.
« Dans notre groupe, nous avons tous un point commun. Nous sommes tous différents mais une chose nous unit. » L'adolescente se retint de demander « Laquelle ? ». Elle allait le savoir bien assez tôt.
«  Nos parents. »
Si elle s'attendait à ça ! Leurs parents ? Qu'est-ce qu'ils avaient leurs parents ?
« Les miens sont morts tous les deux. Ils se sont suicidés pour ne pas se faire trouver par la police. » La police ? Que venait-elle faire là, la police ?
«  Ceux de Geoffroy, ils sont en prison à vie. Pour Tommy, on en a retrouvé un dans son jardin, et l'autre est toujours en cavale. » Elle avala difficilement sa salive.
«  D-Dans le jardin ? Glapit-elle.
- Enterré. Il n'était pas beau à voir. » Eleonore eut soudain de violents vertiges.
« Où sont mes parents ?!!? s'exclama-t-elle.
- Eh bien... Je...
- ILS SONT MORTS ????
- Non. Non, ils ne sont pas morts. Calme-toi, dit-il en lui caressant le dos.
- Alors, où sont-ils ?
- Ton père est en prison...
- En prison ?! Mais pourquoi ?
- Pour la même raison que les nôtres. A nous tous. Tu dois bien avoir une petite idée, vu leurs caractères...
- Mon...Mon père adorait la violence gratuite..., dit-elle d'une voix blanche. Il...Il...Il a...
- Commis un meurtre. Même plusieurs.
- C'est impossible... C'est... Horrible... »
Des larmes commencèrent à couler sur ses joues. Liam se sentait vraiment mal, de tout lui dire comme ça. Il la prit dans ses bras pour la réconforter. Ils ne se connaissaient que depuis quelques heures, mais le jeune garçon voyait bien qu'elle avait besoin de tendresse. Ses parents ne devaient pas lui en donner beaucoup.
«  Et ma mère ? demanda-t-elle entre deux sanglots, la tête enfouie contre le torse du garçon.
- Elle est recherchée par la police, mais ils ne l'ont toujours pas trouvée.
- Pour les... mêmes raisons que mon père ?
- Oui. Et torture, aussi.
- C'est... C'est un cauchemar... Juste un cauchemar... »
Elle secoua la tête tout en fermant ses paupières le plus fort possible. Il la serra un peu plus fort, avant de dire :
«  Non. Ce n'est pas un cauchemar. Mais je sais à quel point ça fait mal. J'avais dix ans, quand je l'ai su. Et j'étais trop jeune pour comprendre. » Il essayait de lui changer les idées, en parlant de lui. Après tout, on se sent mieux lorsqu'on apprend que quelqu'un ( et là, une dizaine de personnes ) sont dans le même cas que vous. Eleonore serra un peu plus fort le garçon, sentant tous les détails de ses côtes. « Il est vraiment maigre... » pensa-t-elle. Elle sanglotait toujours, blottie contre lui. Ils restèrent ainsi un long moment. Lorsque enfin elle reprit ses esprits, elle demanda :
« Peux-tu me raconter ton histoire, à toi ? » Liam était surprit par sa question. Il ne s'attendait pas à ça.
« Eh bien... Je vivais dans la buanderie de la maison. Je pense que mes parents n'avaient même pas conscience que j'étais là. J'attendais qu'ils aillent se coucher pour aller récupérer les restes du repas.
- Pourquoi tu ne leur demandais pas ? »
Il souleva son tee-shirt pour tout réponse. Là s'étendait une longue cicatrice.
« Ça, c'est la fois où je me suis fais prendre. Ma mère m'avait vu récupérer un bout de pomme de terre. » Eleonore était horrifiée. Elle caressa du bout des doigts la longue ligne blanchâtre, sous les yeux surpris du garçon. Il lui fit un petit sourire réconfortant.
« Je n'ai plus mal, tu sais. » Mais cela n'empêcha pas une petite larme de couler sur la joue de la brune.
« Et comment t'es-tu enfui ?
