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JOUER A DOMICILE

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Vesman

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Quand on m'annonça que le round de négociations pour le rachat d'un groupe d'assurances néerlandais allait se dérouler à l'hôtel Hilton de La Défense, le fameux quartier d'affaires de l'ouest parisien, moi l'enfant de Puteaux, je pus difficilement contenir un sentiment de satisfaction. Ce n'était pas seulement un retour aux sources, c'était boucler la boucle, c'était la cerise sur le gâteau, c'était...jouer à domicile.
Je représentais un fonds d'investissements privé et mon entente avec le délégué anglais de la partie vendeuse, Edward Preston, un ancien de la Lloyd's, que je connaissais de longue date, fit beaucoup pour que les pourparlers roulèrent à bonne allure et qu'un accord fût finalisé et signé dans les délais impartis. Edward et moi, on s'appréciait suffisamment pour nous accorder un moment détente, en cette fin d'après-midi de vendredi, dans le salon "Somerset Maugham" du palace, avant qu'on nous emmène assister à un match de rugby au Stade de France.
Le barman nous dénicha un whisky tourbé Scottish de marque Mac Haréna et nous proposa des cigares cubains roulés sous les aisselles par des ouvrières spécialisées de La Havane qui avaient l'amour du métier chevillé au corps.
- Dis-moi Jean-Paul, n'est-il pas le moment de me raconter ta vie dans ce quartier, puisque tu nous a gentiment mis l'eau à la bouche en disant qu'il te rappelait tant de souvenirs, c'est qu'on aimerait en savoir un peu plus...
- Ah, je vois que rien en t'échappe, mon cher Edward ! C'est très simple, La Défense a été construit à cheval sur plusieurs communes dont celle de Puteaux qui se trouve être celle de ma naissance. C'est toujours gratifiant et émouvant de revenir sur les lieux de ses exploits, à une époque où je faisais partie d'une bande de gamins qui s'amusaient à piquer vélos et mobylettes et à chaparder quelques friandises à la devanture des épiciers tunisiens.
- Tu y as vécu combien de temps ?
- Une dizaine d'années avant de déménager du côté de Saint-Cloud. Mes parents voulaient que je me concentre sur les études plutôt que de me disperser dans les jeux de caniveaux. C'est que nous habitions la rue du Bas-Roger où les querelles se réglaient à coups de poings. Remarque que ça m'a servi plus tard quand je me suis inscrit à l'école de rugby.
- Ah c'est vrai que toi aussi tu en es ! s'extasia-t-il. Je suis sûr que c'est là que tu as acquis le côté battant qui te caractérise et que tu n'as jamais cessé de mettre à profit tout le long de ta carrière.
Habituellement, je demeure insensible à la flatterie. Mais voilà, ce jour-là j'étais en droit de bicher comme la souris dans une cave à gruyère. J'étais en proie à une satisfaction de soi distillant une douce euphorie, sûrement pas étrangère aux rasades de ce scotch que je faisais couler dans mon gosier comme du diabolo citron. Il ne fallait pas non plus négliger le montant de la commission en règlement de ce dossier, que j'avais discrètement estimée à 106 378 euros, dans l'avènement de ce nirvana. Pour autant, je savais pertinemment que ma réussite professionnelle ne tenait pas à mon passage plutôt anecdotique dans le monde du rugby.
- J'ai un neveu qui a du feu dans les jambes, il a réussi à signer un contrat professionnel, ça n'a rien à voir avec ce qu'on peut gagner dans le football mais le rugby reste une affaire de passion, n'est-ce pas ? embraya mon anglais.
- A mon époque, ce sport n'offrait pas les débouchés qu'il propose aujourd'hui. Et puis franchement, je n'avais pas le niveau.
- Une carrière honorable peut vous valoir des opportunités professionnelles pour la suite.
- Ah l'opportunité ! que je soupirais en vidant mon verre. je crois pouvoir dire qu'il est essentiel de savoir se la créer soi-même.
