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Jojo le réveil rigolo qui sonne à tire-larigot

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Mamiechat

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Objets inanimés avez-vous

Donc une âme ?

Alphonse de Lamartine.


Dans le salon, sur la cheminée de marbre rose, Maman a disposé différents objets qu’elle aime bien. Un cadre aux moulures dorées à l’or fin attire le regard. Monsieur Cadre est très fier, ses dorures mettent en valeur la jolie photo de maman dans sa robe à fleurs.
À droite il y a Monsieur Ming, magnifique vase qui vient tout droit de Chine. Le prétentieux s’estime important car il est ancien et de fine porcelaine, savamment décorée.
« Il se prend pour qui ? pense avec rancoeur Monsieur Cadre. D’accord ! Il est une antiquité de valeur. Ce n’est pas une raison pour nous snober. Nous sommes aussi beaux que lui. »
Monsieur Ming ne snobe personne. Il n’a d’yeux que pour Mademoiselle Tirelire, placée à l’extrémité de la cheminée. Sur le couvercle d’un étui de bois précieux une ballerine en tutu rose, bras au-dessus de la tête, se tient élégamment sur la pointe du pied. L’autre jambe est pliée, le talon au niveau du genou.
Un jour Damien, un des enfants de la maison, a glissé une pièce de monnaie dans la fente de cette boîte, et la demoiselle s’est mise à tourner gracieusement sur son pied, suivant le tempo d’une valse romantique. Ce jour-là le cœur de Monsieur Ming a chaviré. Mais la belle est si loin de lui ! Il se morfond d’amour et lui adresse, à longueur de journée, des œillades langoureuses. Le tutu rose en devient écarlate de confusion !
Bien sûr, le manège n’est pas passé inaperçu et le mobilier du salon, toujours à l’affût de ragots ou d’aventures, en fait des gorges chaudes.
– Au cours de sa longue vie, il a dû en voir des jolies poupées chinoises, certainement plus attrayantes que cette maigrichonne ! Mais qu’est- ce qu’il lui trouve ? dit Monsieur Cadre.
– Un vieillard amoureux d’une jeunette, c’est toujours la même histoire depuis la nuit des temps, répond sarcastique mademoiselle Lampe. À un certain âge, ces messieurs réagissent tous ainsi : la fréquentation d’une jeune fille leur redonne l’illusion de la jeunesse. Bof ! Ridicule.
Si elle le pouvait, la jolie lampe à pétrole hausserait son récipient de verre coloré, en signe de mépris. Monsieur Cadre la regarde : elle est très belle cette lampe, avec son trépied d’étain ciselé, le fin remontoir de mèche accroché à son brûleur en cuivre décoré de volutes et son long goulot de verre fin.
Il n’y a pas si longtemps, mademoiselle Lampe était amoureuse d’un certain monsieur Câlin, beau comme un dieu. Il lui a préféré une jeune et fragile bougie. À cause de cela, mademoiselle Lampe à Pétrole est devenue acariâtre.
L’existence de ce petit monde s’écoule, paisible, perturbé parfois par les passe-temps puérils de petits diables qui piaillent, se poursuivent et poussent les meubles. Les cris des garnements font résonner les murs du living-room.
Mais, lorsqu’ arrive le soir, la magie opère. Maman allume le feu dans la cheminée et les gamins s’allongent sur le tapis de haute laine.
Quel bon moment que ce moment là !
Installée dans le profond fauteuil Maman lit une histoire. Les enfants, silencieux, menton sur la paume n’en perdent pas une miette. Le feu crépite, une chaleur veloutée envahit le salon, réchauffe les objets et les cœurs.
C’est alors que, à l’instant le plus crucial de l’histoire, Maman s’arrête laissant tout le monde haletant, suspendu à ses lèvres.
– Allez, au lit ! dit-elle en tapant dans ses mains. La suite à demain. Puis elle se lève et ferme le livre malgré les protestations des enfants :
– Encore quelques lignes, Maman, s’il te plaît !
– On n’a pas sommeil !
S’ils le pouvaient les objets de la cheminée hurleraient la même chose ! C’est agaçant d’être tenu en haleine par une histoire et ne pas en savoir la fin. Maman ne veut rien entendre : l’heure, c’est l’heure. Elle installe le pare-étincelles devant la cheminée et les habitants de la maison quittent la pièce.
Tout est calme. La lueur des dernières flammes projette des silhouettes fantasmagoriques, déforment les pans de murs, redessinent les images des sous-verre. Les ombres s’allongent, donnant une nouvelle dimension au peuple inanimé du salon, qui s’endort dans une douce chaleur.

