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« Maman, raconte-moi une histoire. »
Astrid s’assit sur le bord du lit de son fils de sept ans et s’exécuta.
« Connais-tu l’histoire de tonton Jonas ?
- Non. C’est qui tonton Jonas ?
- A vrai dire, il s’appelait plutôt John. C’était mon grand frère et il m’a sauvé la vie. »

John et moi avions huit ans de différence. Pourtant, dès mes premiers jours, nous étions comme les deux doigts de la main. J’avais presque 6 ans lorsque les médecins me diagnostiquèrent une maladie orpheline neurodégénérative.
- Ça veut dire quoi ?
- Ça veut dire que c’était une maladie mystérieuse à cause de laquelle j’allais devenir de plus en plus débile et mourir.
- Elle est affreuse ton histoire... Moi je ne veux pas que tu meures.
- Oui, je sais mon chéri. Mais je suis là, ne t’inquiète pas.
Avec le recul, je me rends compte que John l’a très mal vécu. C’était un adolescent turbulent, un peu mal luné, bourrin même je dirais. Il n’écoutait rien, rentrait tard malgré les remontrances de Papa et Maman, et ne souriait que rarement. Pour lui, la vie n’était qu’une série de luttes et de combats. Le monde était un champ de bataille. Seuls les plus forts s’en sortaient. Je crois qu’à cause de moi et de ce qui m’était arrivé, il s’était senti obligé de quitter son monde d’enfant et de grandir plus vite pour me sauver. Et c’est ce qu’il fit.
Un jour, un chaman de Tanzanie est venu pour me soigner. Papa et Maman était vraiment désespéré au point de faire venir des spécialistes de médecine occulte. Comme les autres, ce chaman ne put rien faire pour moi. Mais il embarqua John dans une grande aventure.
Il lui promit que si John lui ramenait la fleur magique de la Terre des Racinés, il serait en mesure de me soigner.
- C’est où cette Terre ?
- Personne ne le sait vraiment. Mais il semblerait qu’elle soit loin, très loin au large du Cap de Bonne Espérance.
Pour avoir le droit de s’y rendre, John devait passer une sorte de concours mystérieux. On l’avait enfermé dans une serre aux plantes odorantes. Pour passer le temps, il entreprit de reconnaitre les yeux fermés chacune des plantes. Chaque jour un médecin passait lui poser une question bizarre : « Les petits bateaux qui marchent sur l’eau ont-ils des jambes ? » « Comment transformer une souris verte en escargot ? » « Les bonbons valent-ils mieux que la raison ? »
- C’est trop facile ! Moi je sais les réponses. C’est dans les chansons qu’on chante tout le temps ensemble.
- Tout à fait. Et que je chantais aussi tout le temps avec John quand j’étais enfant. C’est pour cela qu’il connaissait les réponses. Mais John sentait que ce n’était pas suffisant. L’enjeu de cet examen devait être ailleurs.
Pourtant, à sa grande surprise, il fut choisi. On le mena en haut de la falaise du Cap de Bonne Espérance et on lui demanda de plonger, de nager à l’encontre des baleines et de se faire avaler tout cru !
- Non !!!!
- Si !!!! Evidemment John n’en avait aucune envie. Toutes ces singeries commençaient à l’agacer. Mais on ne lui laissa pas le choix, et le chaman le poussa dans le vide.
Alors, il nagea jusqu’à la baleine la plus proche et se fit avaler.
Quelques jours plus tard, la baleine le recracha sur les rives d’un fleuve. Il était un peu sonné et ne savait pas plus trop comment il était arrivé. Mais il avait bien atteint sa destination : la Terre des Racinés. Les indigènes l’ayant vu sortir d’une baleine, qui était leur animal fétiche, était très intrigués. Ils l’amenèrent consulter le sage de la Terre, le Grand Noctylope.
Celui-ci renomma mon frère Jonas en référence à une vieille légende de son peuple.
