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J'ai huit ans et je m'appelle Juliette. Je vis avec mon papa et ma maman dans une grande maison aux volets bleus. Ma chambre est toute rose, comme une chambre de princesse, me dit maman. Maman me dit aussi que tout le monde a besoin d'une maison pour se protéger et d'une chambre pour se sentir bien à l'abri. Moi je pense à mon Papy qui est mort et qui est sous la terre maintenant. Je ne pourrais plus le voir, ni lui parler m'a dit Maman. J'ai aussi un chien aux poils roux qui s'appelle Max, et un cochon d'Inde, Vendredi, parce-qu’on a été le chercher à la jardinerie un vendredi. Vendredi est plein de poils noirs et roux qui cachent ses petits yeux noirs. Quand je lui donne un morceau de carotte, il est si gourmand qu'il me grignote les doigts.

À l'école, j'aime bien retrouver mes copines : Marie, Lisa et mon copain Mathis. Marie a toujours des bonbons dans sa poche, des bonbons aux belles couleurs qui piquent un peu la gorge. Maman ne veut pas que je suce des bonbons, ça abîme mes dents. Mais les bonbons de Marie sont tellement bons... et à l'école maman n'est pas là. Ma copine Lisa est très belle avec ses cheveux blonds, c'est Mathis qui le dit, il est amoureux de Lisa. Elle aussi elle est princesse. Quand elle sera grande, elle aura un château avec plein de chambres de toutes les couleurs, et des grandes baignoires à bulles dans toutes les salles de bain. Lisa est une enfant comme moi, et pour devenir princesse elle va à l'école. Marie, Lisa, Mathis et moi, on aime bien se retrouver à l'école. Ce que j'aime surtout c'est la récréation et tous les jeux qu'on y fait. Mais la récréation ne dure jamais assez longtemps, alors on continue de se parler quand on retourne en classe. On chuchote mais notre maîtresse nous entend. Elle entend tout la maîtresse, elle doit avoir des oreilles spéciales, c'est pour ça qu'elle est maîtresse. Elle voit tout aussi, elle a des yeux de maîtresse, des yeux qui voient derrière la tête. Moi, pour ne pas me faire gronder, je me tais et je fais semblant d'écouter. Mais je m'ennuie et je pense à mon Papy. Papy me racontait des histoires ou bien on allait se promener dans les bois, avec Max. Mais mon Papy est mort, m'ont dit mes parents. Parce qu'il était très vieux. Maman me dit qu'il est sous la terre et qu'on ne plus le voir, ni lui parler. Moi je pense plutôt qu'il s'est caché quelque part car on aimait bien jouer à cache-cache tous les deux. Tous les jours je le cherche mais je n'ai pas encore trouvé sa cachette.

Aujourd'hui, je m'ennuyais tellement à l'école que je me suis sauvée. J'ai attendu la récréation et je me suis échappée par le petit portail. Marie et Lisa ne m'ont pas vue, elles jouaient avec des filles de la classe des grands. Et Mathis se disputait un vélo avec Tom. Même la maîtresse ne m'a pas vu sortir. Je n'ai pas pris le chemin qui va à la maison. J'ai marché sur des trottoirs que je ne connaissais pas, je croisais des grandes personnes inconnues qui ne faisaient pas attention à moi. J'ai marché longtemps, mes chaussures me faisaient mal aux pieds, j'aurais du prendre mes baskets.
La nuit commençait à venir, les vitrines des magasins s'illuminaient et les lampadaires éclairaient les rues. J'avais quand même un peu peur du noir. Ni maman, ni Max n'étaient là pour me guider et me rassurer. Je cherchais une cachette pour me protéger de la nuit et pour dormir. En marchant sur le trottoir j'ai butté contre une plaque d'égout mal refermée. Je me suis penchée au-dessus du trou, il faisait tout noir la-dessous mais pourtant je n'ai pas eu peur de ce gros trou. Peut-être que Grand-Père était passé par-là et qu'il m'attend tout au fond, sous la terre. Il y avait une échelle de fer pour descendre, alors avec beaucoup de précautions j'ai descendu les barreaux de fer un par un. Tout était noir et pourtant il fallait que j'avance si je voulais retrouver Papy. Je suis sûre que c'est lui qui a entre-ouvert la plaque d'égout, pour me montrer le passage. Ça y est, je suis tout en bas du trou. Maintenant je marche toute seule dans le noir, je suis tout au fond mais je n'ai pas peur car je suis sûre de retrouver Papy qui m'attend quelque part. Soudain j'entends des voix qui chuchotent, qui m'appellent doucement : « Juliette, Juliette, viens par ici ».
Et puis j'aperçois des petites lumières comme si on avait allumé plein de bougies d'anniversaire. Alors je me dirige vers ces lumières pendant que les voix m'appellent. Maintenant je distingue des formes humaines et en me rapprochant encore plus près, je vois des vieilles personnes assises autour d'un feu : une mamy et deux papy, mais ce n'est pas mon Papy.
« Bonsoir Juliette, tu as enfin trouvé le passage ? Nous t'attendions avec impatience. Nous sommes là pour t'aider dans le noir. »
C'est ainsi que je rencontrais Mamy Violette, papy Grégoire et Papy Étienne. On fit connaissance autour du feu. Mais ils me connaissaient déjà, ils savaient que j'étais Juliette et que je cherchais mon Papy qui était sous la terre . Ils allaient m'aider, ils connaissaient bien les tunnels sous la terre et moi aussi j'allais les aider. Pour le moment j'avais faim. Marcher dans la nuit, descendre l'échelle, découvrir le monde d'en-dessous, tout ça m'avait donné faim et ici Maman n'était pas là pour me préparer un bon repas comme je les aime. C'est Mamy Violette qui m'invita autour du feu. « Viens manger avec nous Juliette, ce soir nous faisons griller des rats sur la braise. Tu pourras manger avec tes doigts ! » Je n'avais jamais mangé de rats, je n'en avais jamais vu... Papy Étienne me tendit un gros rat, bien grillé. Je le croquais à pleine dents, c'était bon, encore meilleur que le poulet de maman et encore meilleur que les frites. Sa queue pendait, elle ressemblait à un lacet de chaussure. J'avais tellement faim que je ne parlais pas pendant le repas. Je pensais à Marie, Lisa et Mathis qui étaient restés à l'école. Je pensais à Maman qui devait me chercher au-dessus. Dommage qu'ils ne soient pas là pour croquer un rat grillé avec moi. Mais ils n'auraient pas trouvé le passage. Moi j'ai un papy qui m'a montré le passage pour descendre au pays des morts. Et j'ai descendu l'échelle pour le retrouver dans le noir. Pour le moment je suis autour d'un feu et je suis entourée par des Papy-Mamy très gentils avec moi. Cette nuit je vais dormir avec eux, ils me prêtent une couverture chaude pour m'enrouler dedans. Je n'ai pas peur, je suis bien protégée avec Violette, Grégoire et Étienne. Près de nous on a le feu de camp qui nous éclaire et nous réchauffe.
C'est la première fois que je dors tout au fond de la terre. Jamais Marie, Lisa et Mathis ne me croiront, ni papa et maman qui vont me chercher partout. Mais pourtant c'est vrai. Quelqu'un m'a montré le passage et j'ai descendu l'échelle pour arriver dans ce monde tout noir où vivent de très vieilles personnes et des rats. Je vais m'endormir et demain je chercherai mon Papy Jean dans ce monde sous-terrain.