Ce matin, Maman pose à côté d’eux un étrange objet.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? demande mademoiselle Lampe.
– Cette chose est très laide et fait un bruit épouvantable, s’insurge monsieur Ming.
– Je crois, enfin, il me semble que c’est un réveil. Je reconnais les aiguilles au centre du cadran et ce tic-tac signifie qu’il est en fonction, indique monsieur Cadre.
– Un réveil ? Qui donne l’heure ? Je n’en ai jamais vu d’aussi vilain. Maman aurait pu dénicher chez l’antiquaire une jolie pendulette ancienne et surtout, silencieuse. Ce « truc » moderne détonne parmi nous, s’indigne mademoiselle Lampe.
– Dring, dring, dring ! Bonjour ! dit gaiement le réveil. Je m’appelle Jojo, quel bonheur d’être parmi vous, je m’ennuyais ferme sur l’étagère, au milieu des autos miniatures. Elles ne parlent que circuits, courses et dépannages. La conversation est plutôt limitée. La chambre de Damien est agréable, mais je m’y sentais seul. Ouf ! Me voilà. Alors, quelles sont les dernières nouvelles du salon ?
Pour montrer sa joie, il élabore une série de dring-dring très agaçants.
– Il aurait mieux fait d’y rester dans cette chambre, dit en aparté monsieur Ming, l’air renfrogné.
– Quelle sonnerie affreuse ! Aussi laide que cette chose, s’écrie mademoiselle Lampe, courroucée.
Décontenancé par cet accueil glacial, le réveil regarde son image, renvoyée par le vieux miroir suspendu au manteau de la cheminée. « Ma foi, je suis pas si mal que ça, pour un jeune réveil de mon époque, pense-t-il. Je ne vois pas ce qui cloche chez moi. »
Un corps en taule, tout rond, les flancs peints en noir brillant comme le jais. Sur le cadran rouge l’image de Betty Boop fait un clin d’œil coquin. Au centre du cadran, juste sous l’oreille de Betty, une jolie vis en laiton réunit les aiguilles noires en forme de flèche : la petite indique l’heure, la grande les minutes. Une fine trotteuse rouge court après les secondes par bonds saccadés.
« Bon ! C’est vrai, mes pieds ne sont pas terribles : deux courtes tiges en métal inoxydable, trop minces, trop écartées à mon goût. Mais la stabilité est parfaite, alors... ». Sur la tête des barres identiques supportent les deux demi-coques noires de son carillon. Le réveil sonne lorsque le petit marteau situé au milieu vient frapper, tour à tour, les coques en un mouvement latéral impétueux. Une poignée en inox vissée sur le carillon permet de transporter le réveil.
Ça tombe bien : Jojo aime voyager. Mais ce qu’il adore par dessus tout, c’est faire entendre sa sonnerie. Il la trouve très belle, puissante et se sent investi d’une mission : ça n’est pas donné à tout le monde d’avertir les gens et les choses sur l’importance de l’heure ! Jojo vibre de plaisir lorsque le petit marteau frappeur s’agite. C’est pourquoi il trouve toujours une bonne raison de sonner. Même si son mécanisme n’est pas remonté, la pendulette se débrouille pour l’enclencher et faire entendre ses dring-dring impétueux !
En cet instant il est heureux, alors il s’en donne à cœur joie.
– Dring, dring, dring ! C’est moi Jojo, le réveil rigolo qui sonne à tire-larigot !
– Arrête ce vacarme, tu nous casses les oreilles, crie monsieur Cadre exaspéré.
– Fini le calme, dit mademoiselle Lampe. Quelle drôle d’idée Maman a eue de mettre ce jeune en notre compagnie !
– Tu as intérêt à te tenir tranquille, gronde la grosse voix de monsieur Ming. Sur cette cheminée on n’aime pas les éléments perturbateurs.
– Désolé de déranger votre quotidien, répond Jojo, contrit. Je ne peux pas arrêter mes tic-tacs, ils sont naturels. Cela prouve que je fonctionne. Ces bruits correspondent aux battements de mon petit cœur de réveil. Bon ! J’espérais me faire des amis chez vous. Tant pis, c’est dommage !
– Écoute, dit monsieur Cadre d’un ton plus doux, on n’a rien contre toi, mais nous, les anciens, nous aspirons au calme et à la tranquillité.
– On accepte tes tic-tacs, mais je t’en prie cesse de sonner à tout bout de champ ! Ça fatigue et ça ne sert à rien, dit monsieur Ming d’un ton las.