Qu'est-ce qui m'a pris de dire ça ? Curieux comme il est, mon londonien n'allait pas manquer de rebondir. Opiniâtre comme je le connais, il ne va pas rater l'occasion de me cuisiner. Et si c'était ça que je voulais ? M'expliquer sur certains aspects de mon passé que je n'avais jamais raconté jusque-là, à aucun membre de ma famille, à aucun proche ou collègue de travail. Souvent j'en avais gros sur la patate et certains soirs, j'en étais aussi désarçonné que le jockey du Tonkin que sa carne a envoyé valdinguer juste avant la rivière des tribunes. J'étais aussi décontenancé que celui qui reçoit des tonnes de cadeaux et qui sait parfaitement qu'il n'est pas le bon destinataire. Ce que j'avais sur la conscience constituait un poids qui menaçait un jour ou l'autre de m'emporter vers des rives inconnues. Et si c'était l'occasion de lâcher la bonde une fois pour toutes ? Et si je profitais de cet état désinhibé, encore un verre ou deux et j'avais un sérieux coup dans le compas, pour faire table rase de ce passé?
Comme s'il avait tout saisi de mon dilemme, le flegmatique barman s'approcha de notre table avec sa bouteille et accorda un solide complément à nos verres orphelins. Franchement, pourquoi irais-je me confier à un type qui bosse dans ma partie ? Attention, ça pourrait bel et bien se retourner contre moi.
Tout de go, Edward se mit à raconter le coup de chance qui avait lancé sa carrière. Il se trouvait en relations d'affaires avec un vieux châtelain habitant les Highlands qui cherchait à se défaire de son impressionnante collection de voitures anciennes et modernes afin d'aider le financement des débuts en Formule Un de l'un de ses neveux, encore un, qui n'était autre que le célèbre Jackie Stewart, trois fois champion du monde des conducteurs de cette catégorie et dont peu après, il devint l'assureur attitré. De quoi vous permettre de constituer un réseau de relations assez confortable pour fonder l'un des plus puissants fonds d'investissements du Royaume-Uni et de le diriger jusqu'à présent.
Le douze ans d'âge ne pardonnait aucun fléchissement et l'esprit d'Edward Preston commençait doucement à atteindre un état d'ébullition proche du mien.
Après m'avoir déballé sa baraka, il se mit à me dévisager pesamment, les yeux plissés mais dardant leur flamme sur moi. Style : " à ton tour mon coco de te mettre à table, personne sur cette foutue planète n'arrive au sommet sans le petit coup de pouce du destin". Une invitation pressante à laquelle il aurait été fort impoli de se dérober. Pour vaincre mes dernière réticences, je m'imaginais procédant à une sorte de catharsis. En me livrant ainsi corps et âme, j'allais bénéficier des bienfaits d'un bain d'eau lustrale et en sortir plus innocent qu'un nouveau-né. A moins que je sois cueilli par les foudres de Vulcain m'entraînant dans le brasier de l'enfer !
" Ca remonte à plus de vingt ans, vingt cinq pour être précis. Jeune diplômé en droit et management, j'entrai dans la banque privée "Percier, Messine et co", spécialiste de la gestion de patrimoine des particuliers ou des entreprises familiales. Les activités financières se limitaient à un entre-soi compassé et sans risques. On en était à privilégier la relation conviviale, l'esprit de famille, loin de la flambe qui allait embraser toute l'économie quelques années plus tard. Tout ça pour vous poser le décor parce que bien entendu, ça n'a rien à voir avec ce que je veux vous raconter. Moi je veux vous parler du jour où j'ai reçu un homme d'affaires marocain du nom de Rachid Mansour qui désirait ouvrit un compte-joint avec sa jeune épouse qui, grande amoureuse de Paris, comptait y passer la majeure partie de l'année. Pour qualifier cette resplendissante jeune femme, les superlatifs ne sont pas superfétatoires. Tant par sa chevelure auburn que par sa peau d'un beau mat, elle brillait de mille feux. La différence d'âge entre elle et son mari ventripotent et cinquantenaire sautait aux yeux, elle faisait facilement vingt ans de moins. Prétendre que le jeune homme que j'étais ne fut pas ébloui, touché, piqué par la beauté incendiaire de la jeune mariée, serait commettre un gros mensonge. Néanmoins, j'accédai à leur desiderata avec la componction et la retenue bien dans les manières apprises au fil des jours au sein de la vénérable maison que je représentais. Il ne se passa rien pendant une quinzaine de jours. Je m'en souviens parce que je les avais comptés comme un enfant qui attend Noël. Parce que j'étais persuadé que cette Jadida, c'est son prénom, allait se radiner devant moi, langue pendante et souffle court. Ca ne pouvait pas tourner autrement avec les coups de saveur appuyés qu'on s'était échangés. Le but de sa visite était vague et précis à la fois. Pouvais-je lui accorder des moyens de paiements indépendants de ceux que voulait bien lui adjuger son mari ? Elle extirpa de sa carte-mémoire un beau discours où il était question certes d'indépendance financière mais aussi d'échapper au contrôle des dépenses que lui faisait subir more and less, un mari tatillon.
