Jozef

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Jeudi

Putain, mais ils sont sourds ou quoi ? Ça fait trois minutes que je leur hurle de faire quelque chose, le pauvre gars va vraiment y passer si personne ne bouge !
Mon portable est mort, je ne peux même pas appeler les secours. Je suis sur le balcon du troisième étage, personne à la terrasse du café en face, la promenade le long du chenal est bien trop loin pour qu’on m’entende. Le tintamarre des vélos, des enfants qui jouent et courent autour du marchand de glace ambulant, le claquement des haubans contre les mâts de métal du réparateur de bateaux juste à côté font bien trop de bruit de toute façon.

Je ne comprends pas pourquoi ces gens restent à le regarder sans bouger… Je suis effrayé. « Mais il est en train de crever ! Meneer, Mevrouw, doe iets ! » Violent comme arrêt cardiaque. Les convulsions du bonhomme sont impressionnantes.

Ça y est. C’est fini.

Le pauvre gars a arrêté de se tortiller. Il est étalé là, à même le sol.
C’est sûr, il est mort.
Je quitte l’appartement à toute vitesse, je descends, presque une volée d’escaliers à la fois. En bas, après la porte vitrée à gauche, puis encore à gauche vers le parking arrière pour contourner l’immeuble. Je suis dans le jardin, devant l’étang où se dandinait le pauvre type qui subissait son attaque. Je sens le sang qui monte dans mes tempes, j’entends les battements de mon cœur dans ma propre tête. Mes battements et ma respiration.

Je m’arrête net. J’y crois pas.

Y'a rien.

Personne.

Juste deux vieux assis sur un banc de bois. Lui franchement bedonnant. Elle a une tronche de travers peu engageante. Ils me toisent, tous les deux et y vont d’un « Alles goed me’ jou monsieuke ? » J’ai pas compris tout de suite, faut dire qu’on était loin des cours de néerlandais de l’école… Je rétorque : « sorry… ik versta niet. » Il me répond en français en roulant des « R »… « Ça va avec vous ? Vous être tout blanc ? Vous avez voir un cadavre ? » et les deux pouffent de rire. Je me sens con tout d’un coup, confus d’avoir peut-être halluciné, encore une fois…

Je remonte vers mon appart sans insister. Dans ma tête je repense à Nougaro et à sa Plume d’Ange. Le repos… J’avais grand besoin de repos. J’ai le tournis.

J’entends au loin des cris d’enfants dans une piscine, un coup de trompe de bateau, et toujours ces haubans qui claquent… Les haut-parleurs du Seastar emmenant des couillons qui n’ont pas le pied marin pour une sortie de quelques minutes en mer. Silence, enfin.

J’ai dormi.
Je ne sais pas combien de temps.

Là il fait nuit, j’ai fait le tour de l’horloge et plus. Je mets la cafetière en route. La proprio de l’appart m’a laissé un paquet de café guatémaltèque. J’écoute l’eau passer, le bruit me fait penser à un asthmatique qui respire difficilement. On n’arrive plus à lire les marques sur la machine à café d’ailleurs… Tu sais plus combien d’eau tu dois mettre pour avoir deux ou quatre ou six tasses. J’ai rempli la zone d’eau et chargé le papier filtre recyclé de café moulu. Il était urgent de comprendre ce qui venait de se passer. Et pas seulement aujourd’hui. Depuis mon arrivée.

D’ailleurs, je suis arrivé quand moi encore ? Quatre jours. Quatre drôles de jours.