- Un jour j'ai réussi à atteindre la fenêtre de la buanderie. Je l'ai brisée et je suis sorti. Mais je n'avais jamais quitté la maison, alors j'étais incroyablement naïf et sans défense. Après, quelqu'un m'a pris le bras et m'a amené ici. J'étais trop innocent pour me méfier des inconnus. J'ai eut de la chance que ce soient des gens bien. Mais depuis, j'ai beau manger à ma faim, je suis toujours aussi maigre. Comme si mon corps avait décidé de rester comme ça. »
La jeune fille ne dit rien, se contentant de le serrer contre elle. Il rigola.
«  Assez parlé de choses tristes ! C'est ton anniversaire, non ? » Elle lui fit un sourire qui ressemblait plus à une grimace. Liam comprit qu'elle n'avait pas encore bien digéré la nouvelle, et il respectait parfaitement cela. Il se contenta donc de la serrer contre lui, alors qu'elle se remettait à pleurer contre son torse. Eleonore ne savait plus tellement pourquoi elle pleurait. Ses émotions et pensées se mélangeaient, se tordaient, pour ne laisser place qu'aux larmes de la jeune fille. Elle avait pourtant fait de son mieux pour paraître mature et responsable, mais la voilà pleurant dans les bras d'un garçon presque inconnu... Mais Liam lui inspirait une telle confiance, qu'il n'était plus tellement un inconnu, surtout depuis qu'il lui avait raconté toute son histoire sans se méfier d'elle une seconde. Et elle lui serait éternellement reconnaissante de l'avoir prise sous son aile.
De son côté, le garçon était troublé. Bien que sa « famille improvisée » était affectueuse, aucun de ses membres ne l'avait jamais pris dans ses bras avec une telle ferveur, un tel besoin de tendresse, et il sentait son cœur s'emballer en notant le souffle chaud de la jeune fille contre sa peau. Sans même en prendre conscience, il resserrait sa prise sur elle, en souriant tendrement. Elle se recula finalement de lui, écarlate, et bredouilla, les joues toujours parsemées de larmes :
« D-désolée... Je ne voulais pas... Enfin... Tu dois me trouver bien pathétique...
- Non, pas du tout. » Il sourit en la prenant dans ses bras. Surprise, la jeune fille resta immobile, en écarquillant les yeux, avant de lui rendre son étreinte, en sentant de nouveau les larmes couler sur ses joues. Elle murmura alors d'une voix blanche :
«  Est-ce que ça veut dire que... Que... Je ne reverrais jamais mes parents ? » Liam se recula en fronçant les sourcils.
« Pourquoi te soucies-tu d'eux ? Ils ne t'ont rien apporté de bien ! s'exclama-t-il.
«  Non, mais ils m'ont nourrie, logée, et m'ont inscrite à l'école...
- Et ils t'ont aussi terrorisée, persécutée et battue... » Elle resta bouche bée. Elle n'avait jamais parlé de cela à qui que ce soit, même à son meilleur ami, alors comment le savait-il ? Face à son incompréhension, Liam comprit qu'il en avait trop dit. Il devint écarlate en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, et se mit à mordre sa lèvre inférieure, attendant avec appréhension la question de la jeune fille.
« Mais comment... ? bredouilla-t-elle.
- Il se peut que... Je... Hum... En fait...
- Oui ? fit-elle malicieusement.
- Eh bien... A la base, on t'avait déjà repérée depuis un bout de temps... On attendait juste de pouvoir te récupérer et on m'avait chargé de... Comment dire ? De te surveiller ?
- D'accord... Et c'est tout ? » dit-elle en faisant un petit sourire en coin. Liam regarda ailleurs, mal-à-l'aise.
«  Euh... »
Et malheureusement pour lui, il n'avait jamais su mentir.
«  Non... En fait, je devais juste t'espionner une journée, puis rapporter mes observations aux autres, sauf que... Sauf que le lendemain je suis passé près de chez toi et je me suis dis : «  Pourquoi n'irai-je pas jeter un coup d’œil ? ». Et de fil en aiguille... Hum... Je suis venu tous les jours... » murmura-t-il en regardant ses mains, les joues rougies. Eleonore eut un petit rire cristallin qui cloua le jeune homme sur place. Il ne l'avait pas encore entendue rire. C'était merveilleux. Troublé, le garçon finit par se lever, tendant sa main à la jeune fille pour l'aider, puis ils se dirigèrent vers l'intérieur du bâtiment. Ils retournèrent dans la longue salle, où le reste de la petite famille bavardait tranquillement.
