Just a gigolo

il y a
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Il ne comprenait pas. Tout se passait bien jusque-là, il était à deux doigt de prendre un pied d’enfer. Elle aussi, à ce que laissaient entendre ses halètements de plus en plus rauques, ses soubresauts de carpe, sa croupe frénétique et bestiale. Elle y était, au point où l’élastique cède, délivrant la matière des liens trop serrés de la chair, la laissant se confondre au reste de l’univers ne serait-ce qu’une seconde, avant de retrouver ses quatre murs et sa vie en clapier.

Elle y était, il était pas fou. Et puis un spasme l’a repoussé, elle s’est redressée, raide comme la mort, la langue tordue sur un rictus figé, les yeux jaillis de la tête. Un instant, il l’a crue morte, mais elle s’est mise à tousser comme une damnée, penchée en avant, plus congestionnée qu’une paupiette dans sa ficelle, elle a cherché à redresser encore ce corps trop lourd pour elle, à le ramener à l’air, qu’elle puisse respirer à nouveau.

Il l’a laissée comme ça, grotesque suppliante, grasse et grise au milieu de cette chambre d’hôtel. Il s’est fringué fissa, est retourné à la rue, au bruit, au mouvement. Il est rentré chez lui, a pris une douche, bu du whisky. Comme le sommeil ne venait pas, il s’est branlé méthodiquement, jusqu’à ce que le feu de son ventre lui explose en main. Alors, toute tension évacuée, il s’est roulé sur le côté, apaise comme un nouveau-né repu sur le sein de sa mère.

* * * * *
Le lendemain l’a pris au dépourvu, avec un bobo-crâne sans codéine pour soulager. Hier s’est rappelé à son bon souvenir : la veille, la vieille, bizarre...Et si elle avait clamsé ? Pas longtemps qu’il la pratiquait, savait rien de son dossier médical.

Première fois depuis qu’il vivait ainsi qu’on lui jouait pareil tour. Ça le dérangeait pas de frotter le dos à des momies avachies, et même il y avait pris goût, lui semblait-il. Dans chaque vieille, il voyait la jeune femme qu’elles avaient toutes été...Et parfois, il les préférait vieilles...Mais celle-là, ah non, plus jamais ! Fallait pas pousser le quiqui dans les orties, pour qui elle se prenait, à la fin, pour refuser de jouir !

Il fallait bien y retourner pourtant. Hier, il avait filé sans attendre la suite, il pouvait s’asseoir sur cinq cents euros. Encore heureux que la vieille l’ait régalé avant, de mets délicieux et d’alcools puissants. Le ventre au moins avait été satisfait, bien que le corps soit resté sur sa faim.

Il irait vérifier tout à l’heure si elle avait parlé aux autres. Pas bon pour son business si on jasait au salon de thé, pas certain alors qu’on se recommande encore ses services. Il devait s’assurer d’un truc, relancer ses habituées, et la machine, pour voir...

* * * * *

Ouf ! Rien n’a transpiré de sa gymnastique interrompue avec l’apoplexiée de la veille. Ignorante des faits, c’est tout naturellement qu’une vieille crevette de sa connaissance l’a invité à se joindre à elle pour une partie de poker avec d’autres vieilles connaissances...Fatalement tentant, et ce n’était l’histoire que de deux ou trois heures, ça lui laissait sa soirée libre. Si elles étaient trois, ça rechargerait confortablement sa bourse. Si un homme se substituait à l’une d’entre elles, ce serait pour le coup bien plus cher. Avec défense absolue de l’approcher lui. Il ne donnait que dans la, éventuellement les, dame(s), et ne prenait pareillement que de la, les, dame(s). Le vieux, si vieux il était, mais même le jeune, si par hasard il était jeune, pourrait, à la rigueur, les regarder, si ça l’aidait, mais c’était tout.

Il a donc suivi sa sauterelle marine sans se soucier de la sauce à laquelle il allait tremper. Arrivé dans la chambre, il ne vit, dans le miroir qui leur faisait face, rien d’autre qu’eux, et les menottes sur le lit. Ce n’était pas la première fois qu’elle y jouait. A cette différence près que c’est lui qu’on attacha, cela ne le ravit guère sur le moment. Autant suçoter une moule, même vieille, lui était facile, voire pas désagréable au goût, autant se faire téter par une bouche édentée soulevait chez lui des vagues d’angoisse, bien que ce soit, paradoxalement, plus sécurisant qu’une bouche de vingt ans armée jusqu’aux dents. Pour le matériel génital, sans doute ; mais cela rappelait furieusement la mort et il n’avait pas besoin de ça à ce stade précis de l’histoire.