- Et vous pensez qu'avec une carte bancaire, vous allez vous sentir plus libre?
- S'il vous plaît, faites ça pour moi !
A une époque comme la nôtre où le ressenti bat à plate couture le rationnel, tous les prétextes sont bons. J'organisais malgré tout, un semblant de résistance, de pure forme évidemment puisque vouée à l'échec. Je lui exposai tout un tas d'arguments et de dispositions bancaires qui m'interdisaient d'accéder à requête, mais il fut bien vite entendu pour l'une comme pour l'autre, qu'il s'agissait d'une discussion à bâtons rompus pour faire plus ample connaissance et de dresser l'inventaire de nos points communs.
Voulait-elle un carnet de chèques à son nom propre, je lui rétorquai que nous n'étions pas une banque de détails. Lui proposais-je un arrangement qui consistait à lui accorder une ligne de crédits par laquelle je m'engageais à lui fournir tout le cash qu'elle souhaitait, elle me rit au nez en me dévoilant qu'il y avait un coffiot à la maison plein à ras-bord et dans lequel elle ne se privait pas de piocher comme dans le frigo. Non, elle n'en démordait pas, elle voulait une carte bancaire parce qu'aujourd'hui tout le monde en possédait une et qu'elle voulait être comme tout le monde. Quand in fine, je lui précisai que j'aurais besoin de l'autorisation écrite de son mari, elle sortit une feuille dactylographiée de son sac, au soussigné de Rachid Mansour qui lui donnait son approbation pleine et entière et qui comportait une signature manuscrite que je n'avais pas intérêt à soumettre à une analyse graphologique.
Son sens de l'anticipation me bluffait et il aurait été farfelu de ma part de ne pas contenter quelqu'un ayant une telle science de la ressource.
Je m'emparai d'un formulaire standard que je complétais moi-même et que je lui fis parapher à son tour.
- Il faut compter une quinzaine de jours pour que vous puissiez entrer en possession du précieux sésame. Préférez-vous que je vous l'expédie ?
- Non, ça ne sera pas la peine, je reviendrai la chercher. Qu'est-ce que je pourrais faire pour vous remercier? Vous êtes une personne si serviable monsieur Ducourtois.
- Vous pouvez m'appeler Jean-Paul !
Nous nous accordâmes un quart d'heure de rab pour parler de tout et de rien. De notre vie parisienne, de nos sorties culturelles et de notre goût pour les voyages. Rien de plus ni de moins ce jour-là. Elle fut ponctuelle quinze jours plus tard et nous reprîmes notre conversation là où nous l'avions laissée comme deux amis qui font des bêtises rien que pour avoir le plaisir de se les raconter ensuite. Il se trouvait que je lui rendais presque dix ans mais à la voir rire comme une ado épanouie dotée d'une plastique généreuse dessinée à la palette graphique, elle avait le charme fou de la brave fille qui sait rendre son prochain heureux. Chacun de nos regards prenait l'intensité d'une supernova. Ce jour-là encore, je n'ai pas voulu avancer mes pions au-delà de ce que la bienséance me l'autorisait. Ce fut presque timidement que nous échangeâmes nos numéros. On n'avait pas besoin d'en ajouter pour comprendre que nous étions sur la même longueur d'ondes. C'était juste que je lui laissai le choix de faire le premier pas, d'apprécier le délai de décence qu'elle jugerait convenable avant de se donner rendez-vous.
