Jouvence.

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Le temps d'un clin d'oeil au passage Je suis le reflet sur l'étang, L'ombre légère d'un nuage A je ne sais plus quel Printemps, La première brume d'Automne Et la poussière de l'Eté Où  [+]

Je l’appelle « Jouvence », ce n’est pas son nom mais, lisez, vous allez comprendre pourquoi.

Jouvence fut un petit garçon comme tous les petits garçons, du moins les petits garçons de l’époque où se déroule ce récit et qui n’a rien à voir avec la nôtre.
Il fut donc un petit garçon comme tous les autres mais quand il grandit il ne devînt pas un homme comme les autres, ni pire, ni meilleur, non, il resta un petit garçon.
Du moins il le resta « à l’intérieur » car pour ce qui est de l’apparence physique, elle changea bien sûr comme elle change pour nous tous.
Elle changea même tant et si bien qu’un beau jour le pauvre Jouvence eut des cheveux blancs et des douleurs dans certaines articulations.

Comme vous et moi, Jouvence avait traversé la vie en passant de l’apprentissage d’un métier à l’exercice d’une profession, une profession dans laquelle il avait eu l’occasion de voir ses contemporains prendre de l’âge et, d’autres bien plus vieux, disparaître de son horizon.
Et, tous ces gens qu’ils avaient côtoyés étaient « normaux » ; quand ils parlaient du temps où ils étaient petits garçons ou petites-filles ils disaient « autrefois » et ils ajoutaient en soupirant que ce temps était bien lointain et qu’ils avaient beaucoup changé.

Jouvence compris très vite que chez eux ce mot « changé » ne désignait pas que les modifications de leur visage ou de leur silhouette mais tout ce qu’ils étaient, leur mode de pensée, de raisonner, de vivre, de sentir...
Il se demanda alors s’il en était de même pour lui, se regarda un long moment dans son miroir en y réfléchissant profondément et il lui fallut bien s’avouer qu’en effet, lui aussi, vivait et se comportait autrement « qu’autrefois ».
Cette constatation l’attrista beaucoup, elle l’attrista même tant qu’il sentit les larmes lui monter aux yeux.

Et pourtant, pourtant, au fond de lui, il en était certain, le petit garçon qu’il était demeurait le même, terriblement malheureux maintenant de se voir réduit à une simple certitude impuissante face à cette fuite du temps qui nous concerne tous.
Jouvence traîna ainsi sa grande peine pendant plusieurs jours et surtout plusieurs nuits, où il se demandait sans cesse, au lieu d’essayer de dormir, comment retrouver ce que les autres appelaient « autrefois » et qui pour lui continuait d’être, au plus profond de lui, le présent.
Je vous assure qu’il y réfléchit longtemps jusqu’au moment où lui vint finalement cette réflexion de bon sens.
Il en fut si content qu’avec un orgueil un peu puéril, qui ne faisait d’ailleurs que la conforter, il l’a baptisa « la règle de l’oignon » et se mit en devoir de l’appliquer immédiatement.
C’était une idée toute simple mais que vous et moi nous n’aurions sûrement pas pu avoir, ou, si nous l’avions eu, que nous aurions sûrement rejetée avec un peu de condescendance ou de mépris, car vous et moi, n’est-ce pas, ne sommes plus ce que nous étions petite-fille ou petit-garçon.

Jouvence décida de commencer par quelque chose de « facile ».
Le premier jour il jeta son agenda (au moment où tout ceci se passe, le téléphone » portable-ordinateur » n’était pas même un rêve et l’on notait ses rendez-vous dans un petit carnet nommé « agenda » où chaque feuillet correspondait à un ou deux jours). Les petits garçons (les petites-filles) ont-ils (ont-elles) besoin d’un agenda ?
Le jeter était en effet facile, se débrouiller avec les conséquences de ce geste l’était un peu moins et, très vite, Jouvence en vint à ne plus répondre au téléphone pour éviter de devoir fournir quelque explication que ce soit à qui que ce soit pour quoi que ce soit. À l’extrême limite, et par pur amusement, il lui arrivait encore de décrocher son combiné mais au hasard et uniquement pour expliquer à son interlocuteur, quel qu’il fut, qu’il n’était pas là en agrémentant cette affirmation de quelque réjouissante affabulation en guise d’explication.
Les parents que nous sommes, savent à quel point les enfants sont doués pour ce genre d’exercice quand on laisse libre cours à leur talent naturel.

