Joe la gargouille

il y a
12 min
2942
lectures
154
Lauréat
Jury
Recommandé

Je suis un vrai mix international: maman iranienne, papa russe, vécu à Rome, élevée à Paris, et devenue suisse depuis cette année. Je réside à la montagne, j'aime la nature mais j'ai besoin de  [+]

Image de Automne 2012
« Les chevaux, en particulier les jeunes chevaux, perçoivent merveilleusement bien les signaux émotionnels. Selon l’entraîneur, un bon cavalier doit avoir des pieds de plomb, des mains de velours et le tempérament d’un sac de sable. » 
Jane Smiley,
Le paradis des chevaux

 

Je m’appelle Joe. Je suis cheval de course. J’étais cheval de course.
Maintenant je suis tout simplement un cheval heureux avec des souvenirs, quelques beaux restes et beaucoup de chance !

Le cheval de course vit chez son entraîneur.
Selon son appartenance familiale et les espoirs que son propriétaire fonde sur sa carrière, le yearling est confié à un centre d’entraînement de plus ou moins grand renom. Les chevaux de course sont rarement des enfants de l’amour, ils sont le fruit de savants croisements entre des juments au cadre solide, au caractère trempé et des étalons à la lignée irréprochable ayant fait leurs preuves sur des hippodromes réputés.

A l’âge de cinq mois, on m’a séparé de ma mère et envoyé dans une école de garçons. Une sorte de centre de loisirs où mes camarades et moi occupions nos journées à brouter, nous poursuivre, nous rouler dans l’herbe et à nous battre en jouant à être de féroces étalons !
Quand j’ai commencé à m’intéresser de plus près aux demoiselles que je voyais au loin, on m’a emmené passer quelques jours dans un box. J’ai bien dormi. Debout. Je me suis réveillé avec une drôle de douleur dans le bas ventre. Après quelques jours, suis retourné avec les copains. Bizarrement, les jolies pouliches qui me faisaient les yeux doux m’ont laissé totalement indifférent.

Vers l’âge de deux ans, alors que j’avais déjà appris à porter un cavalier sur mon dos, j’ai été envoyé à « l’entraînement », préparation physique et morale pour affronter ses congénères sur les champs de course.

J’arrive dans une énorme écurie. J’ai beau hennir, taper du sabot, personne ne répond. On m’installe dans un box sombre avec des barreaux aux fenêtres. Je ne peux pas sortir la tête pour regarder dehors, réclamer une carotte ou faire semblant de mordre la croupe ondulante d’un copain qui passerait à portée de dents.
Pas de paille, une litière de copeaux, comme si j’étais un vulgaire cochon d’Inde acheté quai de la Mégisserie. Pour me consoler, mon râtelier à foin déborde, du foin du meilleur cru, du pays de Crau ! A mâchonner toute la journée, on trouve le temps moins long.
Le premier jour, j’ai juste droit à une petite sortie, pour prévenir la colique ou le coup de sang. Nous les chevaux, sommes aussi forts que fragiles. Nos points les plus faibles sont nos jambes et nos intestins. Pour les jambes, ce n’est pas compliqué de comprendre que le créateur, qui a réussi un chef d’œuvre lorsqu’il a inventé le pur-sang, a sacrifié aux exigences de l’esthétique celles de la solidité. Nous sommes juchés sur des membres graciles censés porter notre poids tout en se déplaçant très vite. Alors inévitablement, il y a des incidents de parcours ! C’est une question de proportions.
L’autre erreur du créateur, est notre système digestif ! Comment un Dieu sérieux a-t-il pu mettre autant de boyaux dans un même ventre ? Aucun rangement logique, aucun ordre, ni casiers ni tiroirs : un magma de tripes ! Il a bâclé, c’est sûr ! La nourriture ne peut pas glisser de haut en bas. Elle doit emprunter un parcours parsemé d’embûches, slalomer autour de chicanes, traverses des hectomètres de boyaux, exécuter des séries de virages en épingle, forcer des passages, et se heurter à des voies sans issue avant d’être digérée et expulsée. Notre crottin est d’ailleurs toujours sous haute surveillance... L’objet d’une constante attention : il a fait, il n’a pas fait ? Notre transit est la préoccupation majeure de l’homme de cheval averti. Le moindre grain d’avoine avalé de travers peut enrayer la mécanique. Surtout si nous ne bougeons pas : il faut nous secouer la panse tous les jours pour que l’aliment ne se coince pas dans un pli de colon ! Nous sommes des herbivores non ruminants, incapables de régurgiter, forcés à ingérer, digérer ou crever.