Avant de rencontrer Jadida, sur le plan sexuel, je n'étais qu'un soudard. Je ne la remercierai jamais assez de m'avoir permis d'ouvrir tant de portes et d'avoir réussi à faire de moi une sorte d'esthète. Ca se passa le vendredi suivant. Elle me téléphona pour me raconter qu'elle sortait d'un cinéma des Champs-Elysées et qu'elle serait la plus heureuse des femmes si je venais la rejoindre. On se fit une petite tournée des grands ducs, somme toute d'un romantisme suffisamment désuet pour nous plaire, restaurant avenue Gabriel, cabaret rue de Ponthieu et hôtel rue du Colisée.
Une révélation pour moi. C'est là que les dix ans qui nous séparaient dont j'ai parlé plus haut, ont donné leur plein effet. A l'aide de quelques gestes bien placés et quelques demandes précises, elle m'apprit peu à peu à me porter à un unisson charnel que je n'imaginais pas pouvoir atteindre auparavant, n'étant pas doué pour les fantasmes. Elle poursuivit cet apprentissage avec beaucoup d'assiduité et de tendresse à chacune de nos rencontres qui devinrent de plus en plus régulières. Souvent son mari partait pour ses affaires au Maroc et il n'était pas rare qu'elle vînt s'installer chez moi pour quelques jours. Bien entendu, elle me parlait souvent de lui et m'avoua qu'il l'avait épousée uniquement pour qu'elle lui donne un héritier.
Comme je prenais l'air de quelqu'un complètement stupéfait par ce pacte d'un autre âge qu'elle semblait avoir accepté de bonne grâce, elle me disait de ne pas m'en faire pour ça. Il disparaissait de sa vie pendant de longues périodes et quand il revenait , il semblait avoir oublié jusqu'à son existence. Il n'y avait que son business d'import-export qui l'intéressait. Ce sujet disparut de nos conversations jusqu'au jour où elle me sollicita pour un conseil important.
Depuis quelque temps, elle se disait importunée par un jeune compatriote, Nadjer, qui prétendait appartenir à une branche éloignée de la famille des Mansour. Rachid étant absent, elle n'eut comme recours que de le recevoir pour écouter ses doléances. Ce jeune homme n'avait fait preuve d'aucun comportement agressif à son égard mais avait néanmoins tenu à l'informer que son mariage avec Rachid n'était pas validé par la famille et que par conséquent, un éventuel rejeton issu de cette liaison illégitime ne pourrait prétendre à la moindre part de l'héritage. Jadida en était tombée des nues et s'était empressée d'en toucher un mot à son mari dès son retour. Celui-ci lui répondit qu'il n'y avait aucun envoyé spécial de sa famille et qu'elle devait veiller à l'avenir à ne pas ouvrir sa porte au premier tapeur venu. Quant à la question de l'héritier, il l'écarta une nouvelle fois d'un revers de la main.
Toutefois, le supposé cousin revenait au mastic dès que Rachid repartait en voyage. Jadida me pressa de le recevoir sous prétexte que je saurai mieux sonder ses intentions qu'elle ne pouvait le faire. Il ne voulait rien dire et ne semblait pas uniquement motiver par l'argent comme le soutenait Rachid. Elle l'envoya donc à mon bureau, me faisant passer pour l'un des banquiers avec lesquels Rachid était en affaires. La rencontre impromptue et détendue fut un modèle de pharisaïsme mondain.
- Vous devez savoir à quel point je tiens en estime Rachid et par conséquent, tous les membres de la famille Mansour sont les bienvenus chez moi.