Je repense à la propriétaire chez qui je suis allé pour prendre les clés de l’appartement. Enfin, appartement… un studio de quarante-deux mètres carrés. Elle m’avait dit : « Vous verrez, ce n’est pas grand mais le repos y est de bonne qualité ! Vous serez à l’écart du tumulte de la digue tout en étant vraiment à la mer. Il y a un parc de chaque côté de l’immeuble, vous avez une vue arrière sur le chenal. Vous voyez donc tous les bateaux qui rentrent et sortent. En quelques minutes à pied vous êtes sur la plage, et en prenant un des vélos de la cave, vous serez au centre-ville en deux temps, trois mouvements. Vers trois heures de l’après-midi un marchand de glaces ambulant vend du fait-maison avec le lait de sa ferme. Le soleil s’installe sur la terrasse du studio à la même heure. La piscine ferme à vingt-et-une heures, en symbiose avec l’allumage du phare rouge et blanc que vous pouvez apercevoir depuis la terrasse. Vous serez vraiment ailleurs, vous verrez, la mer, vraiment. Tout en étant au calme ! »

Au calme. Tu parles, ouais. Cette dame et moi n’avons pas la même notion de la paix.

Le perco a fini par se taire. On aurait dit un dragon qui expirait par les narines ses derniers nuages de fumée avant de s’endormir. Allons-y franco, une grande tasse, plusieurs cuillères de sucre. Buvons noir et attrapons le carnet de notes. Il est urgent de se rappeler tout ce qui vient de se passer.



Lundi

Ils sont sympas ces p’tits vieux. Je ne m’attendais pas à ça. Leur annonce sur Immo-net était rudement bien écrite. Belles tournures de phrases, descriptions précises. Je m’attendais du coup à un couple de péteux qui avaient choisi Nieuport parce que Knokke était trop estampillé « petzouille ». Eh ben, pas du tout. Des gens tout cool, loin du stéréotype du bourg’ typique. Ils m’ont fait entrer chez eux, chouette petite maison. Ça sentait la confiture. J’aurais dit de l’abricot. Mais bon, sans être sûr. En attendant, j’avais besoin d’air. Il me fallait une location pas trop chère mais confo quand même, histoire de pouvoir souffler.

Putain de Covid. Trois mois de boulot en ligne depuis chez moi, dans le toit. Je te raconte pas la chaleur. Je louais une piaule à Ixelles, dans une perpendiculaire à Général Jacques. Il y a juste de quoi mettre un matelas, une table et un réchaud à gaz. L’évier a la taille de ma casserole à cassoulet, il m’en faut pas plus. Les collocs sont calmes. Des espèces de « nerds » qui étudient le codage à l’ULB. Ils passent leur vie sur leurs écrans à faire des colonnes de chiffres. Une vraie bande d’abrutis. Pas idiots, non, juste abrutis par les heures d’écran.

« La piaule » comme je l’appelle fait dix-sept mètres carrés. Avec la douche sur le palier… Je suis le seul à l’utiliser, à croire que les autres ont une application qui les lave. Un point nickel cependant, c’est pas cher : trois cent cinquante par mois, tout compris. J’ai le tram à proximité, tous les restos-brasseries du cimetière d’Ixelles à un jet de pierre, et pour les jours de faste je descends à Flagey manger près des étangs. Quand j’ai vu du coup leur annonce pour un studio de quarante-deux mètres carrés à louer à la côte, au calme, ça m’avait paru royal comme espace pour moi tout seul. Il paraît que Nieuport est sympa comme station.

La dame me tend les clés après avoir passé en revue le règlement d’ordre intérieur : le tri des poubelles, les places de parking nominatives et privées, les horaires de la piscine et son code d’accès, le principe des jetons pour le nouveau terrain de tennis, les aménagements « Corona », les horaires du syndic de l’immeuble, l’importance du calme et aussi le numéro de portable de Jozef, le concierge pour les trois bâtiments. Au cas où…
Je lui remets le solde de la location en souriant. Voilà qu’elle m’offre en prime un pot de confiture. C’était bien des abricots. Elle précisa que ceux-ci venaient d’Ardèche… Bordel… Qui de nos jours va faire mille kilomètres pour aller ramasser des abricots ?

Allez, en route. Il y en a au moins pour une heure et quart, sauf si je reste coincé à Vilvoorde, ou à Grand-Bigard.