Après une première nuit agitée dans ma nouvelle pension, l’aube arrive. Bruits de brouette, de pas bottés ou « sabottés ». On va venir me chercher. Je serai confié à un cavalier ou une cavalière : mon futur « lad ». Celui ou celle qui s’occupera de moi tous les jours. Celui ou celle qui me brossera, me nourrira, me fera marcher, trotter, galoper, sauter... Mon compagnon de tous les jours, mon partenaire.

Je regarde à travers les barreaux de ma fenêtre. Humm, quelques jolies filles ! Elles sont réputées pour leur légèreté et la douceur de leur main. Tant mieux, parce que je vous assure que de se faire élargir la commissure des lèvres par une brute épaisse pendue aux rênes n’a rien de plaisant.
Un grand jeune homme passe, renfrogné, pestant contre le poids du seau qu’il porte et qui se vide à mesure qu’il avance. Il a une bonne tête, il ne ralentit même pas pour regarder à quoi je ressemble. Je ne détesterais pas être confié à la petite blonde qui a la voix douce. Je m’approche de la porte et me redresse, oreilles pointées en avant pour offrir mon profil le plus flatteur. Je glisse mon nez entre deux barreaux. Elle ne me regarde même pas ! Ah voilà un beau garçon en jodhpurs et boots, ça sent le jockey professionnel. Je me grandis. « Regarde comme je suis beau ! ». Rien à faire, il est beaucoup plus intéressé par les moulinets de majorette qu’il fait faire à sa cravache que par mes avances.
Soudain apparaît un être hirsute, bossu, velu.
Il s’approche de mon box flanqué de selle bride et matériel de pansage. Mon Dieu, cette bête humaine ne peut pas être un cavalier. En tout cas pas MON cavalier, pitié ! Oreilles en arrière, dents en avant, vite ! Signes ostentatoires d’hostilité qui ne le dissuadent pas : il ouvre la porte et s’infiltre sans faire aucun cas de mes grimaces. Il me passe un licol autour du cou et m’attache. C’est bien ma veine ! Ah on n’a pas fini de se moquer de moi. Et vous verriez comment il est attifé. Le monde des humains n’est pas plus juste que celui des chevaux. Parlez-moi d’égalité ! L’égalité est un concept mathématique et intellectuel que l’on ne retrouve absolument pas dans la nature.
La bête humaine me brosse. Sans douceur. Sans brutalité. Je me laisse faire, totalement inexpressif. J’évite de le regarder, de le sentir. Il est vraiment trop laid. Il me conduit enfin hors du box et saute sur mon dos. Ouf, il est léger.
Nous rejoignons nos camarades d’entraînement. Un cavalier au nez cassé qui tient ses rênes d’une main le temps d’allumer une cigarette demande à la bête humaine qui me sert de cavalier :
— Hé dis donc Quasimodo, comment y s’appelle ton canasson ?
— Joe, je crois (Joe, c’est donc moi !)

QUASIMODO ! (Quasimodo, c’est donc lui !)
Même pour qui n’a pas lu Victor Hugo dans le texte, ce qui doit être le cas de ces gens qui passent plus de temps à cheval qu’à la bibliothèque, Quasimodo n’évoque rien de flatteur ! Le monstre gardien des gargouilles... Et voilà tel un monstre de Notre-Dame, j’ai Quasimodo sur le dos, bienvenue à la cour d’entraînement, Joe ! La cour des miracles, oui !

