Juin 43

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Écrire, pour passer le temps ? J'envoie régulièrement de mes nouvelles à Short-Édition. J'ai publié L’œil du loup (un recueil de fragments), Les sept chiens de l’Avent (un recueil de  [+]

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« Co-cu-fiés ! Chamberlain et Daladier, ils nous ont bien cocufiés !
— Je t'interdis de parler comme ça Mani !
— Bon sang, Papa, ouvre les yeux ! »
Le premier septembre 1939, jour de la mobilisation générale, Jeanne avait mitonné pour ses hommes, de retour du poste du matin, une gibelotte de lapin aux champignons et au Rully blanc. Ni elle, ni Claudius, dit « le Dus », son époux, n'y touchèrent, tant ils étaient contrariés par les nouvelles entendues à la radio. Armand, dit « Mani », leur fils unique, avait dix-sept ans et un solide appétit ; il prit tout son temps pour régler son compte au lapin, suçant le moindre petit bout d'os et sauçant méthodiquement son assiette avec du pain blanc.
« Et encore un que les Fritz auront pas ! »

Le 25 juin 1940, après la débâcle, la ligne de démarcation coupa la France en deux : la zone occupée et la zone libre. La zone libre se trouvait à quelques kilomètres des mines de charbon où travaillaient le Dus et Mani, tous deux réquisitionnés sur place par les Allemands. Ainsi échapperont-ils au Service du Travail Obligatoire, instauré par le gouvernement de Vichy, et au transfert forcé en captivité en Allemagne.

Pendant près de trois années, une drôle de vie s'organisa, au rythme de l'occupant, dans la cité minière. Le marché noir et les virées nocturnes « beurre-œufs-fromage » dans la campagne environnante permettaient d'améliorer l'ordinaire des tickets de rationnement. Les soldats allemands patrouillaient à l'improviste, plusieurs fois par jour, pour s'assurer que tout était en ordre. Ils essayaient d'entrer en contact avec les mineurs et leurs familles, lesquels restaient sur la défensive.
Pendant près de trois années, la vie se recroquevilla dans les préoccupations mesquines de la subsistance en pays occupé. La maison, c'était le royaume de Jeanne, le jardin, le coin de ciel bleu de ses hommes, la mine, une hydre qui les nourrissait pour mieux les dévorer, l'occupation, une chape de plomb qui les enveloppait pour mieux les étouffer.
Quand les hommes étaient à la mine, Jeanne régnait sur le foyer familial. Avec son imposante cuisinière en fonte et à charbon, la cuisine était suffisamment spacieuse pour que la famille pût y prendre ses repas et s'y laver. La salle à manger était réservée aux repas du dimanche midi, après la messe solennelle, et aux grandes occasions. Les deux grandes chambres, à l'étage, servaient de pièce à dormir et à lire, de garde-robe et de rangement. Le vin et la nourriture étaient stockés à la cave où la température était basse et constante. Dans la cité, toutes les maisons comptaient deux logements mitoyens symétriques. Chacune, avec son toit à double pente en tuiles rouges, était construite au milieu d'un terrain divisé en deux parties égales, avec une courette, un jardin, des cabinets d'aisances et une carrée en fond de parcelle.
Quand il n'était pas à la mine, où il travaillait comme maître-mineur, le Dus bêchait, sarclait, plantait, semait et récoltait les fruits et les légumes du jardin. Il nourrissait les poules et les lapins avec les restes de manger, nettoyait l'enclos et les clapiers.
Quand il était gamin, Mani allait rejoindre ses copains pour jouer au foot sur la grande place où trônaient face à face le long bâtiment des écoles et l'église avec son haut clocher. Construite par la Compagnie des Mines au sortir de la Première Guerre mondiale, la cité se développait en un vaste demi-cercle autour de la place. À l'âge de seize ans, après le brevet élémentaire, Mani était entré à la mine comme galibot, avant de devenir mineur à l'abattage.
Le Dus avait fait la Grande Guerre. Il écoutait religieusement les discours du maréchal Pétain. Mani n'avait pas fait la guerre, pas même la « drôle de guerre ». Il écoutait avec ferveur les discours du général de Gaulle et les bulletins d'informations diffusés par Radio Londres.

