Jour de paie

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En compétition

Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

Image de Été 2020

Rémi

L’agent immobilier avait exhalé un optimisme inébranlable. Un homme jeune, au sourire commercial, les cheveux coupés ras, une gourmette en argent qu’il ne cessait d’agiter en brassant l’air pour y dessiner un avenir forcément radieux, costume gris, chemise blanche, cravate bleue, des souliers noirs si vernis qu’on ne pouvait les regarder sans cligner des yeux. Il avait dû avaler une bande magnétique pré-enregistrée, qui répondait aux questions du client éventuel avant qu’il ne les ait posées, avant même qu’il y ait songé. Une mécanique bien rodée, une machine à vendre.
À bout de leurs hésitations, Rémi et Sophie Caldi avaient signé, s’endettant pour vingt ans. Un pavillon rue des bleuets, à droite de la rue des jonquilles, tout beau, encore neuf, dans un village tout beau, encore neuf, où des dizaines de clones bordaient les rues qui y serpentaient pour éviter l’ennui de trop longues lignes droites. Le Clos de la Reine, proclamait la large borne en gneiss rouge qui en signalait l’entrée. Mais l’agent immobilier avait été incapable de citer quelle reine avait bien pu venir batifoler dans ces champs de luzerne. Un paradis en parpaings, ravalements ton pierre et toits à deux pans de tuiles rouges, non loin des commerces, des écoles, des transports, mais suffisamment loin quand même pour donner une impression campagnarde. Deux voitures étaient absolument indispensables à un couple pour aller travailler, car aucun emploi n’existait à proximité. Un village-dortoir, surgi de terre en quelques années, sans aucun lieu de rencontre. Mais Rémi et Sophie s’en moquaient, tant leurs activités se trouvaient hors du Clos : lui était trompettiste en orchestre, et voyageait souvent. Elle était experte-comptable, dans un gros cabinet implanté dans la grande ville voisine. Mylène, leur fille, filait vers ses dix-sept ans, et fréquentait le lycée voisin, enfin pas trop voisin, puisqu’un deux-roues motorisé lui était indispensable pour parcourir les cinq kilomètres aller, puis les mêmes cinq kilomètres retour en fin d’après-midi. Mylène préférait quand sa mère la conduisait puis la ramenait, et rêvait de posséder une petite voiture à elle. Mais elle devrait encore piaffer une bonne année avant de pouvoir passer le permis. Pour prendre de l’avance, elle potassait le code de la route, et pratiquait la conduite accompagnée avec son père, quand il était présent entre deux tournées orchestrales.
Pour eux, la vie déroulait un chemin semé de fleurs.
Brutalement, en avril de cette année-là, le confinement leur tomba dessus, telle une enclume surgie de nulle part. Comme si le film de l’existence s’était arrêté, figeant des millions de personnes dans une situation qu’ils n’avaient pas choisis. Pourtant, cela n’aurait dû être qu’une demi-surprise : le virus tueur progressait rapidement en Europe, sans qu’aucun traitement ne puisse l’arrêter. Les morts s’empilaient sur les morts, par des charretées de centaines chaque jour. L’angoisse semblait palpable dans l’air, tout le monde se méfiait de tout le monde. Pour enrayer l’épidémie, le gouvernement avait donc décidé d’arrêter le pays tout entier, en fermant les frontières, les entreprises, les écoles, les lieux de loisirs, les parcs, en n’autorisant les rares déplacements que pour s’approvisionner en denrées alimentaires, en interdisant les fêtes, les spectacles, les voyages, les mariages, les enterrements, bref, en suspendant toute vie sociale.
Ce fut ainsi que Rémi se retrouva seul, sa femme malencontreusement partie visiter sa mère, accompagnée de sa fille.