Dans ce pays, les baleines étaient considérées comme des dieux. Et une fête fut donc donnée en l’honneur de Jonas Sorti de la Baleine, le surnom qu’on donna à mon frère. Il fut accueilli d’abord chez les Feuillus, la tribu majoritaire du pays. C’était des gens très conventionnels, qui aimaient faire les choses de manière carrée, en respectant à la lettre les traditions. Mais il n’y resta pas longtemps. Lors de la fête, il crut apercevoir la fleur magique dans la chevelure d’une des femmes présentes. Toutes les femmes portaient de magnifiques parures de fleurs dans leurs cheveux. Mais celle-ci portait des fleurs qui changeaient de couleur au fur et à mesure de ses mouvements ou de la musique. Jonas tenta d’en retirer une discrètement mais elle était solidement ancrée sur la tête de la jeune fille qui se sentit agressée, hurla, et le dénonça à son père. Car elle n’était autre qu’Isis, la fille préférée du chef de la tribu des Feuillus. Alors, tous les indigènes de la tribu, outragés, se retournèrent contre Jonas et lui lancèrent des pierres. Jonas fut rejeté. Jonas fut chassé.
Il erra dans les plaines jusqu’à un vieil arbre rabougri à l’orée d’une forêt. Là, il fut rejoint par Pensive qui avait assisté au scandale. Pensive n’avait pas le charme d’Isis. C’était une femme d’une trentaine d’années qui ne souriait pas et dont les cheveux n’étaient ornés que de quelques petites fleurs brunes qui se confondaient avec le reste. Pensive lui demanda pourquoi il avait tenté d’agresser Isis et Jonas lui expliqua que telle n’avait pas été son intention. Il cherchait la fleur magique. Elle l’invita à la suivre chez elle, dans la forêt, pour s’instruire auprès du chef de sa tribu, le Grand Exotique.
Alors Jonas pénétra dans le berceau du Grand Exotique. Les indigènes appelaient berceaux le foyer familial qui se trouvait toujours sous la canopée d’un très vieil arbre. Chassé par les Feuillus, la tribu concurrente, alors qu’il avait pourtant été béni par une baleine, le Grand Exotique fut tout heureux d’accueillir Jonas. Les Exotiques vivaient très différemment des Feuillus. Ils aimaient paresser, profiter des plaisirs de la vie et se multiplier. A la demande de Pensive, le chef accepta d’instruire l’étrange jeune homme qu’était pour eux Jonas, à la condition qu’il se rende utile à la tribu. Il lui posa une question bien étrange qui fit rougir l’adolescent qu’était alors mon frère : « Es-tu apte à la procréation ? ».
- Maman ! C’est cochon ce que tu racontes !
- Mais non, c’est naturel. Attends la suite.
Jonas, bien que n’étant pas trop sûr de lui et de la façon dont une procréation se déroulait, affirma que oui. Et alors, le Grand Exotique lui demanda une chose encore plus étrange :
« Souffle-moi un peu de ton pollen. Que je puisse en évaluer la qualité. »
Jonas ne comprit pas un traitre mot de ce qui lui avait été demandé. Etait-ce une métaphore ? C’était bien osé ! Mais il tenait à sa quête et entreprit de se déshabiller pour montrer qu’il avait tout d’un homme.
Ce que virent les Exotiques les terrorisèrent et ils poussèrent des hurlements. Jonas se rhabilla alors vite fait bien fait. Mais c’était trop tard. Déjà la foule déchainée le montrait du doigt en le traitant de « goule ». Jonas fut rejeté. Jonas fut chassé.
Cependant, Pensive n’avait pas pris part à ce déchainement populaire. Elle l’aida à fuir et le rassura : « Moi, je ne crois pas que tu sois une goule. Tu es juste fait différemment. Mais on pouvait s’y attendre, non ? Après tout, tu es sorti d’une baleine.
- C’est quoi une goule, lui demanda Jonas ?
- C’est quelqu’un qui n’est devenu ni un homme, ni une femme. Par conséquent il ne peut ni souffler du pollen, ni produire de fleurs avec de beaux pistils.
- C’est marrant, on dirait que tu parles plutôt de plantes. Maman est botaniste, elle utilise souvent des mots comme ça : pollen, pistil... »
Pensive fronça les sourcils : « Evidemment. On a beaucoup en commun avec les plantes. On fonctionne un peu pareil. »
Mais Jonas ne comprit pas ce qu’elle voulait lui dire. Il ne le comprendrait que bien plus tard.
