Jours et nuits jusqu'à ce que la neige fonde

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Je suis seul. Ce n'est pas dans ma nature ; pourtant je suis seul. Je laisse de profondes empreintes derrière moi, sur le sol blanc immaculé. Elles sont vite recouvertes par la neige ; personne ne pourra déterminer mon chemin. Depuis des jours que je marche dans ce désert glacial, je n'ai pu attraper que quelques oiseaux téméraires, des rongeurs intrépides... Autant dire que mon ventre est vide. Il gronde de faim et, engourdi par le froid, je grogne pour lui répondre.

Cette fois, à la nuit tombée, la pleine lune éclaire ma route et fait scintiller la blanche neige. À la vue de cet astre, l'espoir m’emplit, d'instinct je hurle vers le ciel, j'accélère le pas, de plus en plus vite ; je m'élance, je cours dans la nuit, je hurle, je gueule ma solitude. Si la pleine lune annonce l’espérance et un événement important comme le racontent mes ancêtres, est-ce le signe que je vais retrouver les miens ? Que j'ai recouvré ma liberté ? Vais-je à nouveau pouvoir chasser et me battre dans la neige ? Revigoré par cet espoir, je cours toute la nuit.
À l'aube mes forces me quittent. Haletant, la langue pendante, je me laisse tomber sur le sol glacé.

Je ne sais combien de temps j'ai passé là. À mon réveil je suis recouvert de neige, mes empreintes ont disparu... mais d'autres sont apparues, plus grandes, plus longues... Je n'ose pas bouger. Je guette le danger. Je dresse l'oreille, intrigué par des chuchotements angoissés. Je ne comprends pas ce qu'ils se disent, nous n'avons pas le même langage, cependant je me doute du sens de leurs paroles : c'est toujours pareil, les hommes n'apprécient pas les êtres différents, ils ne les chassent pas, ils ont peur mais dès qu'ils ont une chance de les attraper, morts ou agonisants, la fierté leur monte à la tête et ils ne ratent pas une occasion. Je les sens approcher d'un pas hésitant. Je ne veux pas qu'on m'emprisonne à nouveau parmi eux. Je bondis sur mes pattes ! Je grogne, je les fixe de mes yeux les plus menaçants, incapable malgré le danger de réagir autrement. Doucement, ils reculent de quelques pas. Je ne grogne plus mais garde posé sur eux mon regard terrifiant. Lorsqu'ils s'estiment suffisamment loin de moi, ils se retournent et, criant de peur, courent jusqu'à leurs traîneaux. Je les vois s'éloigner puis disparaître à l'horizon.

Calmement, je reprends ma longue marche dans la même direction qu'eux, j'ai peut-être une chance de trouver leur village. Je suis affamé. Il ne neige plus, mais il y a du vent. Ces bourrasques d'air froid m'arrachant mes forces, à plusieurs reprises je tombe en avant et m'enfonce dans la neige mordante.
La journée passe ainsi, m'épuisant toujours plus jusqu'à ce que la respiration du ciel se fasse plus sereine. Le soleil se couche alors, teintant de jaune la neige qui n'en a plus l'air : si je ne sentais pas le froid me transpercer jusqu'aux os, je croirais du sable. Je n'en ai jamais vu mais de lointains parents, disparus depuis longtemps, ont connu un périple tel que le mien dans le sable et sous la chaleur. À force de hurler leur histoire à la pleine lune, le mot est passé qu'un tel endroit existait, tout comme des déserts de verdure. C'est l'Ancien qui me l'a raconté. Il en connaît des choses, ce n'est pas pour rien qu'il est le chef. Il est fort aussi et je ne suis pas pressé d'avoir à l'affronter.

Dans l'obscurité de la nuit, je discerne au loin un regroupement de lumières. Lorsque la lune est au zénith, j'arrive dans un village où se baladent des effluves de chair fraîche. Mais tout est fermé, je ne vois pas une âme égarée. Les rues sont désertes, les portes closes. Le silence règne. Je traverse le village sans m'arrêter : inutile de se faire remarquer.