Je ne croyais pas si bien penser : « la cour des miracles ».

A force d’entendre mon cavalier être raillé tous les matins et ne voulant pas devenir aussi bête et méchant que les humains le sont parfois, je me suis pris de tendresse pour ce petit être difforme qui s’occupe de moi chaque jour. Au bout de quelques semaines, j’ai constaté qu’il me brossait longuement, consciencieusement. Je n’avais qu’à comparer avec mon voisin de box dont le soi-disant soigneur bâclait la toilette matinale en deux temps et trois coups de bouchon ! Pourtant c’est si bon d’être débarrassé de sa crasse nocturne. Alors j’ai cessé de baisser les oreilles, et lui, il a commencé à me parler :
Bonjour mon Joe, ça va-t-y ce matin ? 
Il ne m’embêtait jamais quand il était sur mon dos. Il mettait son horrible visage tout près de ma crinière et me laissait galoper sans tirer sur ma bouche, me pincer entre ses mollets ou pire me donner des coups de cravache. Petit à petit, je gagnais sa confiance et lui la mienne.
Mes affaires n’allaient pas si mal. Je sentais bien que je n’étais pas un « crack en devenir » mais parfois on a avantage à rester modeste et à passer inaperçu.

Un matin, un matin froid, tandis que nous étions à tourner inlassablement en rond dans le sable profond, mon cavalier se rebiffa contre un de ses camarades qui l’avait appelé Quasimodo comme d’habitude, Il répondit avec une autorité nouvelle et sans appel que je ne lui connaissais pas :
Je ne veux plus qu’on m’appelle comme ça. Je ne m’appelle pas Quasimodo. Je m’appelle Gérard.
 Vous n’imaginez pas comme je me suis senti fier de lui à cet instant.
Je m’appelais Joe, il s’appelait Gérard !
Le lendemain, quand Gérard s’est dirigé vers mon box, je l’ai observé un peu plus attentivement. Croyez-moi ou non, sa bosse avait presque disparu. Gérard marchait droit, il me souriait. Bien sûr que nous savons ce qu’est un sourire ! Qu’est-ce que vous croyez, vous les humains qui avez besoin d’afficher un rictus et de montrer les dents pour manifester votre contentement ? Nous sommes beaucoup plus fins, et n’avons besoin ni de sourire social ni de larmes de salon pour comprendre les joies ou les peines. Quand Gérard marche droit comme un I et non plus voûté comme un point d’interrogation, et qu’il sourit, je le remarque aussitôt. Mais ce qui est tout à fait exceptionnel c’est que lorsque je souris à Gérard sans faire de grimace, juste avec le cœur, il le comprend aussi ! Et ça, croyez-moi, ce n’est pas à la portée de n’importe quel humain !

Un matin, Gérard entre dans mon box complètement excité. Il sautille, il est tout guilleret :
Joe, tu vas courir.
Moi, je ne sais pas si ça va me plaire, mais lui, il a l’air très content. Les choses sérieuses commencent, même l’entraîneur semble faire attention à moi.

Je suis prêt à faire mes débuts sur un hippodrome.
Gérard, plus sale que jamais, est chargé de ma propreté. Il graisse soigneusement mes sabots, plus attentif à son pinceau que s’il était Picasso, enfile un gant de crins par-dessus ses gros doigts gercés, et verse la moitié d’une bouteille de shampooing sur mon corps, avant de le gratter dans chaque recoin, sous chaque pli de peau puis de le rincer à l’eau délicieusement chaude. Il savonne ma queue, la démêle, peigne ma crinière, et me sèche au soleil. Il annonce à qui veut l’entendre :
J’emmène Joe aux courses demain.
Je ne comprends pas très bien ce qu’il veut dire mais je le sens nerveux, impatient et heureux à la fois. Alors je deviens nerveux, impatient et heureux comme lui. C’est ça, l’entente !
Le jour « J » arrive. Je crois que je dois faire mes preuves.
Gérard s’est rasé de près, il s’est fait épiler les sourcils ! Je sais qu’il l’a fait pour moi, parce que quand j’apparaîtrai pour la première fois en public, il sera à côté de moi. Il me trouve si beau, qu’il ne veut plus être laid.

