Jouer aux billes

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En compétition

Dire beaucoup en peu de lignes, voilà ce qui me tente, voilà ce que je tente  [+]

Image de Printemps 2021
Notre famille est originaire de Pologne. Comment mon père est arrivé en France ? À l’époque, il était maquignon. Un soir qu’il rentre de la foire, tout content d’une belle vente, il se fait attaquer par deux voleurs. Il se défend comme un lion et, fou de rage en assomme un et le laisse mort sur le bord de la route tandis que l’autre s’enfuit. Rentré chez lui, il se saoule à mort. Le lendemain, craignant la prison pour leur fils, ses parents le hissent sur une charrette jusqu’à la ville et le mettent de force dans le train pour la France. C’est comme ça qu’il a fait souche ici.
Il a été arrêté avec ma mère et ma sœur.
Je ne les ai jamais revus.
J’étais déjà mariée avec Étienne, français et chrétien. La religion n’a jamais été un problème pour nous. De notre amour est né notre petit garçon, Maurice.


***


— Qu’est-ce qu’on va faire pour Maurice, je ne veux pas qu’il aille à l’école avec l’étoile.
— Tu as raison, Léa, il faut absolument qu’on l’inscrive ailleurs, là où on ne le connaît pas.
— Alors, ça veut dire qu’il va falloir se séparer ? C’est impossible !
— Chérie, ne pleure pas, on va trouver une solution.
— Laquelle ? Mon Dieu, mon Dieu !
— Tu sais que ma mère a l’intention de quitter Paris pour se retirer en Normandie dans notre maison de famille. Si on lui demandait de prendre Maurice avec elle ?
— C’est vrai, pourquoi pas ? Mais pour combien de temps ?
— Au moins l’année scolaire. C’est bientôt la rentrée. Elle pourra aussi l’inscrire au catéchisme, c’est plus prudent.
— Oh, mais ça va être horriblement long !
— Maman l’adore et il s’entend très bien avec elle, il n’y a pas à s’inquiéter de ce côté-là.
— C’est vrai et puis, là-bas, il vivra au grand air et mangera mieux qu’ici. Seulement, il faut le préparer doucement à ce départ.
— Il n’y a peut-être pas si longtemps à attendre, tout le monde parle d’un prochain débarquement des troupes alliées. Ah, si enfin, on pouvait être débarrassés de ces monstres !
— Oui, courage, ne perdons pas espoir.



***


Quand on est partis avec ma Mamie pour venir ici, mes parents m’ont dit qu’ils viendraient bientôt nous voir. Ma Mamie, je l’aime beaucoup, mais je m’ennuie d’eux.
Maintenant, je fais tout ici, je vais à l’école, et j’ai commencé le caté. Heureusement, j’ai des copains. Des fois, on fait des bêtises. L’autre jour, avec Gaspard, on s’est cachés sous la grande table du café de la place pour écouter tout ce qu’ils disaient les hommes : ils parlaient tous à la fois et qu’est-ce qu’ils buvaient ! On comprenait rien, on recevait des coups de pied, ils s’en rendaient même pas compte et puis la fumée nous donnait envie de tousser. On en pouvait plus, alors on est sorti de là-dessous. On s’est même pas fait engueuler, ils nous ont chassés en se marrant.
Mamie, elle était pas contente, elle m’avait cherché partout. Après, j’ai compris qu’elle était inquiète et j’ai un peu regretté. Elle disait : avec cette foutue guerre, on sait jamais ce qui peut arriver, alors fais attention. Nous les gars, on arrête pas d’y jouer à la guerre. Seulement, on se dispute toujours car y’ a personne qui veut faire les Boches. Et pan, pan, avec nos fusils en bois. On a même trouvé une petite carriole tout abîmée pour faire un char. Quand on a vu les vrais, on est restés baba ! Le jour où ils sont arrivés les Américains, tout le monde était heureux ! Remarque, c’est des gens vraiment pas comme nous. D’abord, faut les entendre parler : on essaie de les imiter, qu’est-ce qu’on rigole ! Avec eux, il y a même des nègres. La première fois que j’en ai vu un, ça m’a fait peur, mais pas longtemps parce qu’ils étaient très gais et même ils jouaient de la musique, de la guitare, de l’harmonica et des instruments que je connais pas. Et puis ils étaient gentils parce qu’ils nous donnaient du chewing-gum. Mâcher, pas avaler, ils répétaient. C’est comme du caoutchouc sucré qui sent la menthe, quand il a plus de goût, tu le jettes.
On dit que les Américains vont chasser l’ennemi de tout le pays et qu’après, enfin, on vivra libre et en paix comme avant. Je voudrais bien, comme ça, je pourrais rentrer chez moi et retrouver Papa et Maman.
Ma Mamie, je l’aime parce qu’elle veut toujours me faire plaisir. Des fois, elle fait un gâteau. Y a pas longtemps, elle m’a emmené à la ferme pour acheter des œufs et du lait. Le père Armand, pour m’amuser, m’a fait monter sur Coquet son cheval. Dis-donc, j’étais grand là-haut, mais quand même, j’étais pas rassuré. Je serrais le ventre du cheval avec mes jambes, c’était tout chaud et je tenais sa crinière de toutes mes forces. Le père Armand, il riait et il disait : t’as pas à avoir peur, je te tiens.
Cet après-midi, tous les copains sont restés à tourner autour des chars et des voitures qu’ils appellent des jeeps. Moi, j’en avais assez, je pensais à mes parents, je voulais être tout seul. Alors, je suis allé au bord de la rivière. Tout à coup, j’ai senti quelqu’un, c’était un soldat américain, mais tout noir. Lui, il avait l’air bien triste. C’est comme s’il fallait que je le console. Il a tout de suite compris que je voulais jouer avec lui. On a fait une sacrée partie de billes. C’était chouette. Quand on s’est quittés, il m’a donné du chocolat. Alors, moi, j’ai eu envie de lui faire un cadeau, je lui ai laissé mon calot.