* * *

Le problème, voyez-vous, c'est que depuis ma visite dans ce village il n'a pas neigé. Au petit matin les hommes ont dû voir mes empreintes dans le sol de l'hiver. Femmes et enfants se sont enfermés chez eux, toutes les issues ont été bloquées. Des barricades vivantes d'hommes armés me traquent pour protéger les leurs. Je suis différent, je suis un être affamé, ils me craignent. L'alerte a été lancée, impossible pour moi de passer par un autre village, c'est bien trop dangereux.
Je cours, j'esquive les offensives, j'implore la lune qui ne nous a pas encore tout à fait quittés, j'implore les astres et le ciel pour que la neige se remette à tomber et me permette de disparaître. Les chiens de traîneau derrière moi se rapprochent sans grande difficulté : je serai bientôt mort...
Tout à coup, je sens atterrir sur le sommet de ma tête une perle glacée. Puis une autre puis une autre, et encore et encore, de plus en plus fréquentes. Il neige ! Me voilà sauvé ! Je suis sauvé ! Un nouveau souffle m'emplit, je cherche dans ce désert plat et blanc, un recoin, une cachette, un obstacle pour mes poursuivants, en clair : une échappatoire ! L'épaisse neige qui tombe à verse et efface les traces de mon passage me permet de reprendre de l'avance, mais rien à l'horizon ne me ferait disparaître. Quand j'aperçois, à peu de distance, une épaisse couverture blanche qui laisse apparaître le néant mortel au-dessous. C'est une rivière gelée. En son centre, un trou béant. Je peux échapper à mes poursuivants, mais la mort me guette toujours. Est-ce un risque à prendre ? Est-ce ma chance ? Pas le temps de tergiverser.

Crrr... Crrr... CRAC !
Porté par ma course, je me suis retrouvé sur la glace finalement trop fine pour me supporter. À grands coups je m'agite à la surface comme le ferait un chien pour s'en sortir. Paniqué par l'eau qui me trouble la vue, je m'énerve, bois la tasse, recrache, respire difficilement ; le froid me paralyse peu à peu, m'emprisonne. Je ne vois plus, ne ressens plus, n'entends plus ; la gorge me brûle. L'eau m'entraîne dans les profondeurs, m'avale dans son ventre obscur.
Il me semble que j'entends une voix lointaine, très lointaine qui me parvient en écho : « Encore un effort, tu dois montrer aux hommes que tu es fort et tu dois retrouver les tiens, ils t'attendent ».

* * *

Après avoir puisé mes forces dans cette petite voix et après de nombreuses tentatives, j'ai fini par sortir de l'eau et me hisser sur la rive. Allongé de côté dans la neige, mon corps se soulève à intervalles réguliers, je reprends mon souffle. Lorsque j'ouvre les yeux, je vois la lente et imperceptible danse des flocons. Je vois l'ouverture de la glace où je suis tombé ; je suis passé de l'autre côté de la rivière. Les hommes et leurs chiens sont partis. Ils me croient certainement gisant dans l’abîme.
Je reste ainsi toute la journée, immobile ou presque. La nuit vient, sombre et nuageuse. Cette obscurité totale n'a rien de réconfortant, mais je ne dois pas me laisser aller. Enhardi par la faim, je me lève et m'éloigne du flot figé. Sur mon chemin je trouve un oiseau mort, congelé. Il est peut-être tombé en plein vol, tout à coup privé de liberté et s'est retrouvé au sol, le bec dans la neige et les ailes déployées. À cause du froid, de la neige et du vent ses plumes sont en bataille, certaines ont disparu. Je veux le retourner, il me faut insister. En effet, le froid et l'humidité l'ont brûlé. Lorsque je le mets sur le dos, la peau de son ventre reste collée à la neige tassé et durcie. À l'intérieur, rien n'a pourri ; je l'avale en deux bouchées et recrache les os.