Nous arrivons dans un endroit que je ne connais pas où il y a plein de chevaux que je ne connais pas non plus. J’ai un peu le trac. Mon émotion touche à son comble lorsque je vois apparaître Gérard en chemise et en cravate... Ne me prenez pas pour ce que je ne suis pas, mais à cet instant, je le trouve beau. Vraiment beau ! Quand il m’emmène au rond de présentation, j’ai envie de lui rendre la pareille et je « parade » pour lui, pour lui montrer que j’essaierai d’être à la hauteur des efforts qu’il fait pour moi. Si j’étais paon, je ferais la roue. Etant cheval je me contente de lever la queue très haut, de dilater mes naseaux au maximum et de souffler très fort en faisant le plus de bruit possible. Le vrai tombeur !
Gérard m’emmène à la piste et m’encourage :
Vas-y mon ch’tiot père ! 

Non, ce serait trop beau, je n’ai pas gagné ma première course ! Je n’ai rien compris à ce qu’on attendait de moi, et quand j’ai compris, c’était trop tard. Mais je ne finis pas trop mal, à quelques longueurs du vainqueur. On m’attend. Entraîneur perplexe, propriétaire déçu, jockey énervé et Gérard, heureux de constater que je ne me suis pas blessé, qui me propose un petit coup à boire, met une couverture sur mon rein et me dit à l’oreille :
C’est bien mon Joe, tu verras, la prochaine elle est pour nous.
Il n’a pas dit la prochaine (course) elle est pour toi, il n’a pas dit la prochaine elle est pour ton propriétaire ou pour ton entraîneur, il a dit la prochaine elle est pour nous. Nous, c’est lui et moi.
NOUS.
Comme l’univers est plus beau quand un Gérard vous aime.

Et la prochaine, on se l’est offerte ! Gérard m’a emmené au rond, peigné, gominé, parfumé. Col propre. Je n’avais d’yeux que pour lui. Quasimodo était le plus beau ! Alors vous imaginez quand j’ai gagné ? Gérard s’est précipité pour être en photo avec moi «Joe-Gérard, Fontainebleau 2006 ».

Puis, j’ai fait mon petit bonhomme de chemin, j’en ai couru beaucoup, j’en ai gagné plusieurs.

Peu à peu, mon aventure avec Gérard s’est transformée en histoire... d’amour, d’amitié, appelez cela comme vous voulez en langage humain. Pour moi, c’est l’histoire d’une relation, vraie, sincère. Gérard m’emmenait brouter, me graissait les pieds, m’apportait des carottes et venait me tenir compagnie le dimanche, jour ennuyeux au possible où chacun s’occupe de soi et personne ne s’occupe de nous.

Mon entraîneur, toujours perplexe à mon sujet, m’inscrivit une fois dans une course prestigieuse à plus de cinq heures de route du centre d’entraînement. Cela me faisait voyager par le camion du vendredi, deux jours à l’avance et sans Gérard qui n’avait pas obtenu de congé pour m’accompagner. Il m’avait promis de me rejoindre le dimanche pour que personne d’autre que lui ne m’emmène au rond de présentation. Il lui fallait juste se débrouiller pour trouver voiture et chauffeur ayant lui-même perdu véhicule et permis.

C’est le grand jour. Je regarde, j’écoute, je renifle. Pas de Gérard à l’horizon ! C’est bien les humains, on ne peut pas compter sur eux, rien à faire ! J’en aurais les larmes aux yeux si je pouvais : un homme qui pose un lapin à un cheval, c’est triste. Même plus envie de courir, tiens !
Soudain un bruit familier. Un ronflement de petite moto de petite cylindrée de petit homme à petits moyens. C’est la moto de Gérard, c’est son casque, c’est lui. Il a fait ça pour moi, il a tenu sa promesse, il est là.
Comme je l’aime.
Les humains demandent goguenards :
— Alors Gégé, t’es venu en mobylette ?
— Ben oui, j’allais pas laisser mon Joe tout seul un jour comme aujourd’hui quand même. 

