Jusqu'à l'Aube

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Je n’aime pas vraiment le camping. Le camping en pleine nature encore moins. Le froid, les animaux sauvages, la nuit... toutes les conditions sont ici réunies pour me faire fuir. Mais aujourd’hui j’ai du faire une exception, pour l’anniversaire de Yann. Yann est mon meilleur ami depuis bien des années, on peut même dire qu’on a fait les quatre-cents coups ensemble ; je n’ai pas su refuser l’invitation. Alors nous voilà, marchant au cœur de la forêt, sans lieu précis où se poser.

-C’est ici que nous dormirons ce soir !, me signale t il soudain en projetant son sac.

Le mien me provoque d’atroces douleurs dans le dos, je n’ai pourtant pris que le nécessaire et c’est Yann qui porte le plus lourd du matériel. Sans plus attendre, nous commençons à installer les piliers de la tente, avant que le soleil ne se couche. Il fait plutôt frais, mais les températures restent supportables pour un homme de mon envergure. Sofia et Martin, eux, sont encore loin derrière, peut-être se tiennent ils chauds adossés à un tronc d’arbre. J’avoue que l’idée que ma petite-amie se retrouve avec cet... cet écervelé à quelques mètres en contrebas me rends fou. Yann l’apprécie beaucoup, mais honnêtement je ne vois pas ce qu’il lui trouve. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas mon mot à dire concernant sa présence ici, il est aussi son ami après tout.

Équipé d’un briquet et de quelques bouts de bois, je me lance dans la production d’un feu de camps. Lorsque la première flamme jailli, mon pouls s’accélère ; « alors, voilà ce que cela fait » me dis je. Ce n’est pas comme frotter deux silex comme un homme des cavernes, mais rien que le fait de nous savoir réchauffés me remonte déjà le moral.

-Mais où nos deux tourtereaux ont ils bien pu passer ?, demande Yann en me visant intentionnellement.

Un frisson me parcourt la nuque, jusqu’au bas du dos. Il sait très bien ce qu’il fait, et il aime ça, me taquiner. Il me connaît, c’est bien pour cela qu’il se permet de plaisanter sur le sujet, mais cette fois-ci je fais semblant de ne pas réagir. Je me contiens, pour ne pas lui donner satisfaction. A son grand étonnement, deux silhouettes arrivent aussitôt dans son champs de vision, répondant d’un même ton ironique à sa question.

-On est là !, cri enfin Sofia en escaladant le sentier éboulé. Ça n’a pas été facile de vous retrouver, vous avanciez si vite ! A croire que vous étiez pressés de vous retrouver à longue distance de nous, ajoute t elle, confuse.

Je jette ma tête en arrière, sans grand effort ; elle me pèse, m’ordonne d’en perdre le contrôle. Elle a besoin de sommeil, au moins tout autant que mes pauvres muscles de crevette. Apparemment, tout le monde ressent la même pesanteur, puisque plus personne n’ose se lever, ni l’ouvrir. Le silence est d’or, et je reconnais enfin sa valeur. Quel délicieux moment. Le ciel, lui, n’est pas de cet avis et d’un éclair inattendu, nous réveille tous en sursaut. Voilà donc que cette fin de soirée s’annonce pire que je ne l’imaginais. Le temps de rassembler nos affaires, tout est trempé ou est en passe de l’être. D’un coup de vent, notre tente disparaît à l’horizon, emporté dans le précipice. Génial.
Yann et Martin se mettent en quête de descendre la récupérer, mais il est trop tard. Notre seul abris vient de s’offrir une petite virée au grand air.

-Mais qui est le benêt qui a planté cette tente ?, rouspète Martin.

Je ne voulais pas en arriver là, mais vu les circonstances, ma patience a très rapidement atteinte ses limites. Sofia se place entre nous, en connaissance de cause.

-C’est moi. Pourquoi, t’as un problème ?

Mon aigreur se ressent dans ma voix, tandis que mes mains le bouscule instinctivement. Martin esquisse un rictus, ne dis mot. Le combat s’arrête là, j’ai gagné cette manche sans forcer : mais à quel prix ?

-Il va commencer à pleuvoir, je le sens, annonce Yann.

Sa poigne est puissante, elle retient mon bras gauche avant qu’il ne commette un acte mauvais. La première goutte tombe sur mon nez, comme pour me narguer. Je n’ai pas eu le courage de frapper Martin, c’est un fait. Les autres m’ont arrêté à temps, mais qu’allais je réellement faire ? Rien du tout. Je le savais très bien, je ne suis qu’un tas d’os face aux pectoraux de Martin. Quel dommage que les physiques n’aient pas été inversés. Je l’aurais réduit en bouillie.
Yann nous emmène un peu plus haut sur la colline, nous assurant que nous n’allons pas dormir dehors :

-En allant chercher du bois tout à l’heure, j’ai trouvé une cabane cachée un peu plus en retrait sur le sentier.