Le premier mars 1943, la ligne de démarcation fut officiellement abolie dans une France entièrement occupée par l'ennemi depuis plusieurs mois déjà.
Le treize juin 1943, dimanche de la Pentecôte, après le repas de midi, les hommes buvaient la goutte dans leur tasse à café encore chaude et fumaient une cigarette, pendant que Jeanne vaquait à ses occupations domestiques. Grisés par le vin et l'alcool, après avoir fumé silencieusement, ils tinrent conversation et ce fut un tout autre tabac.
« Mani, il faut que je te parle !
— Ça tombe bien Papa, moi aussi j'ai à te parler. Je t'écoute.
— Tu as l'air soucieux depuis quelque temps. Qu'est-ce qui ne va pas ?
— Tout va bien Papa, à part la guerre, l'occupation, l'interdiction de circuler et de vivre libre, tout va très bien madame la marquise !
— Eh bien moi, je m'inquiète pour toi. La France est occupée, mais j'ai vu tellement d'horreurs sur le front en 14-18 que je pense que ça vaut mieux que des millions de morts civiles et militaires.
— Mais Papa, on a été vaincus, mitraillés, bombardés, humiliés, occupés. Qu'est-ce qu'il te faut de plus ?
— Ça y est, c'est fini ? Je peux continuer ?
— Je t'écoute Papa...
— Depuis quelques mois, tu ne viens plus à la messe le dimanche et tu te mets complètement en retrait lorsque le curé vient manger à la maison. Qu'est-ce qu'il t'a fait cet homme ?
— Le curé ? Il ne m'a rien fait. C'est un homme comme nous. C'est juste que j'en ai soupé de l'Église catholique et de son silence sur les atrocités commises par les Nazis.
— Tu sais, le pape Pie XII reste neutre pour pouvoir négocier avec tout le monde. Notre évêque et notre curé font tout leur possible pour atténuer la souffrance des gens au quotidien.
— Pour le curé, je suis d'accord, pour l'évêque et le pape, c'est de la propagande !
— Arrête nom de Dieu ! C'est la vérité ! Les choses ne sont pas aussi tranchées que tu le penses !
— La vérité, Papa, c'est que la "sainte Église catholique" ménage tous les belligérants pour que les grands patrons des mines et de la sidérurgie puissent continuer à vendre leur charbon, leur acier et leurs canons !
— Tu dis n'importe quoi, arrête Mani !
— Tu crois ce que tu veux Papa, moi je n'en ai plus rien à foutre de ton Dieu, de ton église et de ses papistes complaisants avec les Nazis !
— Qu'est-ce qui se passe ? Qui t'a fourré ces idées-là dans la tête ?
— Personne Papa, j'ai grandi, je lis les journaux, j'écoute la radio, je réfléchis et je suis capable de me faire une opinion par moi-même !
— Depuis quelque temps, je te vois fricoter avec les rouges du syndicat des mineurs. Fais attention où tu mets les pieds ! Il y a de tout là-dedans, des gars sincères et des arrivistes !
— Et dans ton syndicat jaune, tu crois que c'est différent ?
— Dans mon syndicat jaune, comme tu dis, il n'y a que des gars honnêtes qui agissent pour le bien des mineurs et de la mine.
— En cassant les grèves pour le bien des patrons !
— Tu te trompes de cible Mani. Dans la mine, on travaille tous dans le même sens, sinon c'est la catastrophe ! Les patrons et les ingénieurs ne sont pas nos ennemis.
— Si Papa, ils disent vouloir faire notre bien en nous donnant du travail, un logement, des écoles et des hôpitaux, mais c'est pour mieux nous garder sous la main et nous exploiter ! Et, au fond, tout ce qui les intéresse, c'est d'augmenter les rendements !
— Ce n'est pas ce que je pense.
— Normal, depuis que tu es tout petit tu as été éduqué pour servir les patrons de la mine !
— Je n'ai peut-être pas eu d'autre choix !
— Admettons !
— Il y a autre chose Mani, depuis quelques jours, je te vois faire des messes basses avec des activistes de tous poils ! Qu'est-ce qu'ils te veulent ceux-là ?
— Je n'ai rien demandé à personne. Ils m'ont contacté. Ils m'ont dit que les choses avaient changé et que le vent était en train de tourner, en particulier depuis l'entrée en guerre des États-Unis.
— Moi, je me méfie des Ricains et je fais confiance au Maréchal pour mettre fin à cette guerre.
— Pétain a tort sur toute la ligne !
— Le Maréchal a raison !
— Papa, tu vois bien que les Allemands ne tiennent pas leurs promesses, qu'ils occupent toute la France, qu'ils envoient mes copains en Allemagne pour le STO, qu'ils sont en train de nous asservir !
— J'ai fait la "Grande Guerre" et j'ai combattu les Allemands en 14-18. Les militaires n'ont qu'une parole et tu vois bien que l'occupation ne se passe pas si mal que ça !
— C'est de l'histoire ancienne Papa. Tout a changé ! On n'est plus en 14-18 ! On est dans une guerre mécanique et l'armée française n'a pas su prendre le virage à temps. On est dans une guerre qui n'épargne pas les civils. Mais il y a bien pire, tu as entendu parler des camps de concentration ?
— Je ne crois pas que ce soit possible, Pétain n'aurait jamais laissé faire une telle ignominie.
— Eh bien moi, j'ai peur que ce soit tristement vrai et que ton Pétain soit devenu complètement sénile !
— Ne dis pas ça ! Le Maréchal a gagné la "Grande Guerre" et, après la débâcle, il a évité l'anéantissement du pays dans un bain de sang !
— Pétain est une vieille baderne au service des Allemands. Le pays est à genoux. C'est de Gaulle qui a raison, et tu verras que c'est lui qui nous sortira de ce bourbier !
— Ton de Gaulle, il a eu tort de se réfugier à Londres et de se fier aux Anglais !
— Peut-être Papa, mais ils ont été bombardés et ils sont massivement entrés en guerre. En ce moment, la RAF mène la vie dure aux Nazis et de Gaulle n'est pas un enfant de cœur !
— Revenons à notre sujet, qu'est-ce qu'ils te veulent les activistes ?
— Tu me promets de ne répéter à personne ce que je vais te dire ?
— Oui Mani, je ne suis pas toujours d'accord avec toi, mais je suis capable de garder un secret, surtout en temps de guerre et lorsqu'il s'agit de mon fils !
— Ils font partie de l'armée secrète. Ils ont besoin de volontaires pour préparer et exécuter des actions de sabotage de grande envergure. Les petits sabotages quotidiens ne suffisent plus. Il faut bloquer la production de charbon. Il faut changer d'échelle si on veut foutre les "vert-de-gris" dehors.
— Arrête Mani, tu veux tout faire péter, c'est bien ça ? Tu veux détruire la mine qui nous fait vivre ?
— Non ce n'est pas ce que je veux, mais si c'est la seule façon de vaincre les Allemands, alors je le ferai.
— Ne fais pas n'importe quoi, tu vas nous mettre en danger, ta mère et moi.
— Ce n'est pas non plus ce que je veux Papa, mais je n'ai pas le choix !
— C'est faux ! Tu as le choix !
— Le choix de vivre enchaîné !
— Le choix de faire ton devoir de mineur !
— Écoute Papa, mardi matin, dans deux jours, ne t'avance pas dans le front de taille du puits Saint-Anselme. Avec les camarades, on va tout dynamiter ! Plus de charbon pour l'ennemi et plus d'acier pour les canons !
— Vous êtes devenus fous ! Vous ne pouvez pas détruire notre gagne-pain ! On en aura besoin après la guerre.
— Quand on aura gagné la guerre, on reconstruira et ce sera mieux que maintenant.
— Écoute Mani, pour le moment, tu es mineur et je suis le chef de famille, alors tu m'obéis sans discuter !
— Oui Papa, c'est l'affaire de quelques semaines. Ce que j'attends de toi, c'est que tu me soutiennes quoiqu'il arrive !
— Pour le moment, ne fais rien qui puisse compromettre notre famille.
— Oui Papa, je dirai aux camarades que je les rejoindrai un peu plus tard ».
Le 30 juin 1943, lendemain de son vingt et unième anniversaire, Mani embrassa sa mère en pleurs, fit l'accolade à son père, quitta nuitamment la maison familiale et rallia le maquis de Druzilles dans les monts du Morvan.
Une nuit, n'y tenant plus, le Dus prit son vélo et pédala jusqu'au maquis.
« J'ai bien réfléchi Mani. Je comprends ton engagement et tu peux compter sur moi pour la logistique et pour transmettre des messages à ceux qui sont restés à la mine.
— Si je comprends bien, tu as envie de reprendre du service. Merci Papa ! »