Alors là, moi, cheval, je vais y aller de ma citation préférée : « Un cheval galope avec ses poumons, résiste avec son caractère et gagne avec son cœur. » Le cœur, quand un Gégé savonné, habillé, rasé, épilé, parfumé, vient vous mettre du baume dessus, il ne peut pas faire autrement que battre très fort et faire avancer les jambes très vite !

Quelle course ! Ce n’est pas n’importe quel hippodrome, il est immense, le parcours est interminable ! Il faut passer à travers champs, monter des buttes, descendre des talus, sauter d’énormes « fences » anglais en pleine France profonde ! Ah, les inventions humaines pour nous faire souffrir... Une chipie de jument haute comme trois pommes caracole en tête menant un train d’enfer, elle me fait galoper comme un fou, si je la laisse filer c’est foutu, je ne dois pas la perdre de vue ! Où est ce poteau, je n’en peux plus ! Mon cavalier s’agite, c’est le signal j’accélère ! Je dépasse la petite peste aux sabots vifs, lui jette au passage le regard méprisant du vainqueur et la coiffe sur la ligne d’arrivée, d’un petit nez, à la hussarde et sans vergogne !

Devinez qui court vers moi comme un forcené, rubicond d’essoufflement et de bonheur ? Mon Gégé bien sûr. Qu’il calme ses ardeurs, s’il me saute à l’encolure je ne pourrai jamais le porter. Il me caresse, je souffle, je sue, mais je ne peux pas m’empêcher de lui montrer à ma manière, que lui seul comprend, que cette course, je l’ai gagnée pour nous et qu’il pourra ajouter une belle photo dans son album. Dans NOTRE album.

Comme c’est savoureux une victoire, voluptueux ! Bien sûr nous courons par instinct, et alors ? Courir sur un hippodrome n’est pas galoper dans un champ, c’est un art, c’est le sport des rois ! Il faut être humain pour ne pas le comprendre !
Promenades, douches chaudes, bandages, récompenses, caresses. Une semaine entière à ne rien faire que de petits galops dans la forêt, seul avec Gégé. Le grand luxe !

Quand je reprends l’exercice, je vole, je ne touche plus terre. L’amour est la plus naturelle et la plus efficace des potions magiques.
De course en course, je monte les étapes. J’affronte des chevaux plus rapides, plus résistants, sur de plus grands hippodromes. Je ne gagne plus aussi facilement, j’alterne victoires et places. Je mérite mon avoine et ce n’est déjà pas si mal !

Et puis un jour, je monte à Paris. La consécration !
Gégé est là, bien sûr. Il a pris un congé sans solde pour être sûr de pouvoir m’accompagner. Il n’est pas peu fier quand il marche à mon flanc. Du bas de sa petite taille, il toise les autres lads de haut. Je sais exactement ce que j’ai à faire... et j’adore rapporter de belles photos pour la collection de Gégé, notre collection !

Le départ de la course n’est pas rapide, train de sénateur, moi qui ai horreur de traîner en route pour accélérer tout d’un coup à la fin. Ce n’est pas mon truc ! Je fais partie des chevaux réguliers qui vont à la même allure tout le parcours, sans flancher, sans faire d’à-coups. Mais une course est une course, il faut s’adapter, peu importe comment, l’essentiel est de gagner. Je prends la tête de la course, je suis le roi du monde. C’est un steeple-chase : les obstacles sont gros et différents les uns des autres. Nous devons traverser des bull-finches, nous envoler au-dessus d’oxers, nous étendre au-dessus de rivières, et franchir des murs en pierre sans les toucher ! Je connais tous ces obstacles par cœur. Je sais quand je dois allonger ma foulée pour prendre mon appel ou quand je dois la raccourcir pour ne pas tomber. Mon jockey me laisse faire se contentant de m’indiquer le parcours. C’est lui qui me dira à quel moment de la course je devrai sauter avec plus de vitesse puis, quand j’aurai franchi la dernière haie, il commencera à s’agiter sur mon dos pour m’indiquer que je dois produire mon effort final et surveiller les petits malins qui vous pistent l’air de rien et viennent sans prévenir vous coiffer au poteau.