Ce fut ainsi que, dès le début du confinement, il apprit l’incroyable nouvelle : le ticket de loto acheté quelques jours auparavant décrochait la timbale. Dix-sept millions d’euros lui pleuvaient sur la tête ! Cinq petits numéros de rien, 1 – 13 – 19 – 23 – 41 – 47, qu’il jouait invariablement chaque semaine depuis des années, et qui n’avaient jamais rien rapporté, cette fois l’habillaient des atours de la fortune. Sophie l’avait souvent moqué, de ne jouer que des nombres premiers, et de plus toujours les mêmes. Pour elle, tant d’années d’échecs prouvaient largement leur inutilité. Il allait la faire mentir. Le dix-sept gagnant était un nombre premier, qui allait cautériser toutes les plaies et bosses de sa vie. Et le pauvre trompettiste du dernier rang de l’orchestre allait faire baver d’envie tous les autres cuivres rutilants.
Son premier réflexe fut d’appeler sa femme et sa fille pour leur claironner la bonne nouvelle. Ils allaient pouvoir rembourser le crédit de leur pavillon, et même aller vers d’autres rêves pas encore imaginés. Son second réflexe fut de ne pas les appeler. Non pas pour leur cacher et tout garder pour lui, mais pour leur faire la surprise quand le déconfinement aurait lieu. Une surprise de taille XXL.
Le lendemain, après avoir passé une nuit blanche remplie à ras bord d’excitation, il téléphona à la Française des jeux. Il avait soixante jours pour toucher le gros lot, une durée qui serait certainement portée à cent vingt jours à cause du confinement. Car il devait remettre le ticket contre le gros chèque. Un déplacement impossible en ce moment. Bien que seul chez lui, il paniqua. Et si quelqu’un venait lui voler le précieux sésame ! Il fallait le cacher. Mais où ? Nerveusement, il envisagea plusieurs endroits. Dans le pot de tabac qui lui servait de réserve pour sa pipe ? Non, il risquait de s’abimer. Dans le pare-soleil de la voiture ? Non, elle pouvait être volée, couchant dans la rue. Sous la ménagère ? Là aussi, au contact de métal, les numéros du ticket pouvaient s’effacer. Dans le panier de linge sale ? Oui, très bonne idée, il reprenait ainsi le principe de « La lettre volée », une célèbre nouvelle d’Edgar Poe. Oui, mais le ticket s’imprégnerait des odeurs de sueur des vêtements. Trop vulgaire. Parcourant la maison des yeux, son regard s’arrêta sur son instrument de travail posé dans son étui recouvert de velours noir : sa trompette ! Une magnifique Yamaha YTR – GII, à trois pistons, dont le laiton brillait sur son lit de velours. Une cache idéale, qui irait voler une trompette ?
Il roula soigneusement le ticket, après l’avoir photographié avec son portable, et l’introduisit dans le tube central. Une trompette qui valait dix-sept millions d’euros ! Pour le faire ressortir, il n’aurait qu’à souffler dans l’embout. Une note éraillée en résulterait sûrement, mais qu’importe !
Ainsi rassuré, il put dormir presque une nuit entière.
Dès le lendemain, sa cachette idéale vira au cauchemar. Il avait l’habitude de jouer tous les jours, pour ne pas perdre de son art. Mais il eut beau souffler, le ticket ne ressortait pas. Il sentit des gouttes d’angoisse lui perler sur le front. Il ne pouvait quand même pas se présenter à la Française des jeux avec une trompette ! Il alla chercher un trombone, le déplia et modela un vague crochet à un bout. Les premiers essais furent infructueux. Il perdait patience lorsqu’enfin, le précieux papier sortit de son logement, à peine déchiré. Après un « ouf » de soulagement, il lui fallait trouver un meilleur endroit où dissimuler sa fortune. D’abord, aplanir le ticket, puis l’enrober dans un papier aluminium, puis ouvrir la coque de son téléphone, l’y insérer, et refermer le tout. La coque résistant un peu, il partit dans la cuisine chercher un petit couteau. Lorsqu’il revint au salon, il se figea sur place : par la porte-fenêtre demeurée ouverte en cette belle journée d’avril, une pie avait atterri sur le seuil, attirée par la brillance de l’aluminium. Rémi sentit la peur l’envahir, il se précipita en criant, mais trop tard, l’oiseau s’était envolé au sommet du toit voisin, emportant dans son bec le précieux talisman. Le pauvre trompettiste se rua dans le jardinet, pour la voir disparaitre sur la canopée des toits. Il eut beau hurler de rage, ses rêves venaient de s’envoler.