Mardi

Premier matin. Bonne nuit de sommeil. Ils ont mis les moyens les petits vieux sympas. Le divan-lit est pas mal, ils n’ont pas pris le moins cher et je m’y connais en divan-lit. Je recoiffe ma tignasse ébouriffée, remets mon t-shirt d’hier, enfile mon froc et me décide à descendre vers la voiture. Je vais remonter mon sac et ma caisse de vivres. Trop fatigué hier après la route.

Bon, le couloir d’abord.

Tiens, c’est marrant, il y a un jeu de clé sur chacune des deux portes que je vois en sortant de l’appart. Le voisin de gauche et celui d’en face ont l’air d’avoir oublié leurs clés dans la serrure. J’imagine la chaleur d’une relation extra-conjugale… Le voisin se tape l’autre voisine pendant que leurs partenaires respectifs sont à la piscine. Voilà un truc qui ne m’étonnerait pas, tiens.

Le retentissement de la sonnette de l’appart me tire de ma rêverie délirante, je retourne à l’intérieur, décroche le combiné. J’écoute religieusement, signale que j’arrive de ce pas.

Merde, merde, merde.

Ils sont en train de faire remorquer ma bagnole. Les roues arrière ont déjà quitté le sol, trop tard pour éviter l’amende. Mais enfin… Un nabot nerveux se retourne vers moi et me tient un discours sur le respect des autres. À cause de moi, une dame âgée ne se sentait pas bien parce qu’elle ne trouvait pas sa place de parking… Je me serais trompé d’emplacement de parking en arrivant ? Pourtant je suis certain d’avoir vérifié la plaque qui indique A306, je m’en souviens très bien !

Le flic qui l’accompagne ne veut rien entendre. J’y vais de mon plus beau flamand. Je leur montre qu’il y a plein de places libres… rien à faire. Putain de fachos, ouais. Il me tend sans même un regard mon amende avec le peu populaire bordereau rouge et blanc. Il faudra payer. Je vois le concierge, souriant, le regard fier d’avoir accompli son devoir. J’implore le moustachu en bottes de cuir de me laisser payer sur le champ et de me permettre de laisser ma voiture sur place. Il acquiesce. C’est toujours ça de pris. J’acquitte donc ma dette envers le dieu de l’ordre et de la sécurité, prends mes clés et me parque donc deux places plus à gauche qu’hier. J’invite tout le monde à vérifier que cette fois-ci tout est OK. Le CONcierge applaudit et me toise d’un air narquois. Connard. La journée commence bien. Je remonte en me remémorant mon arrivée d’hier. Impossible que je me sois trompé. J’ai même dû vérifier à quatre pattes à cause des plantes qui cachaient la plaquette numérotée. Je dois vraiment avoir besoin de repos. Bref, dans mon cerveau me revient la chanson de Starmania : « Bienvenue à Naziland ». C’est tout à fait ça. Allons piquer une tête dans la piscine, tant qu’à faire…



Pas mal. Une piscine privée, juste pour l’immeuble. Il y a des transats en bois çà et là, quelques lignes au sol pour délimiter les bulles Covid, un sens d’entrée, un de sortie. Je m’installe sur une chaise libre. J’étale ma serviette, puis passe à la douche et descends ensuite doucement les marches du bassin. L’eau est froide au contact de mes pieds. Je ralentis ma progression mais réalise tout de même que la piscine est chauffée. Le choc thermique sera donc aisément supportable. Je descends plus loin, étape fatidique : celle des hanches, puis de l’abdomen, le reste suit sans problème. Après un rapide ajustement de mes lunettes, je plonge la tête sous l’eau et m’élance. Une longueur, deux, trois, quatre,… puis je perds le fil, je nage dans un état quasi méditatif. Une bulle, pour moi. Je ne compte plus mes longueurs et ne porte aucune attention aux autres nageurs. Je me sens comme ces gens qui se convertissent au judaïsme et traversent une piscine. Goï au départ, Juif à l’arrivée. J’imagine que mes longueurs m’allègent de tous mes tracas. Je prie pour que ma tête aille bien. Je réduis mes prises d’air, arriverai-je à traverser le bassin d’une traite ? Je pousse plus loin, une longueur et demie. Sans prendre d’air. Je m’arrête avant. Je crois percevoir de l’agitation en surface. Je respire et regarde. Il n’y a plus que moi dans le bassin, plus personne non plus autour. Aurais-je nagé si longtemps ? Je vois le concierge. Il hurle, agite les bras. Mais qu’est-ce qu’il veut encore ce con ?