-T’es bien certain qu’elle n’est pas habitée ? C’est louche quand même. Je ne vois pas qui voudrait vivre ici, à part un sociopathe ou un criminel en fuite, s’exclame Sofia en fermant sa veste à zip.

Je commence à frissonner. Heureusement lorsque nous arrivons devant la fameuse cabane, la porte ne tarde pas à s’ouvrir. Nous entrons volontiers, soulagés à l’idée d’avoir un toit pour nous héberger. La pièce semble belle et bien abandonnée, et est plus spacieuse que je ne le pensais. Par terre je remarque une trappe poussiéreuse, comme tout ce qui sévit en ces lieux . Je finis par la soulever, avec l’approbation de Yann qui me tend un pied de biche.

- Qui veut descendre ?, demandé-je.

Silence de mort. La seule ampoule au plafond grille, pendant qu’un torrent s’abat sur les minces vitres.

-Pas tous à la fois surtout.

Sofia se lève, attrape une lampe et tout en s’agrippant aux escaliers de pierres tortueux, se désigne volontaire. Martin passe après elle, puis vient au tour de Yann.

-Vas-y, m’indique t il. Il faut quelqu’un pour rester ici, au cas-où.

Cette pensée me déplaît fortement, mais je ne rechigne pas à la tâche.

-Eh, pas de bêtises, me lance t il en guise d’avertissement.

J’acquiesce muettement, puis atterrit dans le sous-sol. Mes chaussures se plongent alors dans une terre poudreuse, qui fini par voler autour de nous en fines particules.
Je regrette déjà d’être là. Il fait glacial, on se croirait dans un réfrigérateur perdu au milieu du pôle nord. Martin remarque ma présence, ce qui n’est pas le cas de Sofia, qui m’ignore depuis notre petite altercation sur la falaise. Avant d’aller plus loin dans ce qui paraît être d’autres salles, je décide de la prendre à part pour m’expliquer. Ses grands yeux bleus me poignardent d’un seul échange, me reprochent mon comportement immature. On est ensemble depuis tellement longtemps que je devine très bien ses pensées.

-Excuse moi, baragouiné-je tout simplement.

Je n’en pense pas un mot, bien entendu.
- Ce n’est pas à moi que tu dois des excuses, lâche t elle sèchement.

Je ne comprends pas. Ne voit elle pas qu’il lui fait des avances depuis le début de la journée ?
Je soupire tandis qu’elle s’éloigne, en expliquant que l’endroit est au moins trois fois plus grand que l’étage. Subitement, un fracas suivit d’un hurlement retentissent. Martin et moi nous précipitons vers elle, alors qu’elle tombe genoux à terre. En glissant, sa jambe s’est effondrée sur un objet tranchant. Mon téléphone se met à sonner ; c’est Yann.

« Ça va en bas ? » s’inquiète t il.
« Tout va bien, Sofia s’est blessée mais ça a l’air superficiel. On remonte dès qu’on est certains qu’il n’y a pers... » ma voix se coupe.
« Allo ? Cédric ?... »

Je n’en crois pas mes yeux.

« Attends nous là haut, Yann. Trouve de quoi panser la plaie dans la trousse de secours, elle est au fond de mon sac. Et ouvre bien l’œil. Y’ a quelque chose qui cloche ici. »

Je raccroche avant même qu’il ne réponde.
Je ne me sens pas très bien.
Martin voit aussi clair que moi, pas même besoin de ses lunettes.
Sofia pousse un gémissement de douleur, ou peut être est elle aussi terrifiée que nous le sommes en ce moment.
Une femme dénudée est ligotée pieds et poings liés sur une chaise, juste devant nous. Elle n’a pas l’air de nous avoir vu. Son regard est troublé, perdu dans le vide.
Mon estomac se noue. Ses paupières ont été arrachées et gisent sur le lavabo.
Au dessus d’elle, une trentaine d’éclats de miroir sont suspendus. Il y en a aussi dans la zone où Sofia est étalée.
En m’approchant de cette femme, je croirais entendre quelqu’un murmurer à son oreille mais les phrases restent floues. Je me refroidis tout à coup.

-C’est quoi ce délire, chuchote Martin. Faut qu’on se casse, aide moi à soulever Sofia.