– Comment ça ne sert à rien ! La sonnerie d’un réveil est très importante au contraire, s’insurge Jojo qui commence à s’énerver. À chaque moment de la journée on a besoin d’être averti du temps qui passe, de l’heure qu’il est. Je suis utile, moi, au moins.
– Tu insinues que nous, nous ne servons à rien ? demande indignée mademoiselle Lampe. Drôlement culottés, les jeunes d’aujourd’hui !
– Vous avez certainement bien servi, autrefois. Certes vous êtes encore très beaux à regarder ! Mais je pense que, maintenant, vous n’êtes pas indispensables, répond Jojo avec fermeté.
– Ça c’est le bouquet ! s’écrie monsieur Ming. Crois-tu inutile la beauté d’un paysage ? Penses-tu que les trilles modulés du chant de l’oiseau au plumage coloré soient sans intérêt ? Les grands compositeurs et les peintres ont réalisé des splendeurs pour le plaisir des yeux et de l’oreille. C’est leur faire offense que de parler ainsi. D’après toi, ce qui n’a aucune utilité ou fonction matérielle n’a pas sa raison d’être ? Tout est nécessaire dans la vie, mon jeune ami : l’utile et l’agréable, termine monsieur Ming en colère. Avant d’affirmer, il faut au moins avoir vécu, ce que nous, nous avons fait. Aujourd’hui nous sommes vieux, mais au moins nous avons l’expérience que tu n’as pas. Rien que pour cela : tu dois nous respecter.
– J’ai beaucoup de considération pour les anciens et n’ai pas voulu vous vexer, mais, essayez un peu de me comprendre : vous m’agressez et dites que ma sonnerie, qui est ma raison d’être, ne sert à rien. Alors ça m’énerve ! Et puis, soyez un peu tolérants ! Souvenez-vous comme vous étiez fougueux dans votre jeunesse. Excusez ma gaîté et mon caractère impétueux. Je me comporte aujourd’hui comme vous, vous le faisiez, jadis.
– Bon allez ! Faisons la paix dit mademoiselle Lampe. Mais promets-nous que tu ne sonneras plus pour un rien, s’il te plait.
– Je ne peux rien garantir. Je m’exprime et m’affirme en faisant retentir ma sonnerie. Et puis je dois effectuer des essais pour vérifier que tout marche bien, afin d’éviter la panne au moment où l’on aura besoin de moi.
– Ce n’est pas vrai ! s’écrie monsieur Cadre, anéanti, on va devoir supporter ça longtemps ?
– Je vous l’ai dit : fini la tranquillité, soupire mademoiselle Lampe.
– Puisque vous ne m’acceptez pas, je ne vous parle plus, dit Jojo. J’aimerais tant que Maman vienne me chercher pour me poser sur la table de la cuisine. Elle, je sais qu’elle apprécie ma compagnie car je lui rends service. Mais oui, ne vous moquez pas ! Lorsqu’elle prépare le repas, je surveille le temps de cuisson des légumes ; alors, tranquille, elle fait griller la viande. En attendant l’heure où je vais avoir la joie de me mettre à sonner, je l’observe et me délecte des odeurs qui embaument la pièce, ouvrent l’appétit. Maman est patiente et douce, elle, termine t-il avec de l’émotion dans la voix.
Un lourd silence s’installe sur la cheminée. Chacun marmonne sa rancœur dans son coin.
C’est alors que Jojo remarque enfin mademoiselle Tirelire qui se trouve à l’extrémité, près de mademoiselle Lampe.
– Elle est mignonne la petite sur la boîte, dit-il à Monsieur Cadre. Qui est-ce ?
– Mademoiselle Tirelire. Propriété privée ! Monsieur Ming est fou d’elle, répond monsieur Cadre en aparté.
– Il est trop vieux, s’écrie Jojo, elle mérite mieux que ça, la pauvrette !
– Quelqu’un qui te ressemble par exemple ? dit monsieur Cadre sur un ton sarcastique.
– Oui, pourquoi pas. On doit avoir le même âge et elle me plait bien. En tout cas, elle est plus classe que la Betty Boop de mon cadran, répond Jojo et il se met à rire en émettant des dring- drings saccadés.
– L’existence n’est plus possible sur cette cheminée, geint mademoiselle Lampe.
Maman accourt au bruit intempestif de la sonnerie, soulève le réveil et vérifie les boutons situés au dos.
– Je ne comprends pas pourquoi ce réveil sonne sans arrêt. Il faudra l’emmener chez l’horloger, il doit être déréglé, dit-elle en sortant du salon.
– Ah, ça c’est bien vrai, s’écrie monsieur Ming. Déréglé, c’est sûr : il l’est !
