Juliette

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Il y a une affiche au-dessus de son lit, une vieille pub pour une agence de voyages désormais fermée. Hawaï. Divers paysages, tous paradisiaques, y sont exhibés avec forces couleurs pastel et sourires éclatants des touristes aux airs extatiques, dents blanches contrastant délicatement avec leur bronzage caramel. Plages de sable blanc s'étendant à l'infini, eaux turquoises d'une pureté cristalline peuplées de tortues géantes et d'abrutis bienheureux en tenue de plongée montrant triomphalement du doigt des conques délicates, indigènes vêtus de pagnes et de colliers de fleurs crachant du feu dans la nuit noire... tout y est, le moindre poncif, le plus petit cliché. Partout une beauté artificielle et des sourires en toc. Mais un jour il ira. L'affiche est la première chose qu'il voit le matin , la raison qui le pousse à se lever pour enfiler une cravate et passer 8 heures de sa vie dans un open-space. Et la dernière chose qu'il voit avant de s'endormir, pour se rappeler pourquoi il s'impose cette routine débilitante. Il déteste son boulot. Il déteste son bureau, ses supérieurs, ses collègues. Il déteste les horaires, le jargon anglophone employé à tort et à travers, la fausse camaraderie qui règne entre les cloisons en contreplaqué. La lumière crue et plate des néons lui blesse les yeux et celle bleutée de l'écran fait frire sa cervelle. Il tourne le dos à la seule fenêtre de la pièce, certains jours d'hiver il n'est même pas capable de dire quel temps il a fait dans la journée. S'il avait l'affiche sur son bureau ou en fond d'écran sur son portable il la verrait trop souvent et elle perdrait de son pouvoir. Au-dessus de son lit c'est un bon compromis, il la voit quand il en a besoin, aux moments où sa motivation réclame du soutien en hurlant.
Ses collègues adorent parler des voyages qu'ils ont fait ou vont faire ou aimeraient faire mais lui ne leur a jamais dit pour Hawaï. Ce serait salir son rêve que d'en parler à de pareils imbéciles, jeter des perles aux pourceaux comme il l'a lu quelque part. Chez eux les mêmes destinations reviennent pour les mêmes raisons , tant de conformisme le déprime. Chantal veut faire l'Inde pour « renouer avec son moi profond », Robert adore ses week-ends à Amsterdam pour « la nature et la compagnie, si tu veux c'que j'veux dire » (insérer ici des clins d'oeil appuyés éventuellement assortis de coups de coude virils dans les côtes) et Michelle veut amener sa petite famille dans un all inclusive aux Seychelles « Une vraie détente vous comprenez, ne rien faire pendant deux semaines c'est tellement relaxant ! Gérard et moi avons vraiment besoin de nous retrouver, vous voyez ? ». Il acquiesce, sourit, répond aux clins d'oeil mais en son for intérieur le jugement est sans appel « Blaireaux ».
C'est Juliette qui lui avait parlé d'Hawaï, à cause d'un livre qu'elle avait lu. C'était toujours à cause d'un livre. Plus rarement un film. Cette fois c'était un roman de Dan Simmons, les Feux de l'Eden. Du fantastique d'après ce qu'il en avait compris, il n'avait écouté que d'une oreille le résumé un peu confus qu'elle lui en avait fait. Ce dont il se rappelle très bien par-contre, c'est qu'elle l'avait bassiné pendant des heures avec la mythologie hawaïenne, tellement inconnue de nous autres Occidentaux et est-ce que ce n'était pas une honte ? Des noms imprononçables à coucher dehors et des histoires de meurtres, d'incestes et de violences incroyables. Zeus et consorts dans les mers du Sud. Mais il y avait aussi les volcans. Les volcans en éruption plus précisément. Car Juliette ne voulait pas aller à Hawaï n'importe quand, non elle voulait y aller au moment d'une éruption volcanique afin de survoler ladite éruption en hélicoptère. C'était une scène du livre qui l'avait laissée littéralement bouche bée et elle n'en démordait plus : il fallait qu'elle survole une éruption volcanique. A Hawaï. En hélicoptère. Il s'était moqué d'elle bien sûr, Hawaï est un état américain et n'était-elle pas sensée être contre toute forme d'impérialisme ? Mais Juliette avait démonté tous ses arguments moqueurs, avait ignoré toutes ses petites taquineries et il sourit en se rappelant combien elle pouvait être passionnée et enthousiaste. Un soir elle avait piqué l'affiche dans une agence de voyages du centre-ville pour la lui donner, moitié comme un défi, moitié comme une promesse « Un jour je t'amènerai là-bas et tu verras, tu adoreras ». Il avait souri et consenti. Puis Juliette était partie. Ils n'ont jamais fais ce voyage, pas de plongée sous-marine et d'indigènes cracheurs de feu pour eux.
Il regarde sa montre, plus que deux heures et il est en week-end. Robert surprend son geste et lance une blague, sûrement cochonne, qu'il choisit de ne pas entendre. Il ne sait pas ce qu'est devenue Juliette, un soir il est rentré et la seule chose qui restait d'elle c'était cette affiche. L'idée qu'elle renonce à son rêve lui a fait autant de mal que la séparation elle-même. Il a été une vraie loque pendant plusieurs mois, il s'en rappelle encore avec un arrière-goût amer dans la bouche, puis il a pris une décision : Hawaï. Il a scotché l'affiche au-dessus de son lit et maintenant il sait pourquoi il se lève chaque matin. D'après ses derniers calculs, plus que 6 mois. 6 mois de Robert, Chantal et Michelle et après... Il ne le fait pas pour lui, il le fait pour elle. Son rêve n'aura pas été vain. Et il la connaît, si elle apprend où il est... Elle ne le laissera pas survoler une éruption volcanique tout seul.
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