Liam prit la main de la jeune fille et la serra fort. Il voulait qu'elle se sente à l'aise avec eux, à sa place. Il remarqua qu'elle retenait tant bien que mal ses larmes. En effet, la jeune Belford repensait à son père en prison, et à sa mère en cavale. Elle se souvint que Liam l'avait empêchée d'entrer dans la maison. Y aurait-elle trouvé un cadavre ? Ou des restes de cadavre ? Elle frissonnait en y pensant. Le garçon sentit son tressaillement, et s'interrogeait sur le cheminement de ses pensées. Il se contenta de lui serrer un peu plus fort la main, tendrement. Liam nota qu'il avait rencontré Eleonore seulement quelques heures auparavant, et pourtant, il pourrait déjà lui confier sa vie s'il le devait. Jamais il n'avait fait confiance à quelqu'un aussi facilement. Cela le terrorisait autant que cela lui plaisait. Il avait l'impression qu'il pouvait absolument tout lui dire. Ils allèrent s'installer à une table dans le fond de la pièce, pour pouvoir parler calmement. Eleonore se mit à songer à Gabriel, son meilleur ami. Allait-elle le revoir ? Lui expliquer la situation ? Elle ne se sentait même pas capable d'y penser, elle-même...
Remarquant le visage fermé de la jeune fille, Liam lui demanda :
«  A quoi penses-tu ?
- Mon... Mon meilleur ami... » Il ressentit un pincement au cœur, face à son hésitation. Ce garçon était-il plus qu'un meilleur ami ?
«  Et ? l'encouragea-t-il.
- J'ai... J'ai peur de ne plus le revoir... »
Liam grimaça.
«  Il compte vraiment pour toi, n'est-ce pas... ? » Elle lui jeta un regard perplexe, entendant la note agacée dans sa voix.
«  Hum, tu es sûr que ça va ? » demanda-t-elle. Il reprit ses esprits.
«  Oui, oui, bien sûr ! Désolé. »
Elle le regarda de travers un moment, avant de sourire. On servit alors le repas, et ils mangèrent en silence.

Eleonore n'arrivait pas à s'endormir, malgré tous ses efforts. Elle se mit à sangloter silencieusement, dans la pénombre de la nuit, sur son petit matelas. Liam se trouvait à quelques mètres d'elle, sur son propre matelas, et il entendait parfaitement ses sanglots. Cela lui brisait le cœur avec violence. Il se retourna vers elle, et dans la lueur de la lune qui passait par la fenêtre, il rencontra le visage de la jeune fille. Elle avait les yeux rouges et se mordait la lèvre inférieure. Il sentit son cœur s'emballer et son estomac se retourner. Il se leva silencieusement et vint s'asseoir à côté de la jeune fille.
«  Hey... Ça ne va pas ? murmura-t-il.
- Je viens juste de me souvenir que je n'ai plus de parents mais à part ça tout va bien...,  » lâcha-t-elle, sarcastique. Liam la prit doucement dans ses bras et la berça tendrement. Surprise, Eleonore se laissa faire en poussant de petits soupirs de bien-être, tandis que le cœur du blond effectuait sauts, loopings et saltos arrières...
Finalement, les deux s'endormirent dans les bras l'un de l'autre, profitant de la chaleur corporelle et de la respiration régulière que leur offrait leur étreinte. Ils se sentaient étrangement à leur place, ainsi recroquevillés sur ce matelas poussiéreux. Peut-être que le bonheur vivait pour ceux qui voulaient bien le voir... Peut-être que même dans un monde impitoyable, dans des conditions horrifiantes, ils pouvaient trouver le bonheur ? Rien qu'en étant à deux contre le reste du monde ? Peut-être. Sûrement.
Le lendemain matin, les autres membres de la famille se réveillèrent, et découvrirent avec surprise deux adolescents blottis l'un contre l'autre. Ils formèrent un cercle autour d'eux avec des yeux gourmands, tandis que Geoffroy observait la scène d'un peu plus loin, plongé dans ses réflexions.
∽ Ces deux là étaient définitivement faits l'un pour l'autre ∼


Dix ans plus tard...

«  Tu es sûre d'être prête ?
- Absolument. Il le faut.