Je viens de sauter la dernière « difficulté » sans encombre, mon jockey commence à serrer ses jambes plus fort et à agiter les bras. Il fait le moulinet avec sa cravache. J’accélère. Je ne vois rien, je n’entends rien. Je suis seul devant ! Notre plus belle photo, Joe et Gégé à Auteuil ! Tout à coup, un premier cheval me double, un autre, mais, parole d’équidé c’est tout le peloton qui me passe devant ! J’ai l’impression de faire du sur place ? Et mon cavalier qui ne pousse pas, qui ne réagit pas, mais que fait-il celui-là ? Il a l’air de ne pas s’intéresser à la course, il ne vise pas le poteau, il laisse ses rênes se rallonger. Je n’y comprends plus rien. Je fais l’inverse de ce que je suis censé faire et ça n’a l’air de déranger personne. Je suis au tout petit galop sur un hippodrome parisien, on ne me bouscule pas, même pas un petit coup de cravache d’encouragement... Allez comprendre quelque chose aux humains ! Et tout à coup, c’est comme si on me transperçait la jambe ! Je ne peux pas hurler, je suis cheval, animal à la douleur muette, mais je ne peux plus poser ma jambe par terre. Je galope sur trois pattes puis lorsque j’arrive à me freiner, je m’arrête, la jambe en l’air. Mon jockey descend, il enlève ma selle alors que nous sommes encore sur la piste, je ruisselle de sueur comme si la transpiration était expression possible de mon mal. Je tremble. Je souffre, et je voudrais que cela s’arrête. Je connais mon sort. Un cheval inutile est une bouche de trop à avoiner. Tant pis, du moment que cesse cette douleur, je suis prêt. J’irai au paradis des chevaux où m’attendent plein de copains morts au champ d’honneur pour la gloire des hommes. Nous n’avons pas d’enfer car, contrairement à certains humains, aucun d’entre nous ne mérite un châtiment éternel.

Gégé arrive en courant. Il pleure toutes les larmes que je suis incapable de verser. J’ai tellement mal que je l’ai oublié mon Gégé. Je suis prêt à lui dire adieu. Je le regarde comme si mon corps était encore là mais que mon âme déjà partie... et la souffrance aussi.
Il prend ma bride des mains du jockey et me parle tout doucement. Je le suis comme je peux jusqu’aux écuries, j’ai si mal, je voudrais me coucher et m’endormir, poser ma tête dans de la paille fraîche, pour toujours. Les chevaux soulèvent les lèvres comme pour sourire quand ils meurent.
Mon entraîneur regarde ma jambe d’un air entendu. Il demande au vétérinaire de « faire le nécessaire » et s’en va. Il n’assiste jamais à l’exécution des chevaux dont il a prononcé la sentence de mort.
Faire le « nécessaire », pour qui ?

Gégé sanglote et renifle à côté de moi, ça me fend le cœur.
Et le voilà qui suit l’entraîneur, quel lâche !
M’sieu, je savais que ça arriverait, alors j’ai loué un ch’tiot paddock pour mon Joe à côté de ma maison. 

Combien de dimanches passés à monter ces barrières, à construire un abri, à creuser pour faire passer une conduite d’eau, à semer de l’herbe ?
A combien de bouteilles de pastis as-tu résisté pour remplir ma tirelire jusqu’à pouvoir louer ce petit champ ?

On va passer des vacances de rêve tous les deux, je t’attendrai tous les matins et quand ma jambe sera guérie, nous irons nous promener.