Mais c’est qu’il pète vraiment les plombs, le mec. Faut qu’il arrête avant de faire un infar ! Et le voilà qui commence à ranger tous les transats… Il me crie que c’est scandaleux ! Les sièges ne peuvent pas bouger suite au règlement Covid de l’immeuble. Il vocifère des mots en flamand que je ne comprends pas ; ils ont juste pas l’air très sympas ces mots. Le type s’excite franchement et shoote même dans quelques chaises. De leurs terrasses, des gens me regardent, l’air choqué. Le concierge se retourne vers moi et m’annonce des problèmes. Je tente de lui expliquer que cela fait un bout de temps que je nage, et que je n’y suis pour rien ! En vain. Il me menace de je ne sais quoi, je me retourne vers les spectateurs aux terrasses en levant les bras l’air de dire : « Vous m’aideriez pas un peu ? » Et voilà que quelques-uns me regardent outrés et rentrent dans leur appart. Incroyable.

Je suis tout de même pas fou. Je sais ce que j’ai fait. Ou alors je commence franchement à déconner...

Je remonte au studio. Mangeons quelque chose. La cuisine est pas franchement spacieuse, mais ça suffit. Je pense à la pub Renault des années 80 : « Elle a tout d’une grande ». J’ouvre une boîte William Saurin, jette ce qui devrait ressembler à du cassoulet dans le poêlon et fais cuire doucement. J’aime pas les taques électriques. C’est plus compliqué à gérer que le gaz. Sûrement encore un truc imposé aux locaux. Au moins ça diminue le taux de suicide au gaz... Bon allez, on s’enfile tout ça et puis une 'tite siesta. Faut se remettre des événements du jour.

Je m’assoupis. Une minute ? Une heure ?

En tout cas je me fais réveiller par un nouveau coup de sonnette. Non mais c’est pas possible ! Qu’est-ce qu’il y a encore ? Descendre ? Bon, ça va, j’arrive.

Le concierge m’attend en bas. Il ne doit s’habiller qu’en Air Furieux. Il tient en main des papiers, s’énerve d’un coup en me voyant : « Is dat u ? Wel ? C’est toi qui faire ça sur mon voiture ? » Je n’y comprends rien. La police est revenue. Le même garde-chiourme me fixe comme un chien contrarié. Je vois une voiture qui s’en va sur une dépanneuse. « C’est mon voiture ça, mon voiture qui part ! » Je pouffe. J’éclate de rire. J’explose à en postillonner sur le concierge qui n’a pas l’air d’apprécier la douche peu « Covid-friendly ». Le pauv’con se serait donc garé sur un mauvais emplacement de parking… L’arroseur arrosé. J’adore. Il fait la même tête que mon grand-père le jour où, encore tout gamin, je lui ai renversé un seau d’eau sur la tête alors qu’il était en chemise et cravate...

— Comment est-ce possible ?
Il me regarde en me foudroyant et aboie :
— C’est vous. Je sais ! Da’s U meneer ! Vous changer les plaques de parking !
— Non mais ça va pas la tête ?