Jojo le fusille du regard.
– Le déréglé n’est pas toujours celui qu’on croit. J’en connais un qui, lorsque ça l’arrange, refuse de voir le temps passer et a des envies de jeunesse. Quelle honte !
– « La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe » répond monsieur Ming en très digne Chinois qu’il est.
– Dring, dring ! C’est c’là, oui, s’écrie Jojo en riant. N’empêche que celui à qui je pense est un vieux cochon !
– Oh ! Quel grossier personnage, s’indigne mademoiselle Lampe.
De l’extrémité de la cheminée, éclate un rire franc et sonore : mademoiselle Tirelire, d’ordinaire si discrète, approuve et apprécie la franchise de Jojo. Monsieur Ming est furieux, quant au réveil, il en dring-dringue de plaisir, il a enfin trouvé une amie sur cette cheminée inhospitalière.
Soudain la porte s’ouvre et les enfants envahissent le salon. Damien remarque immédiatement le réveil sur la cheminée :
– Tiens, qu’est-ce que tu fais là, Jojo ?
– Il est à toi ce beau réveil rigolo ? demande Anaïs, la petite cousine au minois de fouine.
– Papa l’a rapporté de Paris, c’pas ? dit Charly, le grand-frère. C’est vrai qu’il est trognon avec sa Betty Boop sur le cadran.
– Je l’appelle « Jojo, le réveil rigolo qui sonne à tire-larigot », dit joyeusement Damien. Mais pourquoi Maman l’a mis là ? Il faudra que je le ramène dans ma chambre.
« Oh là, là ! pense le réveil. Je m’ennuie à mourir là-bas. Pourvu qu’il m’oublie, moi je veux rester près de la jolie danseuse et zut pour les voisins pas sympa ! »
– La prof de sciences va nous faire un cours sur « La mesure du temps ». Je t’emprunterai ton réveil, Damien, il est trop top ! dit Anaïs en fronçant son adorable petit nez.
– Tu es content, Jojo ? Les enfants t’adorent, lui dit en souriant mademoiselle Tirelire.
– Oui, ils sont jeunes et aiment ce qui est moderne. Il n’y a que les vieux croulants à l’esprit étroit pour penser que la modernité n’est pas belle, s’insurge le jeune réveil. La beauté d’un être ne suffit pas, s’il n’a pas l’intelligence du cœur.
Monsieur Cadre est sur le point de protester lorsque Maman entre dans la pièce, le livre de contes sous le bras.
Les enfants sont en effervescence.
– Ouais, on va connaître la fin de l’histoire !
Ils se jettent sur le tapis... font des cabrioles... se chatouillent... Le salon s’emplit de cris et de rires.
– Que se passe-t-il ? demande Jojo, effrayé.
– C’est l’heure où Maman lit un conte. Les gosses aiment ça et nous aussi. Tu vas voir, c’est super, dit Tirelire.
– Si vous n’arrêtez pas immédiatement de faire les fous, pas d’histoire et au lit ! gronde Maman.
Elle a formulé la phrase cabalistique. Les enfants se calment, chuchotent et s’allongent, menton dans la paume de la main.
Le feu étincelle dans la cheminée. On ne perçoit que le crépitement de son âme. Maman s’installe douillettement dans le remarquable fauteuil Voltaire, ouvre le livre et commence la lecture.
Alors, vient l’instant magique où l’imagination vagabonde au gré des mots merveilleux, au fil des intonations de la voix, au regard des expressions qui défilent sur le visage du conteur. Les événements de l’histoire se déroulent, ponctués par les « Oh ! », les « Aie, aie, aie ! » et les « Brr, j’ai peur ! » des bouches enfantines. De temps à autre, un petit rire nerveux fuse, vite stoppé par un coup de coude intempestif du voisin.
Quand on est là, bien au chaud en bonne compagnie, avec des images plein la tête, on ne voit pas le temps passer. Mais Maman surveille. Un coup d’œil au réveil, et elle prononce la phrase fatidique : « La suite à demain. Il est l’heure d’aller au lit. »
Les enfants protestent.
– Continue encore un peu, Maman s’il te plait ! On sait toujours pas comment ça finit !
– Demain. Je vous ai gardé le meilleur pour demain soir. Allez ouste, au lit et sans rouspétance !
Les gosses se lèvent, la mine dégoûtée, s’étirent. Certains baillent, ouvrant la bouche comme un four, d’autres marmonnent. Finalement, la petite famille quitte le salon.
_ J’ai rien compris à cette histoire, dit Jojo, perplexe.