***

Ma mère, une voix d’or, mon père, saxo dans l’orchestre.
Je suis Chris, leur fils, jeune Afro-Américain, devenu orphelin à huit ans quand ils se sont séparés. Ni frère, ni sœur. Ils ont repris leurs tournées, chacun de son côté et moi, je suis resté en pension.
Enfance grise. Alors quand on a fait appel aux volontaires pour se battre en Europe, je me suis engagé.
Le 6 juin 1944, je faisais partie des armées américaines débarquées sur le sol français.
Opération « Overlord », indescriptible folie qui me hante. La plage en furie, le fracas des obus, le sable giclant partout, les copains ensevelis. Non, ne pas penser à Greg, mon ami, abandonné les bras en croix, le casque roulant à ses pieds. Je n’ai rien fait pour toi, j’ai couru comme les autres pour échapper à cet enfer. Comment moi, Chris, petit soldat américain, ai-je pu franchir tout cet espace sans y laisser la peau ?
Me voilà tapi contre une courte bâtisse de granit, je n’ose plus bouger.
Quelqu’un sort du bâtiment, une jeune femme tirant une vache. Des yeux clairs, des cheveux roux sous un fichu, elle me fixe pétrifiée.
American!
Avec le tumulte de la bataille, elle avait compris.
Dans sa joie, elle me saute au cou. Tous deux, on éclate de rire.
Elle me fait signe de la suivre et s’avance dans un chemin creux. De part et d’autre, les hautes haies du bocage qui se touchent forment un tunnel protecteur.
J’entends l’engin qui pique vers la terre en sifflant.
La jeune fille est tombée. La vache aussi.
Et moi je suis resté longtemps face contre terre.
Jusqu’à ce qu’une section passant par là me prenne en charge. Aucune blessure, mais je suis complètement sonné. Et effondré.
Malgré la joie des villages en liesse que nous traversons, la tristesse s’agrippe à moi sans pitié. Les filles grimpent sur les chars pour nous embrasser, laissant du rouge à lèvres sur nos joues pas rasées, les hommes brandissent des bouteilles dont nous nous refilons le goulot. Les gamins attrapent à la volée chocolats et chewing-gums.
Un jour, nous faisons halte dans une bourgade normande. En soirée, les habitants nous convient à trinquer sur la place de l’Église. Je préfère m’écarter pour me promener solitaire au bord de la rivière.
Là, je vois un garçon qui joue tout seul, huit ans, peut-être. Il se raconte des histoires en alignant ses agates les unes à côté des autres, dessinant une arabesque qu’il contemple d’un air satisfait. Il lève les yeux, me sourit et fait un geste pour m’inviter à jouer. Je m’accroupis à ses côtés. Il lance son calot, me tapote le dos de la main : à moi l’honneur. Je pointe. Raté, ça roule à côté. À son tour : sa bille à lui, d’un coup vient frapper le calot. Il jubile. Pris au jeu, nous voilà partis pour une série de défis ponctués de fous rires. Ah que je suis bien ! La mélancolie s’écoule et doucement m’abandonne. Bientôt, le soir descend, ensemble, nous reprenons le chemin de la place.
Il faut se quitter, en guise d’adieu, je lui donne une tablette de chocolat qu’il prend, ravi. Il fourre la main dans sa poche, hésite un instant, me tend son beau calot tout irisé et s’enfuit.
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Isabelle Lambin · il y a
Une belle rencontre, une douce parenthèse, un arrêt sur images qui nous fait presque oublier la guerre en toile de fond.
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Emerillon · il y a
Merci à vous, Ginette, Chantal, Aëlle, Fred, pour vos appréciations. Je viens seulement de voir que mon texte a été retenu. C'est bizarre je n'avais pas pas reçu de message pour m'en avertir.
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Fred Panassac · il y a
Un joli moment où le temps était suspendu, dans cette horrible guerre.
Contente de retrouver vos écrits, Émerillon !

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Emerillon · il y a
Contente aussi de retrouver les vôtres. J'ai particulièrement apprécié les rats de l'Opéra.
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Aëlle GUTBUB · il y a
Deux destins qui se rencontrent... c'est bien raconté !
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Emerillon · il y a
Merci d'avoir apprécié mon texte. Je suis allée chez vous et vu que vous n'avez pas encore publié. Alors, allez-y !
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Chantal Sourire · il y a
Un sac de billes ? J'aime !
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Emerillon · il y a
Merci, Chantal. Je suis passée chez vous.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Des destins qui se croisent , se rencontrent , se font , s'engagent .
Un texte qui est une chaîne dont les anneaux s'ajoutent au gré de la vie qui passe .
il y a un effet papillon .

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Emerillon · il y a
Merci Ginette. J'ai suivi, chez vous, le Sillage d'une étoile, empli de mystère et de poésie.

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