C’est vrai que maintenant que j’y pense, c’est pas compliqué de dévisser une plaque et de l’intervertir avec une autre. Bonne idée si tu veux faire chier ton monde. Il suffit d’une visseuse... ou même d’un bon tournevis. Merde, je n’y avais pas pensé. Mais qui aurait fait un truc pareil ? Il y a de nouveau du monde aux balcons. Certains me pointent du doigt. Les flics s’en vont en me regardant fixement. Le concierge lui, toujours aussi excité, se met à vérifier toutes les plaques des emplacements de parking. Il me dévisage en hurlant des « Rooooh, meneer, les plaques sont changées partout ! Overal ! »

Je m’en fous ! Connard ! Je prends ma voiture et file vers le centre faire quelques courses. Avec un peu de chance, je trouverai un boucher ouvert. La proprio m’avait dit que celui du côté « Plage » était très cher et pas forcément extra. Je ressasse tout ce qui vient de se passer. C’est à devenir dingue quand même. Je me pince, histoire d’être sûr que je ne suis pas toujours allongé sur le divan-lit en pleine sieste. Si j’avais su, je serais resté à Ixelles, je crois. La journée finit sans encombre supplémentaire. Encore heureux. Mon crâne va exploser.

Petit apéro en terrasse. Il est bien ce balcon. Un peu frais le matin, mais une fois trois heures, le soleil donne en plein dessus. Je savoure ce moment de calme en observant une poule d’eau dans le petit étang de la copropriété. Poule d’eau ou Foulque Macroule ?
Je n’arrive jamais à retenir. Je me rappelle qu’une des deux a une crête rouge sur le front… Dans tous les cas, la bestiole est allée nicher sur le jet de fontaine à l’arrêt. Elle a rassemblé un tas de branches déjà. Elle y fait son nid. Le mâle de l’étang s’évertue à aller chercher une brindille à la fois. Il la lui tend, elle l’installe et améliore son nid à chaque passage. Quel dévouement en tout cas. Il aura fait au moins deux cents trajets le temps que je descende ma demi-bouteille de rosé d’Anjou. Leur nid devient vraiment costaud là. On ne voit plus le tuyau du jet d’eau. Pas mal, j’aime quand la nature reprend ses droits.

Mais non... Le concierge de malheur arrive avec un balai et s’approche du bord de l’étang. Et voilà ce malotru qui secoue et brise le nid... Je n’y crois pas, mais qu’est-ce que ça peut lui faire ? C’est deux oiseaux non d’un chien ! Le petit couple palmé va se cacher, dépité, dans les buissons tout proches. Ce mec a vraiment un problème. J’applaudis le connard une fois sa besogne terminée. Il lève les yeux vers mon troisième étage et crache quelques mots que je ne comprends pas de toute façon. Bon. Là-dessus, allons dormir. J’en peux vraiment plus.



Mercredi

J’émerge. Je ne sais pas quelle heure il est. Je me frotte les yeux et j’écoute un voisin qui, plus haut, passe son aspirateur. Le mur vibre, on ouvre une porte-fenêtre. Je fais de même. Je m’assieds sur la terrasse et regarde en bas. Tiens, du monde près de l’étang. Quatre ou cinq vieux assemblent des brindilles et les font glisser sur l’eau… Drôle de démarche. Sont vraiment spéciaux ici. Puis je tilte : ils ont vu le furieux détruire le nid et lui rendent sa monnaie ! Pas mal.

Excellent même !