Je n’ai jamais autant été d’accord avec lui. Sofia n’est pas légère, mais au moins c’est moi qui ai les mains sous ses fesses. Et puis honnêtement, la trouille me rends plus fort que dans ma vie quotidienne, où je galère a porter deux briques de lait. Mes biceps pourraient hisser n’importe quel poids pour sortir au plus vite d’ici.
Yann referme la trappe après notre passage, puis la bloque avec un vieux meuble mité.

-Il s’est passé quoi ? nous demande t il, affolé.

-Je savais que ce n’était pas une bonne idée.

J’explose.

-On aurait jamais du venir ici. Tout ça à cause de toi. Y’ a un cadavre juste au dessous de nos pieds, un cadavre Yann ! Sofia aurait pu mal finir avec tous ces morceaux de verre. Et Martin, pourquoi tu l’a emmené avec nous, hein ? C’est qu’un bon à rien. Tout ce qu’il veut c’est se faire ma copine et tu le sais très bien. C’est ce que tu souhaites ? A quoi tu joue ?

Sofia en reste le souffle coupé, allongée sur la banquette où Martin lui tiens compagnie.
Yann s’approche de moi la mâchoire crispée, puis m’assigne un coup de poing bien mérité en pleine face. Seulement, mon pied se permet de lui faire une balayette, et en quelques secondes il se retrouve à mordre le plancher. Sans prévenir, Yann me plaque contre le mur, sa bouche est si proche de mon nez que je peux sentir son haleine. Il y a une expression étrange au plus profond de ses yeux. Sofia lance sa basket, raflant de peu mon visage. Nous nous séparons avant qu’une seconde n’atteigne sa cible.
Yann se met à l’écart, s’affaire à pousser avec toute sa bonne volonté le meuble qui entrave l’entrée des souterrains.
Je tente de l’en dissuader, mais le ton inhabituellement rauque de sa voix m’indique de m’écarter.

-Je dois aller voir. Tout ceci n’a pas de sens.

Il me jette un dernier regard derrière l’épaule avant de disparaître. Il se passe de très longues minutes avant qu’il ne prenne la parole, toujours en explorant les dessous.
« Faut qu’on y retourne » affirme t il en chantonnant, pour nous mettre dans l’ambiance.

Je lui demande s’il a de la fièvre. Jamais nous n’y retournerons.
« Il en est hors de question. »

Mais lorsque Yann s’interrompt, mon intuition prends le dessus. Je me précipité sur les marches, suivis par Martin. Il me collera toujours celui-là. Dans l’obscurité, je scrute chaque forme en tremblotant comme un bébé chiot qu’on aurait sorti du bain. Nous n’osons même plus appeler son nom, c’est en général comme cela que débutent les ennuis. Enfin, dans les films d’horreur quoi. Un membre de la clique disparaît, et les autres se séparent pour, je cite, « optimiser les chances de le retrouver ». Une belle blague oui. J’espère qu’on aura pas à se séparer. Tout à coup l’atmosphère se fait plus lourde, puis une paire de mains froides m’agrippent, me projetant violemment contre le sol. J’essaie de me relever, mais la force de l’impact m’a sonné. Du sang coule de ma tempe, ma vision est troublée. Devant moi, la femme présumée morte plante ses longs ongles véreux dans la chair de Martin. Il y a quelques minutes seulement, elle n’était qu’une carcasse vide. Comment est-ce possible ?
Dans mon petit coin sombre, je me fais tout petit face à l’horrible spectacle qui se déroule à quelques mètres. Les griffes de la créature lacèrent le visage de Martin, le découpe en pièces sans que je ne puisse bouger. J’ai une énorme boule au ventre. Que suis-je sensé faire ? Le sauver ? Je suis beaucoup trop tétanisé.
Mon calvaire s’achève enfin lorsque Martin assommes la furie, d’un coup bien positionné sur la nuque. Grâce au ciel, celui-ci respire encore et me fait signe de le rejoindre de l’autre côté, ce que je fais en me hâtant. Heureusement que ce bougre existe, sinon nous ne serions plus. Je lui dois au moins ça. Martin tiens encore debout, mais lorsque sa lampe met en lumière un autre corps, familier cette fois-ci, nous nous effondrons.
Yann.
Tandis que la bête se réveille de sa sieste momentanée, nous le transportons vers la clarté laissée par la trappe entrouverte. Mon cœur se serre. Ce n’est pas possible, je ne peux pas le perdre, pas lui. Il est tout pour moi. Je n’aurais jamais du lui remettre la culpabilité de notre situation sur les bras, d’autant plus qu’il n’y est pour rien. Le seul responsable c’est moi. Pardon Yann, oh pardon. Ne me quittes pas. Ne m’abandonnes pas dans cet enfer.