- Rachid m'a beaucoup aidé depuis mon arrivée en France, en particulier pour mes études. Mais aujourd'hui, je ne suis plus étudiant, je suis un travailleur.
- Et dans quel secteur d'activités exercez-vous ?
- Je suis actuellement dans les relations humaines mais j'ai l'intention d'ouvrir un restaurant...
- Mais c'est parfait ça, en avez-vous parler à votre oncle ? Mais il faut lui en faire part, il sera ravi d'appuyer vos démarches, et je vous assure que de notre part, nous nous montrerons particulièrement réceptifs à ces arguties. Je vous conseille de bien préparer votre dossier et de revenir vers nous. Quand on a les appuis dons vous disposez, ça peut aller vite...
Ce garçon était fort sympathique au demeurant mais je suis prêt à échanger mon passeport qatari contre votre carte de réduction SNCF s'il peut prouver sa descendance avec la famille Mansour.
Pour en avoir le coeur net, je me planquai près de l'hôtel particulier de la rue Blanche où habitaient Jadida et Rachid et demandais à ma maîtresse de le faire venir chez elle pour un motif futile et puis de l'éconduire vertement. Mais ce jeune avait un profil d'anguille et me fila entre les doigts à la première bouche de métro venue. Etait-ce moi qui étais nul en filature ou bien lui qui prenait mille et une précautions pour se fondre dans la masse ? Il y avait quelque chose dans son comportement qui m'intriguait fort. La semaine suivante, Rachid était de retour à Paris. Je décidai de porter mes efforts sur lui qui avait l'habitude de passer ses nuits dehors, selon l'expression de Jadida. Dès la nuit tombée, je me postai à nouveau à ce coin de rue du neuvième, et attendit de voir ce qui allait se passer. A deux heures du matin, un taxi vint le chercher pour le conduire à l'adresse d'une boîte de la rue Saint-Anne. Une autre fois, il descendit au jardin du Carrousel. Il fréquentait aussi de manière assidue une boîte des grands boulevards connue comme le spot number one des rencontres LGBT. J'en savais désormais un peu plus long sur les passions de Rachid et sur les raisons qui faisaient qu'il n'était pas pressé de faire un enfant à Jadida. Je la laissai dans l'ignorance des activités nocturnes de son époux, me contentant de lui dire qu'il fréquentait des cabarets orientaux comme ceux où ils se rendaient ensemble de temps en temps.
Cette année-là le printemps fut chaud, le début d'été orageux, ce qui n'empêcha pas Nadjer de revenir à la charge avec plus de hargne et d'obstination que jamais. Il se livrait à un véritable travail de sape sur Jadida pour la convaincre de demander le divorce, sachant pertinemment que Rachid ne remplissait pas son devoir conjugal. Ce n'était pas la peine qu'elle attende qu'il lui donne un prince héritier, etc etc... Au comble de l'exaspération, elle se disait prête à en parler à son mari, à entamer une procédure de divorce et à venir vivre avec moi. Je n'étais pas contre cette perspective mais je lui demandai de patienter quelques mois, c'est à dire jusqu'à la fin des vacances.
Comme je l'avais prévu, les premiers jours de septembre précipitèrent les événements.
On retrouva le corps flottant de Rachid Mansour à la surface du canal Saint-Martin. La police constata de gros hématomes tout autour du cou et sur la nuque et une importante quantité d'eau dans les poumons. Les causes de la mort furent vite établies mais on spécula longtemps sur les mobiles. De toute évidence, une mauvaise rencontre, le lieu étant réputé pour les amateurs de sexe tarifé.
Le soir même, je reçus un coup de fil de Nadjer, en état de panique, sollicitant de ma part un coup de main. J'acceptai volontiers de le recevoir à mon bureau, dès le lendemain matin.