Belle idée. Vite, j’enfile des fringues et m’empresse d’aller les rejoindre. J’ai toujours aimé Don Quichotte et les causes qui ont l’air insignifiantes. Je passe par la voiture, attrape une paire de gants de travail dans mon coffre et je fonce vers l’étang. J’ai dû traîner un peu, les vieux sont déjà partis. Pas grave, l’idée d’une victoire animale sur la connerie du concierge me donne l’énergie nécessaire à ramasser tout ce qui traîne encore comme branches. Je fais un beau tas et tente de mon mieux de les assembler. J’essaie d’en faire un cercle. J’ai dans la tête l’énorme chapeau poilu de Louis de Funès dans Rabbi Jacob. Il faudrait que ça y ressemble. Pendant que je bosse, je me récite la scène où de Funès et la Mamie juive s’entraînent à prononcer les noms « di fourire ». Li Pantire, Li Chinchilla, Li Renart… Drôle. Je dépose mon œuvre d’art sur l’eau.
C’est à ce moment que je l’aperçois. Le concierge. Il ne regarde que le nid. N’arrive pas à dire un mot.
Serait-ce l’effet de ce qu’il voit qui le force à respirer si fort ? Il ouvre son col de chemise, j’ai peur qu’il s’effondre., il a l’air d’avoir le cœur fragile le gars, pour un type qui s’énerve tout le temps, c’est pas idéal. Je lui dis de se calmer. Il me repousse assez agressivement. Je ne sais pas ce qui me retient de lui envoyer mon poing sur le nez. Il me fait signe de dégager. Je lui réponds par un salut militaire.

Bingo. J’ai appuyé sur le bon bouton. Il hurle à s’en péter les cordes vocales. Je m’en vais en souriant. Je ne peux cependant m’empêcher de capter du coin de l’œil pas mal de gens qui observent la scène. Je m’en contrefous. Tout le monde aura bien vu son agressivité à mon égard. Leur présence joue en ma faveur quoiqu’il arrive.

Je remonte en ricanant, m’attable enfin pour déjeuner. Toute cette histoire m’aura ouvert l’appétit. J’attrape du pain, fouille l’armoire de la cuisine, il reste un pot de choco entamé, un bout de chocolat noir intense et la confiture d’abricot de la proprio. Un festin de roi. Je me prépare quelques tartines et m’approche de la terrasse. Le pauvre concierge s’est calmé et s’évertue à briser les nids sur l’étang, en commençant par le mien… Je murmure quelques lignes de Brassens : « Quand on est con, on est con… » J’attends patiemment qu’il termine sa sombre besogne. Une fois qu’il semble être hors de vue, je redescends. Sans savoir pourquoi, je n’allume aucune lampe dans le couloir et décide de ne faire aucun bruit.

Je vais vers la cave, en sors un vélo et pars en balade. J’ai besoin d’air. Les règles Corona font qu’on ne peut pas circuler en deux-roues le long du chenal. Pour aller à la plage, il faut passer par l’intérieur du parc ou alors longer la nationale jusqu’au rond-point. L’air salé glisse autour de mon crâne, je l’imagine m’alléger de tous mes tracas. Quel bonheur de sentir cette brise ! Après plus d’une heure, je rebrousse chemin et me décide à aller boire un verre à la brasserie tout à côté de l’appart. Le « N’importe ». Je trouve que le nom a peu d’identité. Tant que c’est propre, en ordre et que ça fait pas de bruit, ça marche. Ben voilà.

Leur terrasse est pas mal, le soleil y pose ses derniers rayons. Je mets le masque obligatoire et vais m’y asseoir. Je prends une bière, puis des tapas. J’ai soif, recommande une bière, puis encore une, et une autre, ça fait trois, ou quatre ? Peut-être bien cinq… Stop, j’y vais. Après avoir réglé, je ramène le vélo et pense à le ranger à la cave comme demandé par la proprio.

— Le sel de la mer présent dans l’air a tendance à abîmer les vélos si on les laisse à l’extérieur. Vous voudrez donc bien rentrer le vélo après chaque utilisation s’il vous plait ?

Les mots de la dame me reviennent en mémoire pendant que je pédale vers l’immeuble.

C’est fou comme il fait sombre tout d’un coup. Aucune lumière dans toute la propriété : ni sur le parking, ni dans les halls d’entrée.

Mais putain… qu’est-ce que c’est encore ce truc ? En plus d’être réacs, ils sont radins. C’est fort quand même. Il doit être 22 h 30, la nuit vient de tomber et pas une lampe allumée. Je vais essayer de pas me planter du coup.

Ah, voilà le bon bâtiment. Craaaaaaaaaaack....