Cette nuit j'ai rêvé de mon Papy et aussi de papa et maman qui s'inquiétaient. C'est normal, ils ne connaissent pas le monde d'en dessous, ça c'est un secret que je ne dirai pas. « Tu as bien dormi ? » me demande Mamy Violette, pendant que Papy Grégoire me prépare un chocolat et que Papy Étienne me fait griller des tartines. « Prends des forces » me disent-ils, « on a un long chemin à faire avant de retrouver ton Papy ». Alors on s'est mis en route, on marchait à la queue leu leu, moi j'étais au milieu bien protégée par mes amis. Il faisait noir mais comme par magie on voyait clair. J'avais confiance en mes amis car ils connaissaient bien le chemin. Ils m'avaient dit qu'il était long, mais ils m'avaient promis que je reverrai bientôt mon grand-père. Alors on a marché longtemps, longtemps et tout à coup on a aperçu un feu qui éclairait une ombre. Papy ? Avec mes amis on s'est approchés tout doucement pour ne pas effrayer l'ombre, pour qu'elle ne se sauve pas. Et plus je m'approchais, plus je distinguais l'ombre. Et tout à coup j'ai crié : « Papy », je l'avais reconnu, et lui venait vers moi. Il me tendait les bras et je me suis serrée contre lui. « Alors, tu as trouvé le passage pour venir me voir ? Depuis que je suis mort je ne peux plus aller vivre là-haut, alors je t'ai invitée à venir en bas. »

Après toutes ces émotions j'ai repris le chemin à l'envers. J'ai remonté l'échelle en fer et je suis passée par la plaque d'égout que j'ai refermée. Puis j'ai couru pour ne pas être en retard à l'école. La récréation n'était pas finie, j'ai retrouvé mes camarades de jeux, Marie, Lisa et Mathis. Ils ne m'ont pas posé de questions et moi je n'ai rien dit.
La maîtresse non plus, n'a rien remarqué. Rentrée dans la classe je me suis assise à ma place et j'ai tranquillement attendu le son de la cloche.
Maman m'attendait à la sortie, avec un beau sourire et un pain au chocolat. On est rentré à la maison toutes les deux. En marchant, je regardais les plaques d'égout et je pensais à mon Papy Jean. Mais chut... c'est un secret. Personne ne doit connaître le passage, ni le monde d'en bas. C'est un secret entre Papy et moi.

PRIX

Image de Eté 2016
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Guy Lombardo · il y a
Très joli. Bravo Pascale.
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Marie-Jeanne Madourg · il y a
Tu écris vraiment de très beaux textes Pascale. Celui-ci est particulièrement touchant. Je me délecte à te lire. Et j'en veux encore. Malheureusement le temps tourne et mille choses m'attendent. Mais je continuerai un autre jour.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une si jolie façon de faire accepter à un enfant l'absence de ses grands-parents et de détourner l'habitude contestable de leur affirmer qu'ils sont partis "dormir sous la terre". Bravo !
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Utilisateur désactivé · il y a
Attirée par le prénom au départ, j'ai découvert un conte auquel je ne m'attendais pas car je ne vérifie jamais la catégorie des textes que je lis. C'est un conte, un rêve : il m'a fait pense à Alice aux pays des Merveilles mais c'est une Juliette au pays des morts. Merci pour ce bon moment de lecture. Je vote avec plaisir.
Si le cœur vous en dit, je vous invite à découvrir "le coq et l'oie" sur ma page (poésie/fable). Merci...Juliette !

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Mary Poppins · il y a
J'aime votre histoire, elle est très touchante!
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MissFree · il y a
une bien belle histoire, comment se consoler de la perte d'un être cher...un passage secret pour garde le contact...
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Moniroje · il y a
à part le rat, berckkk!!!!
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Clarajuliette · il y a
merci Lucile
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Lucile de la Rivière · il y a
Magnifique et très poétique... c'est bien plus qu'un simple vote que je vous donne.
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