Les Bertin

À une cinquantaine de mètres de là, rue des millefleurs, Raymond et Simone Bertin regardaient la télévision. Un soap-opéra de fin de matinée, dont personne ne comptait les épisodes, avec des personnages jeunes, riches, beaux et belles, qui se débattaient dans d’insolubles problèmes psychologiques. Les Bertin, que la société rangeait dans la case séniors confirmés, adoraient cette piqure de fiction quotidienne. Raymond, cloué dans un fauteuil roulant depuis des années après un terrible accident, tendit l’oreille vers le foyer fermé de la cheminée. Aucun feu ne ronronnait dans l’âtre, mais un bruit inhabituel s’en dégageait.
— Simone, regarde, dans la cheminée, derrière la vitre !
— Mais c’est une pie ! Elle a dû tomber dans le conduit, cette idiote !
— Ouvre la vitre, libérons-la !
— Attends, d’abord j’ouvre la porte-fenêtre. J’arrive, pie voleuse, j’arrive ! Et ne mets pas de la suie partout !
Dès l’ouverture, l’oiseau se cogna au plafond, imprimant en noir sa silhouette, tournoya un instant au-dessus de la tête des deux vieux, puis s’envola vers la liberté, vers la lumière, vers le soleil. Elle se posa sur un peuplier et se mit à jacasser en un trille de notes aigües.
— Elle raconte sa mésaventure ! expliqua Raymond.
— Tais-toi donc, plutôt que de proférer de pareilles âneries. Oh, regarde ! Elle a laissé un petit bout de papier alu. Mais c’est un ticket de loto ! Il est peut-être gagnant ! Je vais regarder sur le journal.
— Tu rêves, mamie !
Elle chaussa ses lunettes de vue.
— On ne sait jamais ! Je cherche la page… ah, la voilà ! 1 – 13 – 19 – 23 – 41 – 47… Papy, papy ! C’est incroyable, tous les numéros sont bons ! Voyons, voyons le prix… Papy, nous avons gagné dix-sept millions d’euros !
— Dix-sept millions ! Tu es sûre ?
— Sûre et certaine ! Bénie soit cette pie !
— Mais nous n’avons pas joué ! Il faut rendre ce ticket.
— À qui ? À personne ! Je vais appeler La Française des jeux. Je monte dans le bureau, je reviens ensuite te raconter.
Lorsqu’elle redescendit, son visage était crispé.
— Alors ?
— L’employé était stupéfait qu’il y ait deux gagnants pour le même ticket.
— Le premier a donné son nom ?
Elle secoua la tête.
— Non, alors moi non plus. De toutes façons, le vrai gagnant est celui qui apporte le ticket. Donc ce sera nous, quand je pourrai sortir. L’employé m’a dit que j’avais un délai de trois mois, au moins. Ce fichu confinement va s’arrêter avant, j’espère. Papy, nous allons pouvoir payer l’opération, tu vas remarcher.
Elle souriait, en imaginant son mari rajeunir de dix ans, se promener avec elle main dans la main au bord de la rivière, pousser un caddie de supermarché comme tout le monde, et peut-être conduire à nouveau la voiture qui dormait sous une housse dans le garage.
— Tu vois, murmura Raymond les yeux rivés au plafond, on va laisser cette trace de la pie, en souvenir de ce jour béni.
Le carillon de la porte d’entrée retentit.
— Ah, ça doit être Lou qui apporte les provisions ! je vais lui ouvrir.
La jeune femme s’encadra dans l’entrée. Une trentaine d’années, grande et élancée, ses cheveux bruns noués en queue de cheval, un masque chirurgical vert lui barrant le visage. Elle tirait un caddie bien rembourré. En revenant du supermarché, elle avait fait un crochet par le bureau de tabac, pour consulter les numéros gagnants de la semaine. Cinq sur six étaient les bons. Quelques centaines de milliers d’euros allaient tomber dans l’escarcelle bien plate de son couple. Une merveilleuse journée qui la faisait chantonner, et lui faisait oublier la panique qui régnait dans le service de réanimation de l’hôpital Marie Lannelongue où, toute infirmière qu’elle était, la litanie des décès dus au virus ne cessait de s’allonger, malgré les efforts des personnels soignants.
— Vous êtes gaie comme un pinson, ma petite Lou.
— J’ai gagné au loto, nos problèmes vont s’envoler comme soleil après la pluie.
— C’est extraordinaire, car nous aussi, nous avons gagné.
— Mais vous ne sortez pas, vous ne pariez jamais !
Simone, bavarde comme une pie, ne put s’empêcher de lui raconter leur bonne fortune. Ils posèrent les deux tickets côte à côte, en soupirant d’aise. Puis Lou déballa les courses, s’assit un moment pour papoter, puis se leva et prit congé.
La vieille dame n’avait rien vu. Elle avait échangé les deux tickets.