— Aïe, merde, quoi encore ? C’est quoi ce bruit ? Pfffffffffff... Mais c’est pas vrai ! Je viens de rouler sur du verre je crois. Ne me dis pas que c’est le pneu avant qui se dégonfle ! Mais si… Y'en a marre !

Je dépose mon vélo devant la porte du hall d’entrée, attrape mon portable, en active la lampe. Des ampoules cassées, au moins trois ou quatre, voilà pourquoi il fait noir bordel ! Un con s’est amusé à enlever les lampes des plafonds. Je tente tant bien que mal de collecter les débris. Je mets tout dans ma casquette.

J’avance quasi à tâtons, il faut que je range l’engin dans la cave au bout du couloir. J’y suis.

Ouvrir la première porte, entrer dans le sas, ouvrir la seconde porte, y pousser le vélo, tout refermer et faire demi-tour. Retour vers le hall d’entrée, je reprends ma casquette, fais quelques pas vers la sortie, je me souviens qu’il y a là une poubelle ? J’y jette les débris, il reste deux ampoules dans ma casquette qui n’ont pas l’air cassées.

Juste au-dessus de ma tête, le socle. Sur la pointe des pieds, du bout des doigts, je tente de clipser l’ampoule dans le premier pas de vis, ensuite je la fais délicatement tourner de ma main droite et revisse l’objet jusqu’à ce qu’elle s’allume… haha, victoire, « Fiat Lux ! » Je savoure. Je m’avance de nouveau vers le hall d’entrée. Fier de mon succès, j’ai très envie de réitérer l’exploit. J’agrippe la suivante restante et là... mais non...

Encore le fâcheux. Le concierge est là, devant moi. Dire qu’il a l’air furieux tient presque de l’euphémisme. Je ne l’ai jamais vu sourire. Il a deux vieilles avec lui. Une de chaque côté. L’amiral et ses deux aides de camp. À mon tour de mordre : « Alors papy, j’interromps ta partie de jambes en l’air avec ta sœur et ta mère ? Il y a un crétin qui s’est amusé avec les ampoules, je les remets en place. Point barre. Capisci ? Or do you speak martien maybe ? »

Sa tête devient une bouilloire à deux cheminées. Malgré la pénombre, il m’a semblé voir ses oreilles fumer. Il me fait penser à Pépé. Le petit bonhomme dans Astérix en Hispanie qui retient sa respiration jusqu’à ce qu’il obtienne ce qu’il veut. Je n’entends même plus ce qu’il raconte, ni ce que berdellent les deux vieilles tapies à ses côtés. Je ne réponds rien et remonte l’escalier. Je sifflote « Singing in the rain », bien fort, juste pour l’énerver encore plus. J’ai une de ces envies de me retourner et de le pousser dans les marches, vieux con. Une fois devant la porte du 306, une vision me refroidit, me glace le sang même. Devant la porte, une caissette en carton, comme celles qui contiennent des bananes dans les supermarchés. Il y a au moins dix ampoules dedans… M’enfin... le vieux va s’en donner à cœur joie. Trop tard, il est déjà sur mes talons que je n’ai pas encore glissé la clé dans le barillet de la porte. Lampe torche allumée, il prend son pied. Comme un garde de camp de concentration qui stoppe une évasion, il fanfaronne en montrant du doigt la trouvaille. Les deux guenons poussent des « Roooooooos » à répétition. Je les remercie de mettre leur main sur la bouche. Je leur dis qu’elles puent et me retranche dans l’appartement. Double tour. Je respire un bon coup.

Les événements du jour se bousculent dans mon crâne. Je plonge vers la toilette et m’y vide les entrailles. Le parcours Montagnes Russes aura été trop fort ce coup-ci. Je dégueule tout ce que j’ai. Me redresser m’est douloureux. À la cuisine, je prends un verre d’eau, le vide d’une traite et je m’affale sur le canapé. K.O.