Elle l’a attaché, la coquine, et lui abandé les yeux. Il fallait se détendre, lui disait-elle. Elle allait juste se tortiller sur lui de façon lubrique, et elle ne voulait pas qu’il la voie ainsi. Un peu rassuré, il s’est dit « Pourquoi pas ? », et s’est laissé baisouiller par un vieux con pas si foireux. Cela prenait un tour franchement agréable, et il n’était pas loin de connaître un orgasme, quand elle se figea dans une posture absurde. Le bandeau l’empêchait de voir mais il avait senti le même spasme que la veille, la même raideur de cadavre. Puis de longs sifflements asthmatiques ont traversé la frêle carcasse. Elle respirait, c’était déjà ça, se disait-il. Il l’a entendue attraper son peignoir. Elle lui a ôté foulard et menottes, s’est dirigée péniblement, comme oppressée, vers son sac, pendant qu’il se rhabillait à la hâte. Elle a posé une liasse sur le lit, puis sans rien dire, s’est enfermée dans la salle de bains. Il a pris les billets, un bon paquet pour le peu qu’il avait eu à faire, et il sut que cet argent ne présageait rien de bon.

* * * * *

Il comprenait de moins en moins. Deux fois en deux jours qu’on l’arrêtait au bord de jouir, comme si des vies en dépendaient. Rétrospectivement, c’est bien l’effet que ça lui faisait. A deux reprises, le souffle avait manqué à une femme, elle avait manqué en mourir, sous ses yeux la première fois, sur sa queue la seconde. Et il se demandait dans quelle mesure il en était responsable.

Depuis quelques jours, plus grand monde ne l’invitait, les têtes se détournaient, on évitait de lui toucher la main ou s’asseoir près de lui. Deux jeunes filles, et un jeune homme émotif, s’étaient évanouis pour l’avoir frôlé par inadvertance, et il semblait que chacun à présent prenait ses précautions, gardait une distance de sécurité. Les hommes, passe encore, mais les femmes, elles étaient son gagne-pain. Sans elles, il était condamné à la rue, à la peur, à la faim, rendu animal par la force des choses, criminel peut-être un de ces quatre matins, à force d’appétits pas satisfaits.

Il comprenait si peu qu’il a préféré rentrer chez lui, prendre une douche, boire du whisky, et se branler avec méthode en, au choix : attendant que ça se tasse, espérant que ça vienne, visant bien le centre. (Rayer les mentions inutiles)
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Fredo la douleur · il y a
J'aime ce style qui se refuse à coucher l'épi dans les cheveux et à ordonner les boîtes sur l'étagère. Il y a beaucoup de talent dans cet art de déranger...
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cendrine borragini-durant · il y a
Il est vrai que j'aime assez bousculer... Une vraie brute! ;-)
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Daniel Nallade · il y a
Du style, du rythme à la gogo danseuse ! Les vieilles savent retenir le sommeil.
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Marie Quinio · il y a
Super bien écrit ce texte !
I'm just a gigolo and everywhere I go
People know the part I'm playin'
Paid for every dance
Selling each romance
Ooh, what they sayin'
But there will come a day
When youth will pass away
What will they say about me
When the end comes I know
They'll say "just a gigolo"
Life goes on without me
Cause I ain't got nobody
Nobody cares about me
Nobody, nobody cares for me...

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P. P. · il y a
Sans S à fortiches. J'ai tapé trop vite.
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cendrine borragini-durant · il y a
Mille merciS, P. P. ;-)
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P. P. · il y a
Depuis peu en vadrouille sur short édition, je vous découvre. Et j'aime vos textes. Vous êtes fortiches.
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Didier Poussin · il y a
Déboires avant de boire
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Stéphane Sogsine · il y a
Lui semble très technique… Vous, vous avez le style. Bravo
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci Stéphane :-)
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Guy Bellinger · il y a
"Sacrûment" bien mené.
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci Guy :-)
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Patrick Gibon · il y a
just' a gigolo version écrite de main de maîtresse, WOUAOU!!
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci jeune homme. Z'êtes bien urbain... ;-)
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Julien1965 · il y a
Quel style ! Une écriture ciselée... un petit régal à lire mais je n’ai pas bien compris la toute fin de votre histoire...
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cendrine borragini-durant · il y a
La fin est une blague, Julien. Certes, de très mauvais goût, mais juste pour retourner une situation quelque peu dramatique et la faire tomber dans la bouffonnerie :-)

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