La seconde étape consista à ne plus lire de quotidien et Jouvence résilia son abonnement aux « Nouvelles du Pays » qu’il parcourait depuis 40 ans, toutefois, il s’autorisa à feuilleter des magazines tels que « Beaux-Jours » ou « Panorama du Monde » pour le plaisir de leurs photos et celui de quelques lignes anecdotiques.
Plus ardue fut la tâche qui consistait à ne plus occuper de comptes. Comme Jouvence ne possédait pas la panoplie complète des multiples outils financiers et placements divers dont on nous recommande de nous munir pour notre plus grand bien et notre sécurité future il y parvint cependant. Il ne conserva du peu qu’il pouvait avoir que le livret de caisse d’épargne que sa grand-mère approvisionnait déjà dans son « présent-autrefois » et en récupérant tous les mois, la totalité de sa retraite en espèces (évidemment diminuée des inévitables prélèvements divers, automatiques et obligatoires que son époque connaissait déjà, hélas) il put enfermer ce qu’il lui en restait dans une boîte à biscuits en fer blanc qui contenait encore ses trésors de petits garçons (qui sont, pour tous, la première petite montre-bracelet hors d’usage, un très mince anneau en fil d’argent (?), témoin de trop jeunes amours, le couteau de poche avec une grande lame, une petite lame, un poinçon, un ouvre-boîte et un tire-bouchon cadeau de son père à sa l’occasion de sa première escapade entre camarades). Il se retrouva ainsi dans une situation qu’il connaissait bien et dans laquelle il devenait parfaitement inutile de se préoccuper de ce que peut bien signifier ce mot « rentabilité ».

Le prochain pas en avant fut littéralement un « jeu d’enfant ».
Il avait toujours adoré les petits soldats et dès qu’il en eut acheté suffisamment il se mit à nouveau à organiser de grandes batailles pour la conquête des collines de livres posés sur son bureau ou la possession d’une portion de la plaine du tapis que dominaient les monts du canapé du salon.

Et ainsi de suite.

Au bout de quelques mois beaucoup de choses avaient changé mais il était évidemment plus facile de redonner leur place dans la cuisine au steak haché moelleux–purée de pommes de terre au bon goût de beurre frais, aux frites–poulet rôti, aux crèmes, mousses et crêpes au chocolat que de modifier certaines façons de penser ou d’agir.
Pour autant rien ne le rebutait et il ne cessait de progresser, retirant après sa peau, une à une, les différentes couches de l’oignon de son ancien quotidien.

Ce n’est qu’après quelques huit à neuf mois qu’il fit cette curieuse constatation, les rides accentuées de son front lui semblaient maintenant moins profondes lorsqu’il haussait les sourcils. Peut-être qu’un certain nombre d’occasions de contrariétés ayant disparu de son nouveau mode de vie il se retrouvait ainsi moins de situations où il était nécessaire de hausser les sourcils et les yeux au ciel et tout le monde sait qu’une fonction dont on ne se sert plus fini par se perdre. Quand même, cette constatation l’étonna un peu et il ne l’oublia pas.

Six mois de plus d’efforts et il n’aurait pas su vous dire qui gouvernait alors le pays ni ce qui pouvait bien s’y passer politiquement parlant car ce mot de « politique » ne lui disait plus rien.
C’est à peu près à ce moment-là qu’il constata la disparition des poils blancs qui en commençant d’envahir ses sourcils avait annoncé la proche et définitive victoire de son blanchissement.

L’infanterie de ligne napoléonienne avait parfois fort à faire contre celle des Autrichiens, des Prussiens, des Russes ou des Anglais mais elle manquait rarement de conquérir ou de reconquérir la totalité du terrain terriblement accidenté et difficile du bureau et les beignets le soir avec une tasse de chocolat chaud était décidément un excellent choix.
Par ailleurs, « Le Sapeur Camembert » de Christophe était une excellente lecture au lit juste avant de devoir éteindre la lumière car les enfants, même les petits garçons (il en est de même pour les petites filles), vous le savez bien, ne doivent pas veiller trop tard.

Comme le temps dans la lente uniformité de son écoulement, avait perdu l’essentiel de son importance, Jouvence aurait été bien incapable de vous dire à quel moment précis par rapport au début de ses efforts il se rendit compte qu’il voyait et entendait mieux.
Quant à la date exacte à laquelle ses cheveux cessèrent d’être blancs il ne vous en aurait rien dit non plus n’ayant prêté aucune attention à ce changement d’apparence.

C’est pourquoi, je me trouve, moi aussi, incapable de vous dire quand cet homme que nous appelons « Jouvence » et qui portait au fond de lui ce petit garçon qu’il savait inchangé et qui était aussi « Jouvence » ne fut plus qu’un seul « Jouvence » dans son être et dans son aspect mais je puis vous assurer qu’à le voir vous ne lui auriez certainement pas donné son âge si tant est que ce mot ait vraiment un sens.

Voilà, le conte est fini et si vous voulez vraiment savoir qui en fut le héros, il s’appelait et il s’appelle encore « Tous et Chacun ».
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