- Je t'admire, tu sais. Moi j'en serai incapable. »
Elle se contenta de lui sourire faiblement, tandis qu'il l'enlaçait avec tendresse. Ils se dirigèrent d'un même pas, main dans la main, vers la prison municipale.
Une fois arrivés, on les conduisit vers une cellule un peu éloignée, où se trouvaient deux personnes, une femme et un homme. Elle se mordit si violemment la lèvre, qu'un goût de sang envahit sa bouche. Cela faisait dix ans qu'elle ne les avait pas vus.
Son compagnon la serra contre lui pour lui communiquer tout son soutien. Les deux prisonniers se levèrent pour observer leurs visiteurs.
«  Eleonore ? » demandèrent-ils d'une seule voix. La jeune fille hocha la tête, la gorge nouée.
«  Qui est ce garçon ? » interrogea son père. Elle avala difficilement sa salive, puis dit :
«  Mon fiancé.
- Enchantée », lâcha sa mère, sarcastique.
Liam ne répondit rien, trop perturbé pour répondre. Il se trouvait face à des gens horribles, qui avaient commis des centaines de meurtres tous plus violents les uns que les autres, et il ne pouvait s'empêcher de penser à ses propres parents. Alors qu'il s'était promis d'enfermer ces souvenirs dans un coin de son cerveau, et de ne jamais les rouvrir. Ne jamais dire jamais, constata-t-il avec amertume.
Remarquant son trouble, et son air crispé, Eleonore lui caressa tendrement le bras. Liam revint brusquement à la réalité et fit un tendre sourire à sa fiancée. Puis il répondit à la mère de la jeune femme :
« Enchanté également. »
Surprise, son interlocutrice leva un sourcil, avant d'éclater d'un rire terrifiant.
« Enchanté, vraiment ? Sais-tu au moins à qui tu parles ?
- Absolument, rétorqua le blond sans se laisser déstabiliser. J'ai grandi avec des gens comme vous. »
Nouvel éclat de rire de la part de la prisonnière.
« Pire que nous, plutôt..., ajouta son mari en inspectant les côtes du garçon, Eleonore n'a jamais manqué de rien, elle...
- Si ! protesta Liam, sentant la haine bouillonner dans ses veines. D'affection ! Voilà ce qu'il lui manquait ! » Cette fois, les deux prisonniers éclatèrent de rire, et celui-ci se répercuta sur les murs de la prison, donnant un aspect sinistre à la situation. Un sourire amusé aux lèvres, la mère répondit :
«  Sache mon garçon, que nous ne connaissons même pas la définition de ce mot !
- Dans ce cas, il faut demander aux gardiens de prison de vous acheter un dictionnaire ! » contra le jeune homme, avec un aplomb que lui-même ne se connaissait pas.
Eleonore assistait à la scène, silencieuse. Finalement, peut-être était-ce une mauvaise idée de venir les voir. Elle avait oublié à quel point ses parents la terrorisaient, étant jeune. Elle finit par se tourner vers la cellule, et lâcha :
« Nous allons devoir y aller. C'est que nous déménageons demain, et nous avons des cartons à emballer. »
Sous les regards indifférents voire clairement amusés des prisonniers, Eleonore et Liam firent demi-tour, main dans la main. Une fois sur le parking de la prison, la jeune femme se laissa tomber dans les bras de son fiancé. Elle ne l'avait pas montré, mais tout ça l'avait rudement mise à l'épreuve. Revoir ses parents après si longtemps fut une torture lente et douloureuse. Liam la comprenait parfaitement. Il sentait à quel point cette expérience l'avait dévastée. Il se trouvait lui-même quelque peu secoué. Il prit doucement sa future femme dans ses bras, en la berçant tendrement, comme lorsqu'ils étaient jeunes. Émue, Eleonore se contenta de l'embrasser avec passion, là, au beau milieu du parking désert.
Rassérénés, les deux tourtereaux regagnèrent leur petit appartement pour terminer les cartons. Le jour suivant, ils partiraient, ils essaieraient de prendre le relais de Geoffroy, ils tenteraient d'aider le plus d'enfants possible, coincés dans des familles plus sinistres les unes que les autres. Et petit à petit, peut-être auraient-ils une belle famille construite de leurs mains, comme l'avait fait Geoffroy, au temps de leur jeunesse.

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