– Normal, répond Tirelire, tu n’as pas entendu le début. Demain je te le raconterai.
– En tout cas merci, Jojo, de ne pas avoir sonné pendant la lecture, dit mademoiselle Lampe. Ça nous a reposés.
– Quoi que vous en pensiez, je sais me tenir en société, répond Jojo d’un ton sec.
– Oups ! dit monsieur Tapis, Maman a oublié de mettre le pare-étincelles devant la cheminée. J’ai très peur pour mes poils !
Dans l’obscurité rougeoyante, les objets du salon somnolent, enveloppés d’une bienveillante tiédeur. Jojo est plongé dans un rêve : la jolie Tirelire danse près de lui, il la regarde amoureusement. Betty Boop vient interrompre la mélodie de la boîte à musique et, en colère, sort du cadran. Elle lui souffle sur la tête une fumée âcre. « Je ne savais pas que Betty fumait, se dit le réveil », puis, la grosse voix de monsieur Ming hurle qu’il veut faire griller tout le monde. Les cris d’épouvante de Tirelire le sortent de son rêve. Le salon est noyé dans la brume qui pique les yeux, un coin de monsieur Tapis est en feu !
La pauvre moquette, agitée de convulsions, pleure doucement.
– Je me doutais que sans le pare-étincelles, je me ferai brûler par un tison sauteur !
– On va tous griller comme des côtelettes, dit en pleurant mademoiselle Lampe.
– Monsieur Ming, vous qui êtes le plus âgé, donc le plus sage, dites-nous ce que nous devons faire ? demande Monsieur Cadre, affolé.
– Hélas, je ne sais pas. Il faudrait crier pour appeler au secours, mais les humains n’entendent pas la voix des objets.
– Ils ne perçoivent pas la voix des choses, mais ils peuvent entendre la mienne, dit Jojo. Je vais sonner de toutes mes forces, je suis sûr que quelqu’un viendra. Attention ! Bouchez-vous les oreilles.
– Vas-y, tu peux nous sauver, j’ai confiance en toi, Jojo, dit Tirelire en le regardant affectueusement.
Alors Jojo se met à sonner, à sonner encore et encore.
Dring, dring, dring ! Le marteau frappeur s’agite comme un fou, les coques noires carillonnent à toute volée, le réveil tremble de tout son corps, mais en cet instant, ça n’est pas de joie. Il a peur pour les bibelots de la cheminée, pour la charmante Tirelire, pour sa vie. De plus en plus épaisse la fumée empêche toute visibilité quand, tout à coup, une bouffée d’air frais entre dans la pièce : réveillé en sursaut par la sonnerie intempestive du réveil le couple de la maison fait irruption, éteint le début d’incendie à grands coups de seaux d’eau.
Ah, s’ils pouvaient entendre les « Hourras !» hurlés gaiement par les objets du salon !
_ Heureusement que ce réveil déréglé a sonné. Sans lui, la maison brûlait et nous avec, dit maman en quittant le salon.
– Ce réveil marche très bien rectifie gentiment monsieur Ming, c’est un formidable petit Jojo et on peut lui dire un grand merci. Mon jeune ami, je te prie de m’excuser, je n’ai pas été gentil avec toi. Ta sonnerie sert bien à quelque chose : elle vient de nous sauver la vie.
– Désormais tu pourras faire tous les chapelets de dring-drings que tu veux, on ne t’en tiendra pas rigueur, brave Jojo ! dit mademoiselle Lampe avec de l’émotion dans la voix.
– Félicitations pour ta présence d’esprit et ta bravoure. J’espère que tu oublieras notre fichu caractère de vieux revêches et voudras bien être notre ami, dit à son tour monsieur Cadre.
– J’ai quelques poils grillés, je risque d’attraper un rhume parce qu’ils m’ont noyé, mais ça aurait pu être pire, dit en riant monsieur Tapis. Grâce à Jojo, on s’en est bien sorti.
– Moi, je sais que l’on peut compter sur toi, mon cher ami, susurre Tirelire avec un regard à lui faire tourner les aiguilles à l’envers ! Pour le remercier, nous allons tous chanter, en l’honneur de Jojo, ajoute joyeusement la demoiselle.

Il est regrettable que les habitants de la maison n’aient pu entendre les objets du salon chanter. En tendant bien l’oreille, ils auraient apprécié le bel hommage rendu à un des leurs.
« Hourra pour Jojo ! Vive Jojo ! le réveil rigolo qui sonne à tire-larigot! ».
Peut-être auraient-ils enfin compris que les objets ont une âme ?
Sait-on jamais ?
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