Pensive le conduisit de l’autre côté de la forêt. Là s’étendait à perte de vue une steppe aride et inhospitalière. Elle le confia à Cactus qu’elle semblait bien connaitre.
Alors Jonas rejoignit la tribu des Ermites. Il dut dire au revoir à Pensive qui ne pouvait les suivre. D’après elle, « ses racines la rappelaient ».
- Ça veut dire quoi ?
- Chut. Tu comprendras plus tard.
Jonas passa des mois parmi les Ermites et apprit beaucoup auprès de Cactus. Il se découvrit un odorat fin, supérieur à ses camarades. Pendant ses longs mois d’errance, il entreprit donc de cataloguer dans son esprit les différentes fleurs qu’il croisait sur son passage, que ce soit sur des arbres, des plantes ou à même la chevelure des femmes qu’il se gardait maintenant bien d’approcher de trop près. Peu à peu, il devint le guérisseur de sa nouvelle tribu et se lia d’amitié à Cactus qui l’avait accueilli parmi les siens.
Les Ermites avaient fini leur migration et repassaient maintenant par l’orée de la forêt des Exotiques. C’était l’occasion de faire commerce de diverses plantes qu’on ne trouvait que dans les steppes contre quelques produits manufacturés du village des Feuillus ou de la riche forêt des Exotiques. Cactus et Pensive s’aimait. Et depuis longtemps. Cela sautait aux yeux. Jonas en était sûr. Et pourtant il ne comprenait pas pourquoi ils ne s’étaient jamais déclarés l’un à l’autre et ils s’imposaient d’aussi longues périodes de séparation, suivant chacun les traditions de leur propre tribu. Voulant bien faire et rendre service à ses deux bienfaiteurs, Jonas entreprit donc de jouer les entremetteurs.
- Ça veut dire quoi ?
- Ça veut dire leur donner un petit coup de pouce pour qu’ils ouvrent les yeux sur leur amour et qu’ils l’acceptent.
Il organisa donc un rendez-vous romantique entre les deux tourtereaux, et ce à leur insu. Mais la rencontre tourna très mal. Cactus et Pensive se fâchèrent. Le Grand Exotique fut en plus témoin de l’affaire et condamna durement cette initiative : les tribus ne se mélangent pas. Scandalisés par les pratiques de Jonas, Cactus et Pensive le repoussèrent, une manière de continuer à se voiler la face sur leurs sentiments qui, même défendus, existaient pourtant. Encore une fois, Jonas fut rejeté. Jonas fut chassé.
Même sorti d’une baleine, même béni des dieux, Jonas avait pourtant réussi par sa maladresse à se faire chasser par les Feuillus, les Exotiques et les Ermites.
Seul et désespéré, il retourna à la rive d’où la baleine l’avait débarqué et l’appela, la priant de le ramener chez lui. La baleine vint arriva, passa, ne s’arrêta pas et l’ignora. Alors il l’insulta.
- Il lui a dit des gros mots ?
- Oui. Mais je ne te les répéterai pas.
Le Grand Noctylope le surprit et le sermonna : on n’insulte pas les Dieux. Il profita du désespoir de mon frère pour le prendre sous son aile et lui proposer de devenir le bouffon de son royaume.
Alors Jonas rejoint les ténèbres des grottes des Noctylopes. Le Grand se lassait d’être celui qui devait raconter des histoires aux autres. Il se lassait de s’entendre raconter toujours les mêmes. Il fut donc enchanté d’écouter chaque jour Jonas lui chanter ses comptines : la souris verte, les petits bateaux, ah vous dirais-je maman,... Cela faisait mourir de rire le vieux Noctylope. Jonas commençait à comprendre le test stupide auquel l’avait soumis le chaman. Il lui en voulait. Mais il s’en voulait encore plus à soi-même. Comment avait-il pu être aussi stupide ? Il était maintenant l’esclave d’un fou, au fond d’une grotte moisie, n’avait aucune idée d’où trouver la fleur magique. Il n’avait aucun moyen de rentrer chez lui et de me retrouver avant que mon état ait atteint un point de non-retour. Mais Jonas joua le jeu et assuma sa fonction de bouffon du royaume. C’était une position honorable, il était nourri et libre de ses déplacements.
