Jonathan Leefingstone le gros élan

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Malgré mes réticences, me voilà Facebookien afin de donner des nouvelles de mon recueil qu'un éditeur a bien voulu prendre sous son aile. Voici donc ma page. Si le cœur vous en dit...  [+]

Image de Automne 2014
« Brouter, ça doit servir à quelque chose. » Leitmotiv du troupeau. Définitive antienne des anciens. Jonathan, en catimini, observait la course des nuages, dans l’ombre mouvante qu’ils peignaient sur la prairie, à l’orée de la forêt.
L’herbe n’est pas qu’utilité. Elle est l’essence même de la vie. Le but et le chemin. Cela lui paraissait si évident. Si libérateur.
Pourquoi la harde exsudait-elle autant de colère et de peur quand il faisait mine de lever la tête de l’herbage pour s’interroger ?
— Eh ! Les gars ! Vous sentez cette plénitude quand on broute au hasard ? Cette communion ? Vous croyez que par-delà les montagnes, l’herbe a le même goût ?
— Broute et lâche-nous, Jon… Respecte la tradition et le mode de vie des élans.
Alors Jonathan baissait sa ramure encore juvénile afin d’arracher machinalement quelques brins et de les avaler de plus en plus difficilement. De plus en plus douloureusement. Était-il le seul à se poser des questions ? À vouloir combler ce vide qu’il ressentait depuis sa naissance ? Il savait qu’un jour, il devrait partir. Partir pour être libre. Et vivant.

Le troupeau, en pleine saison du rut, se chargea, entre deux combats ineptes de jeunes mâles, de lui éviter une décision difficile en le convoquant au Conseil des élans, une nuit de pleine lune.
— Jonathan… Ça ne peut plus durer. Nous avons essayé de te faire comprendre ce que nous sommes. Depuis des temps immémoriaux, nous broutons là où nous sommes nés. Ensemble. En pleine cohésion avec la loi du troupeau. Tu refuses de voir l’évidence et tu subvertis nos enfants. Tu remets systématiquement en doute nos valeurs morales. Nous avons pris une décision. Nous t’exilons. La sentence est dure, mais irrévocable. Elle prend effet immédiatement. Tu peux dire quelques mots avant que nos routes se séparent, si tu en as envie.
— Très bien… Qu’il en soit ainsi. Mais brouter au sein d’un carcan de traditions, sans jamais rien remettre en question, n’est plus que réflexe. Je préfère la réflexion. Je ne peux vivre en prison, aussi dorée soit-elle. Nous, les élans, sommes appelés à évoluer, à changer nos points de vue sur les pâturages. Sinon, nous nous éteindrons comme d’autres avant nous. Les aurochs, les bisons, pour ne citer qu’eux. Je m’en vais, puisque telle est la décision du Conseil. Mais vous ne pourrez toujours étouffer les cris de Liberté. Les envies d’avenirs changeants et prometteurs. À paître en rond, nous étouffons nos possibilités, nos capacités, nos élans, si j’ose dire. Je ne suis que l’avant-garde. D’autres ouvriront les yeux. Adieu, donc…
L’assemblée des élans se disloqua et se fondit dans la nuit, laissant Jonathan seul, le cœur battant. Exalté et effrayé à la fois.

Il partit. Marchant doucement sous les futaies, attendant l’aurore. Son aurore. Les jours suivants le virent s’essayer à sa liberté conquise au prix de sa solitude. Il courait dans les collines, en foulées parfaites. Cherchant le vent pour l’accompagner. Broutant l’herbe comme une offrande à l’univers et à son exacte place dans celui-ci, lui, le gros élan. Lui, qui cherchait des réponses quant à sa place dans le Grand Tout Cervidé.
Fred le rejoignit quelques semaines plus tard, près d’un point d’eau que Jon avait déniché au fond d’une vallée cachée.
— Jonathan… Je viens avec toi. C’est toi qui as raison. Je veux que tu m’enseignes tes leçons de vie. Apprends-moi, tu détiens la vérité, et je veux l’entendre encore.
— Je n’ai rien à t’apprendre, Fred. La plus grande erreur que tu ferais serait de me considérer comme un prophète. Je n’en suis pas un… Je suis juste un élan qui veut paître hors des limites de notre condition.
— Tu crois que l’herbe sera plus belle, là-bas ?
— Ce n’est pas le problème, Fredo… Là-bas ne veut pas dire grand-chose. L’important est de rechercher ce « là-bas ». C’est un endroit qui ne cesse de reculer. Et donc de te faire avancer. J’ai eu le temps d’y réfléchir pendant que je frottais bêtement mes andouillers contre les arbres. Ailleurs, l’herbe n’est pas plus verte. Elle est juste ailleurs. C’est ce qui en fait sa valeur.

Fred fut un des premiers à le rejoindre. Nombreux, ensuite, furent ceux qui choisirent la mise à l’écart par la majorité silencieuse. Pour naître à nouveau. Le passage des saisons les trouvait paissant sans fin en une sérénité constamment renouvelée. Débattant des nuits entières sur les frontières à franchir, les limites herbeuses à dépasser, les territoires neufs à explorer. Le broutage n’était plus une fin en soi, mais un accomplissement d’une perfection universelle. Jamais Jonathan n’avait été aussi heureux.