Jeudi

Je viens de passer la moitié de la matinée à m’interroger sur mon état mental. Deux grammes de Dafalgan, un bon litre d’eau, trois cafés. Je n’arrive pas à comprendre, c’est moi qui ai fait tout ça ? Un type qui me fait une blague ? Je me sens comme lessivé. Je commence à avoir peur. Peur de moi-même. Qu’est-ce qui m’arrive ?

J’ouvre grand la terrasse, inspire une grande bouffée d’air salé. Et là l’idée me prend. Et si je me suicidais ? Je n’aurais qu’à sauter du balcon ? Ce connard de concierge sera bien obligé de nettoyer… Ha… J’imagine bien sa tronche ! Je me penche, pour mesurer la hauteur du saut. Et là, machinalement je me mets à crier. Je hurle à m’en péter les cordes vocales.

Putain, mais ils sont sourds ou quoi ?

Je ne comprends pas pourquoi ces gens restent là à le regarder sans bouger ? Je suis effrayé. « Mais il est en train de crever ! Meneer, Mevrouw, dœ iets ! »Violent comme arrêt cardiaque. Les convulsions du bonhomme sont impressionnantes.

Ça y est. C’est fini. Le concierge a claqué.

Le pauvre gars s’est arrêté de se tortiller. Il est étalé là, à même le sol.

C’est sûr, il est mort.

Je quitte l’appartement à toute vitesse, je descends, presque une volée d’escaliers à la fois. En bas, après la porte vitrée à gauche, puis encore à gauche vers le parking arrière pour contourner l’immeuble. Je suis dans le jardin, devant l’étang où se dandinait le pauv’ type qui faisait son attaque. Je sens le sang qui monte dans mes tempes, j’entends les battements de mon cœur dans ma propre tête. Mes battements et ma respiration.

Je m’arrête net. J’y crois pas.

Y a rien. Personne.

Juste deux vieux assis sur un banc de bois…

J’ai dormi. Je ne sais pas combien de temps.

Il fait nuit, j’ai fait le tour de l’horloge et plus. Je mets la cafetière en route. La proprio de l’appart m’a laissé un paquet de café guatémaltèque. J’écoute l’eau passer, le bruit me fait penser à un asthmatique qui respire difficilement.

Il était urgent de comprendre ce qui venait de se passer. Et pas seulement aujourd’hui. Depuis mon arrivée.

Je vais boire une première tasse sur la terrasse. Je fais coulisser la porte-fenêtre et m’approche du bord du balcon. Je regarde machinalement vers le bas, là où se trouvait le concierge. Ou pas ? J’en sais plus trop rien en fait. Avec tout ce qui s’est passé et que j’ai peut-être imaginé… Je ne sais vraiment plus quoi croire. En tout cas, ce qui est sûr c’est que je vois plein de nids dans l’étang. Ils n’y étaient pas cet après-midi, ça c’est certain. Les gens de l’immeuble ont dû à nouveau œuvrer pour la défense des oiseaux. Et si c’était la raison de sa crise cardiaque au pauvre type ? Ma réflexion s’arrête. Tout net.

Je ne suis pas seul.

Il y a quelqu’un sur la terrasse, à ma droite, il me semble deviner une ombre, une ombre assise sur la chaise.

C’est le concierge. Qu’est-ce qu’il fout là ?

Ma tasse se fracasse au sol. Ma tête se remet à tourner.

Je m’approche de lui, l’empoigne, le secoue, lui crie de se réveiller, rien. Son corps reste inerte, sur la chaise. Ma tête… Putain ça tourne…

On sonne. La porte d’entrée vole en éclat. Des flics s’engouffrent dans le studio, me plaquent au sol, me menottent.

— Vous avez le droit de garder le silence… Sachez que tout ce que vous direz...

On se croirait dans un film américain.

Sauf qu’ici, c’est moi qu’on emmène.

— Vous êtes accusé du meurtre de monsieur Jozef Vanneus, nous vous entendrons au commissariat.

Bon, à mon avis, les proprios seront pas contents...

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