Et que personne ne s’avise jamais d’appeler mon nouveau propriétaire Quasimodo !

Recommandé
154
154

Un petit mot pour l'auteur ? 143 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Marie Christine Cochard
Marie Christine Cochard · il y a
Magnifique !!! quelle belle leçon de vie, d'amour !
Image de Boine Jean-christophe
Boine Jean-christophe · il y a
Merci pour cette belle histoire entre un cheval et un homme presque beau...
Image de Valentine Golaz
Valentine Golaz · il y a
Merci Natacha!! J'ai adoré, c'est touchant, émouvant... bravo!
Image de Claudine Collesson
Claudine Collesson · il y a
Et voilà, partie dans cette histoire, à en oublier tout ce qui se passe autour, à se laisser porter par les sentiments, à en pleurer, à en redouter voire à en détester l'approche de la fin mais finalement adorer trois fois plus cette histoire et cette morale. Voir au-delà des apparences. Merci
Image de Natacha Houtcieff
Natacha Houtcieff · il y a
Ooooohhhh !!!! Quasimodo et Joe sont tout retournés..... merci Claudine si je devais faire une autre édition, elle serait illustrée avec vos photos !
Image de Natur'dogandcat Sénas
Natur'dogandcat Sénas · il y a
Très jolie et touchante histoire que je viens de lire. La relation entre l'homme et l'animal m'a sincèrement émue et j'ai accroché au texte qui est bien écrit et que j'ai trouvé "efficace". C'est également une belle morale quant aux codes de la beauté que tu as su transmettre. Bravo Natacha pour ce joli compte tout en finesse et en émotion.
Image de Natacha Houtcieff
Natacha Houtcieff · il y a
Merci Anais ! Tu es tout en finesse aussi! À bientôt!
Image de Pascal Lesaulnier
Pascal Lesaulnier · il y a
Superbe
Merci pour cette belle histoire d'amour où se trouve l'essentiel. .....

Image de Julie Lenglet
Julie Lenglet · il y a
Juste Wouahhhh tu as réussi à transmettre une émotion de fou j’avais le cœur serrer j’ai même pleurer... tu m’as fais voyager j’avais l’impression d’y être c’est peux être mon amour des Chevaux qui m’a fais ressentir ça mais vraiment bravo je pense que le but de chaque artiste est de transmettre une émotion et tu as réussit
Image de Natacha Houtcieff
Natacha Houtcieff · il y a
Oooh maintenant c’est moi qui vais pleurer tant ton commentaire me touche
Image de Arlo G
Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
Image de Natacha Houtcieff
Natacha Houtcieff · il y a
Merci, je m'en vais de ce pas répondre à votre invitation au voyage à travers la lecture.
Image de Nyobe Ndjehoya
Nyobe Ndjehoya · il y a
tu as réussi à capter mon attention sur un animal au quel je ne m'étais jamais vraiment intéressé, déjà bravo pour ça, et puis, tu ne fais que confirmer que ce que je pense; dans la VIE, ce ne sont pas les trophées qui comptent...alors bravo encore!
Image de Natacha Natacha
Natacha Natacha · il y a
Merci Nyobé!
Image de Anna Hoser
Anna Hoser · il y a
Je viens de vous découvrir parmi ces fameux textes proposés "au hasard ", bien que les votes soient clos depuis longtemps je vous donne le mien avec enthousiasme ! Je ne connais pas le monde des haras, encore moins celui des courses mais j ai maintenant l impression d être entree un instant dans le cercle fermé des passionnés de chevaux. J ai aussi beaucoup aimé votre style, vivant et riche. merci pour ce bon moment.
Image de Natacha Natacha
Natacha Natacha · il y a
Très touchée par votre commentaire, je vous remercie d'avoir pris le temps de m'envoyer ce petit mot et vous adresse mes cavalières salutations....;-)

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

L'horizon renversé

Flora

Depuis plusieurs mois, à la tombée de la nuit, ses copains se réunissaient à l'écart du village, dissimulés derrière un mur d'argile... [+]