Puis le temps le rattrapa…

Au cœur d’une journée automnale, rougie par les couleurs éclatantes des feuillages et rafraîchie par une brise annonciatrice de frimas, Jonathan invita Fred à creuser une nouvelle sente dans la forêt. Ils s’éloignèrent de leurs compagnons plongés dans une discussion sur les vertus médicinales de la rosée humidifiant le fourrage. Le gros élan sentait le poids des ans ankyloser ses muscles et gripper ses articulations. Le moment était venu.

— Fred. Je ne verrai pas le printemps. J’attends l’hiver. Il me faut vous quitter.
— Que veux-tu dire Jonathan ? Tu veux nous abandonner ?
— Je ne vous abandonne pas, Fredo. Là où je vais, vous ne pourrez pas m’accompagner. Vous me rejoindrez, un jour. Jour que je vous souhaite le plus lointain possible, mais mon cycle de vie s’achève. Il perdurera peut-être ailleurs, je n’en sais rien. Ce que je sais c’est que désormais, c’est à toi de montrer la voie. Tu es prêt.
— Non, Jonathan. Nous avons encore besoin de toi. Tu es le seul à avoir une vision globale de l’élan’s way of life. Je ne suis que ton élève.
— Il n’y a pas d’élève, Fred. Ni de maître. Il y a juste une destinée à suivre, le plus justement, le plus humblement possible. Tu en as eu l’intuition, comme moi, il y a longtemps : le bonheur n’est pas la plaque herbeuse au bout du chemin. Le bonheur c’est de brouter tout le long du chemin. De lever la tête de temps en temps pour contempler l’horizon. Et tailler la route.
— Je comprends, Jon. Je ne sais pas quoi te dire, à part merci pour tout.

Les yeux embués, les deux amis se frottèrent les bois en une accolade virile. Fred retourna vers ses frères et sœurs tandis que Jonathan s’enfonçait dans les profondeurs de la forêt. Ce soir il bramera à la face des étoiles. En un cri d’espoir et de fraternité cervidée. Le cimetière des élans l’attend, un peu plus loin, là-bas. Au bout d’un chemin qu’il n’aura eu de cesse d’inventer et d’explorer.

Il broute… Donc, il est…

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gillibert FraG · il y a
Cet élan m'est sympatrique ; un élan libre, curieux, et même aventureux qui rompt avec le carcan de la coutume et va de l'avant
J'ai écrit un conte mettant en scène des éléphants, pour pousser les instituteurs congolais à progresser dans l'art d'instruire les enfants; il vous plairait peut-être : pourquoi les éléphants ne parlent pas

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Les Histoires de RAC · il y a
GENIAL ! J'ai retenu l'élan ciel : brouter cerf toujours ! A+ (et si vous aimez les histoires avec des animaux un peu barrés, passez chez moi voir MON CHEVAL...)
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Valérie Labrune · il y a
Ouf, ça va, c'est moins méchant que ce que j'anticipais... Gentil même. Vu ce que tu disais du livre de Richard Bach, je m'attendais à voir l'élan tourner immédiatement très mal, je m'attendais à ce que ça parte en vrille, avec un protagoniste dézingué paragraphe après paragraphe via un sens de la parodie des plus caustiques, voire exutoires. Tellement plus de subtilité ici que mes craintes ne me le laissaient penser. Et d'humour !
Quelque chose me dit néanmoins qu'il ne faudrait pas pousser non plus en y plaquant une invitation à une méditation d'ordre socio-phylosophico-new age (ah ouais, une petite thèse...) ni encore moins prétendre pouvoir maintenant venir chantonner près de tes oreilles du Neil Diamond. Sinon, là, le brouteur libre, tu vas nous le sulfater à la carabine, l'éparpiller façon puzzle et lui rappeler à quoi ressemble ton totem. Roaaar !

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Christian Pluche · il y a
Sympa et original ! J'ai éclaté de rire en découvrant le titre posté par Sourisha sur le forum ! Rien que pour cette trouvaille...
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Ghylanne · il y a
J'aime bien cet élan... cousin d'un autre Jonathan... ailé, et tout aussi anti-conformiste, curieux et héritier de tous les pionniers...!!!
Bravo!

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Granydu57 · il y a
Jon, c'est l'orignal original.
L'idée d'écrire ce texte est bien originale. Le livre et la musique sur l'histoire du goéland me plaisent bien. Eddie Wedder, je quitte short pour écouter.

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Geneviève Marceau · il y a
Vous venez de me donner un fou rire, car mon copain tire son prénom de celui d'un certain Goéland.
Au plaisir de vous voir sur page et de rire et m'émerveiller à nouveau depuis la votre.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/fete-nationale-1

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Cannelle · il y a
Le prix est passé, mais j'aime ! Rien que le titre en écho au "Goélan" que j'avais adoré était prometteur ! Mon émotion quand Jon s'apprête à rejoindre le grand cimetière des élans, là-bas, toujours plus loin
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Adaq · il y a
Dessinateur animalier humoristique , j'ai apprécié ce cervidé . Quelle abnégation ! ;-)) Je vote pour .
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Patrick Barbier · il y a
J'adore tes dessins, Adaq. Tes éléphants (entre autres) sont magnifiques.
Si tu as le temps, un jour, Jonathan adorerait que tu lui fasses le portrait ^^

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Many · il y a
On a toujours beaucoup de choses à apprendre des animaux... +1
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Patrick Barbier · il y a
Exact. Ceci dit, Jonathan, c'est pas non plus une lumière. je ne sais pas si tu l'as vu sur la photo mais ça pique les yeux, hein ? ^^
Merci Many pour ton passage et ton vote.

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