Pendant un temps que je ne peux définir, j'avance dans ce qui me semble la bonne direction. Je marche, cours, reprends mon souffle, cours, marche... Et le temps passe. La neige commence à fondre et on aperçoit par ci par là quelques touffes d'herbe, de la terre boueuse. Un jour je discerne au loin les montagnes, le lendemain elles disparaissent sous un épais brouillard. Plus je m'approche de ces montagnes, plus les odeurs de pins et de sapins m’enivrent. Est-ce une forêt ? Si c'est le cas il y a sans doute du monde, mon monde, parce que depuis la montagne nous pouvons dominer et dans la forêt nous pouvons nous cacher.
Un soir de nuit noire, j'aperçois sur ma droite une lumière orangée et dansante : le feu. J'ai peur du feu, cet être coléreux qui s’enflamme à la moindre brise et peut rendre poussière quiconque le touche. J'ai peur mais s'il est né ici c'est que des hommes se réchauffent auprès de lui. À pas de loup, je m'approche du campement. Je me cache derrière une tente d'où je vois le dos de trois personnes face au feu. Une quatrième entre dans une tente. Au-dessus des flammes est embrochée de la viande. Le feu crépitant y goûte et, accompagné d'une légère bise, me murmure à quel point cette viande fraîche et encore saignante est exquise. Mon estomac se fait entendre, il réclame ce délicieux met. Toutefois, je prends mon mal en patience et attends que les campeurs se couchent, puis que le feu s'endorme. Alors je bondis hors de ma cachette et me jette sur ma proie ! Mes crocs plantés dedans libèrent le sang qui s’écoule dans ma gorge. Je ne dois pas rester là pour déguster mon repas, seulement, je n'ai pas le temps de partir.
Je dresse l'oreille, intrigué par un mouvement derrière moi. Du coin de l’œil, je vois une des personnes sortir de la tente. Elle crie pour alerter les autres. Ni une ni deux, je fuis avec mon butin vers le lieu où je pourrai les perdre. À l'orée de la forêt je distingue de l'agitation. Je hurle pour signaler ma présence, perdant mon déjeuner, mais qu'importe, la fin de mon périple approche. À mon appel, tout un groupe répond et je les vois sortir de la forêt ; quitter peu à peu l'obscurité protectrice et s'avancer d'un pas sûr dans la nuit éclairée par les torches de mes poursuivants. Le feu, comme à son habitude, danse, et par l'ombre grandit ma famille, ma tribu, ma meute. Je suis enfin parmi les miens. Je suis l'enfant-loup.

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simon BERLINER · il y a
Un plaisir de vous lire à vos petits fils 😘
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Les Histoires de RAC · il y a
Une très agréable histoire, un récit bien mené (avec des frissons) et une jolie plume, bravo !
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Patrick · il y a
pourquoi est-il seul? le saurons nous un jour?
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Mieviellan · il y a
C'est un mystère que seuls les lecteurs et leur imagination peuvent résoudre...!
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Patrick · il y a
mais pourquoi s'est-il retrouvé seul, le saurons nous un jour?
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
l'hiver vu par un loup (ou par un enfant humain élevé chez les loups), un regard original... et très prenant ! j'aime :-)
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Graindesable · il y a
Un grand oui. Enfin une œuvre qui ne commence pas par : "Il pleut ce matin" ou "Il faisait beau en ce début d'après midi" ou "Il est sept heures, le réveil sonne"... Bien écrit et bonne histoire. Bravo.
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Mieviellan · il y a
Merci beaucoup!
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Atchopar · il y a
Mes félicitations.
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Mieviellan · il y a
Merci!
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Linda Martinello · il y a
Continu, tu as beaucoup de talent, persévère, tu iras loin ;-)
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Isabelle Dienst · il y a
J ai vote pour toi tu as vraiment beaucoup de talent :-) continue !

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