- Je le savais, que ça allait finir comme ça, m'expliqua-t-il toujours aussi exalté, dix fois, vingt fois je l'ai mis en garde. Il prenait trop de risques, c'était un kif trop dangereux ! Vous avez pigé que je ne suis pas de sa famille, hein, que je suis un de ses tapins, il m'a sorti du ruisseau, a fait tant de choses pour moi, comme m'acheter de beaux vêtements ou me payer les cours de l'école hôtelière. Voulait pas que je retourne au turbin, ah ce machin, c'est comme une drogue ! Vous vous rendez compte, il avait le souci des autres mais lui ne s'épargnait pas. Il ne devait pas continuer à fréquenter des endroits comme ça, lui un homme de sa classe ! Mais voilà, j'ai un casier, et on s'est pris la tête Rachid et moi, au mois de juin, ça se sait dans le milieu, y en a qui vont baver. Tout ça, les flics vont finir par l'apprendre. Je fais figure de coupable idéal, alors que je lui aurais fait aucun mal à Rachid, vous comprenez. Mais quand on porte le gros dossard, c'est mort...
Je pris le temps d'évaluer la situation. Il avait raison, Nadjer, il n'allait pas tarder à devenir la cible des enquêteurs. Avait-il tué son protecteur ? Les flics réussiraient-ils à obtenir des aveux ou à trouver des preuves ? Rien n'était moins sûr. Cependant, je ne mis pas longtemps à concocter un plan qui présentait pas mal d'avantages pour lui comme pour les autres. Ne fallait-il pas non plus que je pense à protéger Jadida et ses intérêts ?
- Tu m'es sympathique Nadjer, je ne vais pas te laisser dans cette panade. Voilà ce que je te propose. Je te réserve un billet pour Casa et je vais t'accompagner moi-même à Orly-Sud. Une mise au vert en quelque sorte.
Après le coup de fil, je me levai de mon bureau et le dirigeai vers le coffre mural dissimulé sous une aquarelle de Paul Cézanne. Je comptai 50 000 euros en petites coupures que je remis au garçon.
Il n'y a pas de convention d'extradition entre le Maroc et la France, il devrait donc être en sécurité dans son pays. Avec le pactole que je lui ai accordé, il pourra mettre en pratique son CAP de cuisinier et de l'ouvrir enfin ce restaurant tant convoité.
Quelques mois plus tard, je donnai ma démission pour devenir le gérant de la holding qui regroupait tous les actifs dont Jadida avait hérité. Nous attendîmes l'année suivante pour publier les bans du mariage. Nous allâmes passer notre lune de miel à Marrakech où nous eûmes la satisfaction de voir voir Nadjer prendre enfin sa vie en main. Il avait ouvert dans le souk, un restaurant qui ne payait pas de mine mais qui était apprécié des touristes.
Nous avons pris l'habitude de passer le voir à, chacune de nos passages dans le beau pays de Jadida. C'est devenu comme un rituel.
Pour la petite histoire, je vous dirais que ce n'est pas le seul rituel auquel je m'adonne. Je passe ainsi une grande partie de mon mois d'août à l'entretien de ma forme et à peaufiner ma musculature. On ne sait jamais ce qui peut arriver, il ne faut rien négliger. Comme l'avaient noté les flics, Rachid était une personne de forte corpulence qu'on ne maniait pas comme un ruban de majorette. Tu ne peux pas imaginer le mal de chien que je me suis donné à lui maintenir la tête sous l'eau pendant qu'il se débattait comme un beau diable."
Pendant que je tournais la tête vers mon grand-breton, la sienne partit en arrière. ne produisant plus que le mouvement de sa respiration, il piquait un sacré roupillon, le con.

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Ratiba Nasri · il y a
Une superbe nouvelle bien écrite et avec un suspense prenant. Les personnages sont bien campés et les détails bien construits. La chute est originale et drôle ! Merci.
Une invitation à lire ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

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Vesman · il y a
Tous mes remerciements. J'ai déjà lu "le tisseur de rêves", une nouvelle construite elle aussi comme un suspense. Je vais lui ajouter quelques petites voix bien méritées.
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Ratiba Nasri · il y a
Avec plaisir ! Merci, c'est sympa :-)
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