Jojo

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En compétition

Auteur de sept recueils de poésie https://www.facebook.com/Pascal-Depresle-Auteur-111652530591974/?modal=admin_todo_tour Et si je tends la main c'est pour voir s'il reste des Hommes  [+]

Image de Été 2020

Il y avait Jojo, Rachid, Ahmed et deux autres.
Tout près d’une épicerie ouverte la nuit, où l’on vend de la vodka le double de son prix. Enfin, le double, si tu connais la marque. Chez Momo, c’est toujours pareil, ça y ressemble, c’est presque ça, mais pas tout à fait. Pour le prix c’est la même chose. Mais si à trois heures du mat’ tu cherches à te piorner à l’exotique, au frelaté, à te faire cogner le cœur pour qu’il se barre de la poitrine qui l’accueille, ou simplement si tu cherches un paquet de chips avec un Coca tunisien, t’as Momo.
Normal quelque part que tu lui raques un peu sa nuit blanche, aussi blanche que son enseigne ou des lettres éteintes écrivent en blafard EPIRIE GAL. Faut dire aussi que ça coûte une blinde à réparer, et que les clients de Momo, c’est plus sur le bitume qu’ils grandissent qu’au sein des conseils d’administration des tours de La Défense. Alors, merde, quoi, tu y vas du surplus.
Je les avais trouvés rigolards et presque accueillants, ces petits moi, ces petits frères de derrière le miroir, rebuts d’une humanité qui cache ses pieds pourris et ses nippes qui puent sous les piles des ponts. Moi, je passais par hasard, disons même par erreur, tout GPS éteint, comme mon cerveau, tremblant de froid et de manque à l’idée de ne plus jamais la revoir. « Ce soir, je veux juste m’endormir serrée dans tes bras », oui, dans tes bras qu’elle avait dit. Bon, tu sais comme moi comment ça commence, ou bien comment ça se finit, serrés dans les bras l’un de l’autre, on se jauge, on se frôle, on s’effleure et on fait parfois même l’amour. Enfin presque toujours, les bras ça vient après. Mais là, sur ce parking-théâtre de la malbouffe où nous venions de donner notre dernière représentation, tels les mêmes que nous critiquions naguère, cas sociaux parce que nous n’avions peut-être pas les mots ni les yeux pour les qualifier d’amoureux qui se déchirent, sur ce putain de parking jonché de boites grasses, juste à côté d’un clown bicolore qui me fixait et se foutait de ma gueule sur un sac en papier, écologie oblige, j’ai senti que j’allais serrer le froid des nuits solitaires, solidaires l’hiver quand passe la soupe, la populaire, le froid des errements d’avant, des larmes d’amour qu’on devrait pouvoir échanger contre des mots, tu sais, les bleus, comme ces notes Graal que les musiciens caressent dans leurs rêves les plus intimes.
Chez l’épicemard arabe, j’ai pris deux quilles de vodka. Une pour la bande à Jojo, une pour ma gueule, pas faire goulot commun, tant qu’il reste un bout de lucidité on fait semblant d’être digne. Odeur commune, déjà, c’est un début, de toute façon tu n’as pas trop le choix quand tu sais que ce sont les morsures de l’aube qui vont planter leurs crocs dans tes poumons, au petit matin, à cette heure inutile où rien ne commence, où rien ne s’arrête, mais qui te glace la chair encore plus loin et plus profond qu’une intraveineuse de blanche.
Jojo, quand je lui ai filé la quille de vodka, il m’a juste demandé :

— Comment tu t’appelles ?

—  Pascal, j’ai répondu. J’avais plus le temps de mentir.

— Ben on t’aurait sonné les cloches si t’avais pas amené à boire.

C’est con, mais ça m’a fait marrer, presque aussi fort que lui, lui qui riait de son visage crasseux et des trois dents qui le barraient offert à un ciel hypothétique. Rachid a allumé un bédo qu’il a fait tourner. Je n’ai pas taffé, peur d’aller m’en reprendre perpète trente par jour sponsorisées par la régie des tabacs. Ahmed, en s’essuyant le museau avec une manche que tu n’aurais pas voulu comme serpillère, il a dit :

— C’est de la bonne, garçon, toi t’es pas une salope.

T’en avais deux couchés que je croyais endormis, et dont je n’ai pas vu le visage, mais qui, d’un grognement, ont fait signe à la bouteille de venir les embrasser. Quand t’as plus que ça comme amour, les caresses tu les prends où elles sont. T’en as même un qui pissait couché, te dire si ça fait mal, la rue, si ça te renvoie, quand t’es un peu propre, du moins de l’extérieur, à l’image que tu renvoyais avant. Les bras serrés sur le froid et ça, ça te colle des larmes à quarante degrés, ans ou centimètres, c’est pas l’unité de mesure qui compte, juste l’intensité du manque et des sensations. 

À un moment t’as celui qui ne parlait jamais qui a salué une salve de sirènes hurlantes d’un « putain les Robocop, enculés, file à boire, tiens ». Et tandis que je buvais mon amour perdu, ayant abdiqué depuis l’enfance toute velléité de dignité, quand tu viens des poubelles, tu y retournes tôt ou tard, j’ai chialé en me disant que ce n’était pas possible, que la vie, comme l’amour, ça ne se termine pas comme ça. Non, pas à chaque fois.
Alors dans un demi-coma, j’ai repris le chemin de ma berline pourrie, en filant ma bouteille à Jojo. Rachid m’a dit :

— T’es con, attend un peu, je viens d’en rouler un tout neuf.