Mani s'illustra dans de nombreux sabotages et faits d'armes jusqu'à la libération du bassin minier par les maquisards en septembre 44. De nombreuses photos, retrouvées par ses enfants après sa mort, le montrent en tenue de maquisard, pistolet-mitrailleur en bandoulière, au volant ou sur le garde-boue avant d'une traction Citroën noire.
Jeanne était très fière de son fils, en qui elle voyait un libérateur du bassin Minier.
Le Dus ne parlait jamais de « sa » guerre, la Grande Guerre, et ne commentait jamais celle de son fils.
Mani ne parla jamais de sa jeunesse en pays occupé ni de ses exploits guerriers. Le maquis et la sombre période de l'épuration, qui suivit la libération du pays, lui avaient définitivement donné le goût du secret.
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Kruz BATEk Louya · il y a
Le prix fort avait payé Mani avec sa compagnie... Triste, mais un acte plein de devouement!
Mon soutien!

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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci. Mani, tout comme son père 25 ans auparavant, a tout sacrifié pour sa patrie.
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Roro Montesan · il y a
Bien triste période de notre histoire très bien décrite
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Merci. Fiction probablement très proche de la réalité.
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Joëlle Brethes · il y a
Je me suis justement demandée si elle retraçait une réalité familiale étant donné la teneur de votre poème à la Une de votre profil...
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Jean Pierre SIMONET · il y a
Fiction alimentée par des bribes d'histoire familiale.

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