Lou

Lou Bonnefoy et son mari Mathias habitaient rue des myosotis, dans un pavillon semblable aux autres dans sa structure, mais différent par la décoration extérieure, où un bleu ciel habillait volets en bois, porte d’entrée et grille d’agrément. Des animaux improbables, en résine ou en fer peint, parsemaient la petite pelouse de façade.
Lou rentra, toute guillerette, dans le salon où son mari se tenait avachi sur un canapé, des écouteurs dans les oreilles. Elle les lui arracha.
— Chéri, j’ai une grande nouvelle ! Tu as beau avoir perdu ton boulot de cadre commercial depuis un moment, nos ennuis financiers sont terminés !
Et elle lui mit le ticket magique sous les yeux, en babillant à un rythme saccadé.
Il écoutait avec un sourire béat, lorsque soudain il la prit par les épaules.
— Tu as fait quoi ?
— Mais presque rien ! J’ai juste un peu aidé le destin. Mon chéri, nous avons besoin de cet argent, mais pas eux.
— Qu’en sais-tu ?
— Mais ils sont vieux, lui est invalide, leur vie est derrière eux ! Nous, nous avons encore tant de choses à accomplir !
— Au prix d’un vol ?
— Ce n’est rien qu’un tout petit vol. Et puis, à notre tour, nous pourrons les aider…
— Les aider comment ? Tu plaisantes ? Et je te rappelle que tes gains avec le ticket à cinq bons numéros auraient largement suffi à payer le pavillon et à voir venir. Tu es une goinfre, Lou ! Dix-sept millions, alors qu’un demi aurait suffi. Va leur rendre, tu diras que tu t’es trompée.
La moue boudeuse de Lou fut une réponse évidente.
— Je t’en prie, ma chérie, tu es une infirmière honnête, alors va leur rendre. Je suis sûr qu’en remerciement, ils t’en donneront une partie.
— Tu crois ?
— J’en suis sûr.
— Mais avant, je le prends en photo avec mon téléphone, en souvenir.
Puis, le visage fermé, elle claqua la porte d’entrée, en colère contre son mari et contre elle-même.
— Je vais faire semblant de le rendre, mais je le ferai plus tard. Peut-être, maugréa-t-elle.
Elle mit en route le moteur de sa voiture, posa son sac sur le siège avant et démarra. À une centaine de mètres de là, à un croisement, un jeune homme noir semblait distribuer des prospectus avec bien peu d’entrain. Elle s’arrêta pour laisser une priorité. Personne en vue. La suite se déroula en un éclair. Elle ne vit même pas le jeune homme traverser la rue, que déjà il ouvrait la porte avant, se saisissait du sac et prenait la fuite.
Lou se mit à hurler, descendit de voiture pour lui courir après. Mais elle le perdit rapidement de vue, dans ce lacis de rues toutes identiques qui ressemblaient à des macaronis disposés n’importe comment. Alors elle s’assit, et fondit en larmes.

Boubacar


Le voleur, s’étant assuré qu’il l’avait semée, ralentit le rythme et se força à marcher normalement. La décharge d’adrénaline était passée, et les battements dans ses tempes ralentirent. Heureusement, car il savait qu’il avait, depuis la naissance, un souffle au cœur. Décidément, il avait choisi une voie dangereuse, il lui faudrait se reconvertir.
Mais auparavant, vider son sac à l’ombre d’un muret. Prendre l’argent, les cartes de crédit, le portable. Abandonner le sac en le jetant dans le jardin voisin.
Anibal allait être content. Dans sa bande de petits voleurs et de vendeurs de drogue, chaque élément était désigné par une lettre. Plus la lettre s’approchait du A, mieux l’élément était noté. Et sa part des rapines et des ventes augmentait. Ils étaient payés à la commission, en quelque sorte. Boubacar s’appelait Y. Un débutant, qui avait abandonné ses études et gravitait autour d’un amas de barres et de tours mal entretenues. Peut-être passerait-il W, avec ce vol à la tire réussi.
Plein d’espoir, il monta dans le bus qui allait le ramener en ville, rabattant sa cagoule sur sa casquette.
Mais il se mordit les lèvres : il avait oublié le trousseau de clés, avec l’adresse. Trop tard pour revenir sur ses pas, il avait jeté le sac par-dessus le mur d’une propriété. Anibal allait lui faire la leçon, il ne passerait peut-être que X. Il ferait mieux la prochaine fois.