Un jour, dans une galerie de la grotte qu’il n’avait jusqu’alors jamais explorée, il découvrit bien caché le vieil herbier oublié du Grand Noctylope. Il entreprit de le restaurer et de le mettre à jour, grâce aux connaissances qu’il avait engrangées lors de son séjour chez les Ermites. Le Grand Noctylope prit connaissance de son initiative et de ses talents singuliers de reconnaissance des plantes à l’odorat. Jonas remonta dans son estime et sa condition s’améliora. De toute façon, le vieux commençait à se lasser des comptines d’enfants. Parler de botanique était devenu son nouveau dada.
La roue tourna quand la fille du Grand Feuillu, la belle Isis, tomba malade. Le Grand Noctylope, considéré comme le plus savant, fut consulté. Devant l’assistance horrifiée, il proposa les services de Jonas le Bouffon, Jonas le Banni. Mon frère se servit de son odorat supérieur pour détecter le mal qui rongeait Isis. Il sollicita ensuite Cactus pour aller chercher dans les steppes la fleur qui la guérirait.
Cactus accomplit sa mission avec succès et rapporta la plante. Isis guérit. Pour remercier Jonas, elle lui proposa de lui offrir l’une des précieuses fleurs de sa chevelure qui, il y a bien longtemps, avait tant séduit Jonas. Mais Jonas refusa. En rémunération de ses services, Jonas Sorti de la Baleine, Jonas le Guérisseur, réclama aux tribus d’accepter l’union de Cactus et Pensive. Et ainsi fut fait, pour le plus grand bonheur de ses amis.
Jonas ne fut pas rejeté. Jonas ne fut pas chassé. Mais le temps de rentrer chez lui était venu. A son tour, ses racines le rappelaient. Il était parti depuis bien trop longtemps. Qui sait si sa sœur chérie – moi – le reconnaitrait encore à son retour ? Alors Jonas rappela la baleine qui cette fois s’arrêta. Sa quête était un échec, il n’avait pas la fleur magique, mais avait changé. Il s’était réconcilié avec son âme d’enfant tout en devenant adulte.
Avant de partir, Pensive le rattrapa et lui offrit en souvenir l’une des rares petites fleurs brunes de sa chevelure. « Elle n’a aucune valeur, lui dit-elle. Elle n’est pas belle et ne sent rien. Mais peut-être qu’elle t’aidera à te souvenir. »
A son retour, Jonas me trouva très malade. Le chaman était furieux de le voir revenir les mains vides après si longtemps. Il avait pourtant mis toutes les chances du côté de mon frère : l’arrivée triomphale en baleines, la révision des comptines, l’incubation avec les fleurs... Il refusa de me soigner et partit sans demander son reste.
Jonas comprit qu’il s’était fait avoir. Le chaman n’avait jamais eu l’intention de soigner sa sœur. Il voulait simplement que le jeune homme vigoureux acquière la confiance des habitants de la Terre des Racinés et lui rapporte certaines plantes précieuses du continent mystérieux, dont il aurait fait usage pour son propre compte.
Dépité d’avoir échoué dans sa quête, d’avoir manqué à la promesse qu’il avait faite de me sauver, il vint me dire adieu. J’étais endormi, au seuil de la mort. C’est du moins ce qu’il écrit dans les carnets qu’il m’a laissés. Il m’y explique qu’il est parti pour une nouvelle vie de rédemption et qu’il m’aime plus que tout.
Il avait laissé les carnets sur ma table de nuit et y avait posé la petite fleur malmenée offerte par Pensive. Et un miracle se produisit. Ce n’était pas parce que personne n’avait jamais senti l’odeur de cette fleur qu’elle n’en dégageait pas une. Et cette nuit-là, alors que je frôlais la mort, je respirai le parfum de cette fleur magique. Et je guéris.
Mais Jonas était déjà parti, il était disparu pour de bon. Et il ne l’a jamais su.
Voilà mon enfant l’histoire fantastique de tonton Jonas qui a voyagé jusqu’à la Terre des Racinés et m’a sauvé la vie.
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