A peine le temps de sécher mes larmes que Martin tombe à terre, mordu au mollet. La créature a le regard rouge, la bouche ensanglantée, un bout de peau entre les dents. Immobilisé, Martin me crie de m’enfuir d’une voix chevrotante. Ses grognements de douleur se font de plus en plus puissants au fur et à mesure que ses membres lui sont arrachés ou sont déchiquetés. Tapis derrière les escaliers, je me représente la scène sans même avoir besoin de me retourner. Je ne dois pas y penser, je dois partir avec Yann, rejoindre Sofia qui aurait du donner signe de vie depuis que nous sommes en bas. Mais peut-être n’avons nous pas entendu ses appels à cause du vacarme. Et puis avec une entaille comme la sienne, je ne serais pas allé bien loin.
J’ai du mal à respirer. Vite, partir. Aider Martin. Foncer avec Yann, survivre. Ma conscience me joue des tours. De mauvais tours.

-Cédric...

Yann vient de prononcer mon prénom.
A demi inconscient, il tousse, la gorge tailladée.
Je me demande s’il comprends ce que je lui dit. Il acquiesce, prêt à faire de son mieux pour se sortir de là. Il colle son front à mon torse, épuisé. Les mots qui s’échappent de ses lèvres n’ont plus aucun discernement. Je reste là, sous le choc.

-Je suis sur le point de mourir, Cédric. On vas peut-être pas atteindre la surface alors je tenais à te dire que je suis désolé pour avoir emmené Martin avec nous.

-Dis pas n’importe quoi, le coupé-je. Il est mort à cause de nous. Au fond, c’était un chic type, ça m’embête même de l’avouer. Maintenant on se tire. J’ai pas envie de finir comme lui.

-Attends.

On doit vraiment y aller. C’est quoi son problème ?

-Je suis désolé de l’avoir amené, reprend t il. Je voulais qu’il vous séparent, toi et Sofia.

Je le dévisage, dans l’incompréhension totale.

-Mec, sans toi je ne suis rien. Mais après toutes ces années... j’arrive pas à croire que tu ne l’ai jamais remarqué.

-Quoi ?

-T’es con, dit il en faisant ressurgir son humour.

J’ai peur de comprendre.

-Peut-être que tu refuses de te l’avouer, en fait. Peu-être aussi que tu ignores ce que je suis, et ce que toi tu es vraisemblablement. Peut-être que Sofia n’aurait jamais du être de la partie. Ça aurait été moi à la place.

Il me regarde, je le regarde. Quelque chose en moi sait qu’il a raison. C’est une évidence.
Yann...
Ce silence. Ce fichu silence. Il me glace le sang. Martin, lui, a perdu sa tête, et j’aimerai autant que cela soit au sens figuré. La femme la lui a tranchée pour qu’il cesse de brailler.
A l’aide de fragments de miroir brisé, elle déloge de sa cage thoracique un cœur encore battant, puis croque dedans tel un fruit bien juteux. J’en ai des nausées. Mais nous ne devons plus faire le moindre bruit, je ravale donc mon vomis.
Mon cerveau surchauffe, mes neurones essayent coûte que coûte d’en éteindre le feu.
Je sais maintenant ce que nous devons faire.
Tenter notre chance.
Brutalement, Yann se retrouve sur mon dos, pendant que je m’élance avec le peu d’énergie qui réside encore dans mon ventre. Cette ardeur, je me plais à croire qu’elle me vient de lui. Mes pommettes reprennent d’emblée des couleurs, je souris même involontairement.
Mais la femme a quitté son poste, elle rode autour de nous. Alors que je la sens m’étreindre froidement la colonne vertébrale de l’extrémité de son index, Sofia se précipite sur elle, l’achevant à coup de batte. Je n’ai même pas le temps de lui demander d’où elle vient, et à vrai dire, j’ai d’autres priorités. Périr n’en fait pas partie.
La trappe se referme derrière notre passage. S’en est trop pour moi. Sofia hurle, puis plus rien. En plaçant la lourde table sur l’ouverture, je réalise qu’il est trop tard pour la sauver, j’ai échoué.
Il n’y a plus de temps à perdre ; je rassemble Yann et quelques affaires, avant de pousser la porte d’entrée vers l’extérieur. Les arbres sont d’un vert prenant, majestueux. L’oxygène qui s’immisce dans ma cage thoracique me rappelle à quel point nous étouffions. Même l’eau ruisselle lentement le long de nos articulations rouillées, se mêlant au sang et à la sueur. Nous boitons, bras dessus bras dessous, sans nul autre but que de rejoindre la ville.
Au loin, une chaleur inattendue nous chatoie les joues d’un halo safrané, aussi doux qu’une caresse. L’aube est là.
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