J’ai décliné d’un geste de la main. J’ai dit à Jojo de saluer celui qui n’avait pas encore dit un mot.

— C’est parce qu’il pue des pieds qu’il cause jamais, Tintin.

Je n’ai toujours pas compris le rapport, mais je sais qu’il s’appelle Tintin, le clodo barbu aux mots muets. Va savoir, peut-être qu’il n’a plus rien à dire. Ou simplement de l’amour, mais plus personne à qui en parler.
Dans ma caisse, les nausées le disputaient aux douleurs dans la poitrine et le bras droit. Le cœur, me suis-je dit, sans savoir si celui qui m’inquiétait le plus était celui qui balance mon sang dans les artères, ou celui de ma licence IV poétique made in Finlande qui guignolait quelques heures plus tôt sur un parking théâtre. On peut mourir d’aimer, tu sais, et pire encore, de croire qu’on n’aimera plus. Je suis rentré en chauffard ivre, le 115 en tête, persuadé que médecins de nuit, ça resterait tout de même un feuilleton de ma jeunesse. Des fois, on se plante. Dans les draps, dans la rue, dans la vie. Dans les mots. On regrette ce qu’il n’y a plus moyen de recoller quand il suffirait juste de se dire que c’est du temps qui passe et qui prend, et la vie avec lui, comme ces objets qu’elle broie pour en faire ses souvenirs. Des vestiges tous neufs, t’as que made in China que tu trouves ça, ou au sous-sol du BHV. Du moins quand j’étais môme.
Quand le toubib a refermé sa trousse en me souhaitant bonne nuit, après tout, ce n’est pas lui qui allait gérer le reste de ma vie, je me suis demandé si je n’aurais pas dû tirer une taffe ou deux sur la mal roulée de Rachid. Des fois, tu sais, ça rend le chagrin rigolo, et la morsure des poumons du petit matin plus supportable, comme un chaton qu’on balance à la flotte, mais qui reste un moment le museau à sniffer l’air, parce que t’as mal fermé le sac. Qui croit qu’il va s’en sortir.
Tu vois, quand je réfléchis à l’absence de toi, à l’absence de moi et aux étoiles filantes qui ne tiennent jamais leurs promesses, entre deux brûlures d’alcool, j’aimerais bien retrouver Jojo, parce que, même si j’ai ri, comme les autres, je n’ai toujours pas compris pourquoi Tintin il ne parle pas parce qu’il pue des pieds. Et qu’à cette heure, là, tu sais, ça me hante encore, comme me hanteront à vie, fantômes sensuels, tels des draps qui capitulent, ton visage, ton rire, la douceur de ta peau. Et l’absence de tes bras serrés.

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Sandra Dullin · il y a
Un texte qui claque, qui prend aux tripes.
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Nino · il y a
J'aime bien le ton général même si vu le thème, j'imagine une écriture un peu plus débarrassée, plus à l'os...Mon vote et merci pour cette lecture.
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Pascal Depresle · il y a
Je comprends,, mais l'écriture à l'os, celle du bitume qui est la mienne comme je l'appelle ne passe pas ici. C'est juste une question de goût des lecteurs, ma foi, ils sont seuls juges. Merci.
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Firmin Kouadio · il y a
Je vous lis avec beaucoup de calme, ce texte a un ton posé, on ne s'ennuie pas. Quand je parcours les mots, les phrases, les lignes de votre plume, j'ai l'esprit impressionné, j'ai l'âme qui se délecte. Je me retrouve dans un monde particulier, un monde littéraire, un monde qui est le vôtre ! Je vous ai lu sans souffler, j'aimerais même encore vous relire sous mon texte, en compétition, pour n'oublier jamais les traces de votre si belle écriture. Au plaisir de vous relire.
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Pascale Fusette · il y a
J'aime beaucoup cette peinture réaliste. C'est triste mais c'est fort.
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Pascal Depresle · il y a
Merci
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Pierre LE FRANC · il y a
Ambiance glauque d'une déception amoureuse. D'une nuit de galère sous les ponts. On évoque les road books façon Brooklyn des années 70. En même temps très actuel façon 9-3 le long du périph. Le ton est juste et donne froid dans le dos.
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Pascal Depresle · il y a
Belle analyse, ça se passe en 2019 dans le 9-5, mais c'est partout où il y a des hommes. Merci.
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Woodlande Joseph · il y a
Tres beau texte. J'ai beaucoup aime, le texte est tres original
Si vous avez le temps passez me rendre visite et si le coeur vous en dit vous pouvez voter pour me soutenir
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/brisee-6
Merci et bonne chance !!!

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Pierre PLATON · il y a
Bitume et biture, la vie des paumés de la rue et de la vie, y a du vécu, y a de la bibine et des taffes, y a de quoi s'la prendre et s'la lire (s'la lyre ?), je kiffe, mec !
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Pascal Depresle · il y a
Je kiffe qye tu kiffes, merci et heureux de te retrouver après mon absence voulue.
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Eric diokel Ngom · il y a
Admiratif Un plaisir et une chance de découvrir ta page .j'ai bcp aime.. un texte original et bien structuré.. merci de consulter l mien pour me donner un avis et voter si sa vous tente..
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Bibiana Mathieu · il y a
Style simple et magnifique!
Si vous avez du temps, passez découvrir mon oeuvre. Je compte sur vos voix.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/vivre-tout-simplement

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Long John Loodmer · il y a
Un gros coup de blues
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Pascal Depresle · il y a
Un peu trop même. Merci.

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