Anaëlle

De sa cuisine, elle avait vu l’objet marron atterrir dans son jardin. De quoi s’agissait-il ? À la fois curieuse et furieuse qu’un inconnu se permette de jeter ses déchets dans son jardin tenu au cordeau, elle sortit et se dirigea d’un air martial vers l’objet du délit. Un sac à main ! Fouineuse comme une pie, elle en inventoria rapidement le contenu. Un portefeuille. Vide, sans argent, mais une carte d’identité au nom de Lou Bonnefoy. Rue des myosotis ? Mais c’était dans le village ! Elle ne réfléchit que quelques instants. En tant qu’institutrice, elle enseignait toujours aux enfants l’honnêteté, elle devait rapporter le sac à sa propriétaire. Après avoir rapidement vérifié une petite chose sur son portable, puis passé deux coups de fil, elle attrapa son manteau de demi-saison et son sac, puis sortit pour remonter sa rue des coquelicots.
— Bonjour, je suis Anaëlle Chanac, j’habite un peu plus loin dans le village, j’ai trouvé le sac de votre femme dans mon jardin, et je vous le rapporte.
Lou se précipita comme une folle, bousculant son mari, pour en inspecter le contenu.
— Vous avez regardé ?
Le ton était un peu agressif.
— Oui, pour l’adresse, sinon je n’aurai pas pu…
— Merci, merci beaucoup ! Bonne journée à vous.
La porte se referma brutalement, et Anaëlle entendit la femme hurler de rage, et son mari tenter de la calmer. Elle sourit. Dans son portefeuille à elle, le ticket magique se trouvait bien au chaud, entre une carte de crédit et une attestation de mutuelle. Puisque pour cause de confinement, son école était fermée, elle avait du temps libre. La Française des jeux avait été très étonnée qu’une nouvelle gagnante se fasse connaitre, et qui souhaitait demeurer anonyme comme les précédents. Décidément, un ticket voyageur qui ferait plusieurs pigeons ! Elle marcha d’un pas léger, ayant l’impression de léviter, en fredonnant une scie à la mode. Parvenue au numéro 62, elle sonna trois fois. La porte s’ouvrit après quelques instants sur un homme chauve qu’elle embrassa sur la bouche.
— Bonjour, toi, Do-Ré-Mi chéri. Aurélien, mon sous-marinier de mari, est en mission. Il a quitté l’ile Longue voici une semaine, et ne reviendra pas avant deux mois.
— Magnifique ! Magnifique ! Tu veux boire quelque chose ?
— Un jus d’orange pressée, je les adore.
— Serais-tu pressée, toi aussi ?
— Très. Il y a urgence.
— Tu veux la position du tireur couché ?
— Oui, si je suis la cible, minauda-t-elle avec gourmandise.
— Le premier dévêtu de nous deux aura gagné.
— Gagné quoi ?
— Le droit à une deuxième fois.
Ils coururent dans la chambre, tout en arrachant leurs vêtements qui les brûlaient comme une tunique de Nessus. Quinze jours qu’ils n’avaient pas fait l’amour, ils se trouvaient comme des prisonniers en manque qu’on libère de leur cellule.
La tornade une fois apaisée, ils paressaient dans le lit ravagé, blottis l’un contre l’autre.
— J’ai une grande nouvelle, commença Anaëlle.
— Tu es enceinte ?
— Mais non, tu sais bien que nous prenons des précautions. En fait, un petit miracle m’est arrivé aujourd’hui, absolument par hasard.
Plus elle racontait l’histoire du ticket gagnant, plus le visage de son amant se rembrunissait.
— Tu l’as avec toi ?
— Bien sûr, je ne vais pas lâcher dix-sept millions d’euros !
— Montre-le-moi !
Elle se leva, entièrement nue, se rendit dans le salon et sortit le portefeuille de son sac.
— Regarde, quelques centimètres carrés de papier qui vont me rendre riche !
— Donne-le-moi, gronda Rémi Caldi, lui aussi entièrement nu, c’est le mien ! Une pie me l’a volé !
Anaëlle était stupéfaite. Mais elle cacha le ticket dans son dos.
— Tu es sûr que tu vas bien ?
— Donne-le-moi tout de suite !
— Tu es fou ? Pas question ! La bagatelle, je veux bien, mais l’argent, je le garde !
Alors Rémi se jeta sur elle, et ils roulèrent sur le tapis. Soudain, Anaëlle heurta de la tête un angle de la table basse en verre, et perdit connaissance. Rémi sortit de sa main le ticket froissé d’un air triomphant.
— Allez, cesse de jouer les mourantes, relève-toi !
Mais elle ne bougeait plus. Un filet de sang s’échappait de sa tempe et formait sur le tapis une auréole de plus en plus large. Rémi prit peur.
— Anaëlle, réveille-toi ! Je n’en veux plus de ce ticket, je te le rends ! Allez, réponds-moi !
Il appuya un doigt sur son cou. Aucune pulsation.
Il se leva, jeta le ticket par la fenêtre, et revint vers le corps inerte de son amante, en pleurant.
— Mon Dieu, mon Dieu, mais qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait ?
À ce moment, la serrure de la porte d’entrée tourna. Rémi leva les yeux, épouvanté.
— Surprise, c’est nous ! s’écrièrent Mylène et Sophie Caldi, nous avons bravé…
En découvrant l’horreur dans le salon, la jeune fille se mit à hurler de terreur.

Krek

Perchée sur l’arête du toit du pavillon voisin, Krek la pie repéra un petit bout de papier brillant que quelqu’un venait de jeter. Elle prit son envol, atterrit gracieusement sur la pelouse, attrapa dans son bec le ticket en s’envola vers son nid. Iik, sa compagne, serait contente de ce splendide coussin.
Elle y déposerait de beaux œufs, le printemps serait un délice. Après avoir déposé son présent, Krek se percha sur une antenne de télévision, et se mit à imiter le corbeau à grand renfort de notes suraigües. En bas, un véhicule avec un gyrophare bleu venait d’arriver.

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Image de Vero. La Comete
Vero. La Comete · il y a
Que de rebondissements !
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Keith Simmonds · il y a
Une imagination foisonnante pour cette histoire empreinte de délicatesse et d'humour ! Mon soutien ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en lice pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Isa D · il y a
J'ai adoré le voyage rocambolesque de ce ticket facétieux. J'ai trouvé particulièrement drôles les tentatives de Rémi pour cacher son ticket gagnant. La fin est aussi savoureuse. Bravo pour votre imagination et votre écriture très dynamique.
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Pierre LE FRANC · il y a
Toute la vie d'un lotissement comme il y en a tellement avec ses joies, son insouciance, ses aventures et ses accidents de la vie. Tout cela tournant autour d'un personnage innocent : le ticket gagnant. Une lecture savoureuse.
Je rejoins le commentaire de Mireille, un beau scénario pour un court métrage.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Le ticket lui par contre aura beaucoup voyagé !
C'est une agréable lecture écrite avec une plume très imaginative .

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Mireille Béranger · il y a
Ah, c'est amusant... J'allais dire : génial ! Et tellement bien écrit.
Quelle imagination débordante ! Quelle drôlerie, mine de rien ! Quelle finesse !
Une pie vient régulièrement regarder s'il n'y a pas quelque friandise à savourer sur le rebord de la fenêtre de ma cuisine. Je vais être beaucoup plus attentive. Saint-on jamais !
Mais je reviens à votre texte : il pourrait faire l'objet d'une bande dessinée, d'un petit film.
Bref, j'ai beaucoup apprécié ma lecture. C'est donc tout naturellement et avec plaisir que je vous offre, Praz, ce tout premier commentaire... Bien sûr, je clique !

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