Joanna (CHAPITRE 3)

il y a
6 min
62
lectures
12

"Wherever I am, if I've got a book with me, I have a place I can go and be happy", J.K. Rowling. J'adore lire, mais depuis peu, je me consacre énormément à l'écriture. J'aime embarquer le lecteu  [+]

-Quelque chose ne va pas Pierre ?
Joanna et moi étions assis sur un banc dans la cour de récréation. Seuls. Florent et les autres ne m’adressaient plus la parole. Ils m’avaient tourné le dos, complètement. Je les observais s’amuser, ne pouvant m’empêcher de remarquer que si l’un d’entre eux venait à croiser mon regard, il détournait instantanément la tête.
-Ne t’inquiète pas, ils finiront par revenir vers toi. Et s’ils ne le font pas, c’est parce qu’ils ne méritent pas ton amitié.
-Mouais...
Je n’en étais pas vraiment convaincu. Je ne cessais de me remémorer les paroles de Florent qui m’avaient tant blessé.
-C’est de ma faute, déclara soudain Joanna. J’ai bien vu dans leurs yeux qu’ils n’apprécient pas de nous voir si proches toi et moi. D’ailleurs, peut-être vaut-il mieux que l’on prenne nos distances quelques temps...
Je crois que ce fut à cet instant que je réalisai ce qui se passait en moi. Même si j’étais triste de voir mes amis se détourner, l’idée de perdre Joanna m’était insupportable. A vrai dire, je ne l’envisageais même pas. C’est donc pour cette raison que je répliquai fermement :
-Non, ce n’est pas ta faute. Leur réaction était totalement déplacée. Et s’ils sont capables d’être aussi mauvais et jaloux, je ne veux plus rien avoir affaire avec eux.
A ces mots, le visage de Joanna s’illumina.
-Ouf ! Je ne devrais certainement pas te le dire, mais je suis rassurée ! J’aurais eu vraiment beaucoup de peine de te voir t’éloigner...
-Oui, moi aussi.
Pendant un moment, un moment seulement, je me dis que j’étais peut-être en train de faire une bêtise en sacrifiant tous mes potes pour une fille. Mais sa beauté mystérieuse, bien que quelque peu effrayante, me fit vite oublier ce petit doute. Et mon anxiété s’effaça totalement lorsqu’elle prononça ces paroles :
-Pierre... il faut que je te dise quelque chose...

Je ne sais pas comment j’avais pu tenir en place après cela. C’était comme si mon excitation avait atteint son paroxysme. Je devais me retenir pour ne pas sauter partout dans la maison comme un dément. J’avais la bougeotte. J’étais au paradis, excité comme une puce, heureux comme...
-Tu vas finir par attirer l’attention de ta mère.
Ça me calma sur-le-champ.
-Oh... Ouais t’as raison.
-Tu ne lui dis plus rien. Elle est triste, ça se voit.
-Je... je ne veux pas.
-Pourquoi ?
-Je ne veux pas, c’est tout.
-Elle t’a vraiment changé cette fille. Je ne te reconnais plus. Tu n’es pas le même qu’avant.
-Bien sûr que si ! Tu dérailles ou quoi ?
-C’est toi qui dérailles, c’est toi qui parles avec un chien je te rappelle ! Sérieusement, tu as l’air d’un psychopathe ou d’un débile mental, au choix. Et sincèrement, je ne sais pas trop ce qui vaut le mieux...
J’arrêtai mes bêtises. C’est vrai que j’avais l’air idiot, mais d’une certaine manière, ça me faisait du bien. J’avais « quelqu’un » avec qui partager mon bonheur. Et qu’aurais-je pu faire d’autre ? Laisser éclater mon immense joie en noircissant des pages et des pages avec la même phrase : « je sors avec Joanna » ? Non, c’était tout aussi ridicule. Et il n’empêche que c’était peut-être vrai : en y réfléchissant, cette voix dans ma tête qui faisait aussi celle de mon chien n’avait pas tort, cette fille me retournait bel et bien le cerveau. Mais aussi bizarre que cela puisse paraître, je n’avais pas du tout envie que cela change...

Cela faisait exactement cinq semaines, quatre jours et onze heures que Joanna et moi sortions ensemble. Enfin, « sortir » c’était un bien grand mot. Je ne savais même pas trop ce que les gens voulaient dire en l’employant. Avec Joanna on allait se balader au parc, on allait au cinéma, on faisait des tours en ville et on se parlait au téléphone pendant des heures. Mes parents n’y voyaient que du feu. Du moins, j’en étais à peu près sûr. J’avais un petit doute pour ma mère, je ne savais pas si elle ne me disait rien parce qu’elle voulait que je fasse le premier pas ou parce qu’elle ne savait rien, tout simplement. Et j’avais évidemment choisi de retenir la deuxième option.
Je me sentais bien avec Joanna, même si elle dégageait toujours cette aura un peu sombre et étrange. Elle aimait bien que je lui parle de moi, mais elle ne se livrait pas beaucoup. La preuve : nous avions passé des dizaines, voire des centaines d’heures ensemble, mais la seule chose qu’elle avait bien voulu me dire c’était qu’elle vivait avec sa mère et son beau-père et qu’elle n’avait jamais connu son père biologique. C’était tout. Je ne savais ni leurs noms, ni où ils habitaient. Elle esquivait toujours mes questions avec beaucoup de finesse et savait changer de sujet si vite que je n’osais pas insister. Et puis, j’étais très attachée à elle, il fallait bien le dire, alors je respectais sa discrétion. Nous devenions de plus en plus proches avec le temps, et de plus en plus complices aussi. Je sentais qu’elle se détendait en ma présence, comme si elle osait enfin souffler et se défaire quelques minutes du lourd fardeau qui semblait peser sur son dos. Cependant, elle n’avait jamais de geste de tendresse envers moi. Pas de main sur l’épaule, pas de caresse, même amicale, pas de bisou, même sur la joue. Là encore, je respectais ce choix, parce que je ne voulais pas la presser. J’avais entendu dire que les filles aimaient prendre leur temps, alors je me montrais patient. Mais c’était étrange, j’avais la nette impression qu’elle souhaitait une certaine proximité, elle aussi, mais c’était comme si elle se retenait. Un jour, elle avait même fait un pas rapide en arrière, alors que j’avais esquissé un geste dans sa direction. Cette réaction m’avait interpellé, étonné même, mais à ce moment-là, j’avais réussi à me convaincre qu’il ne s’agissait que d’une coïncidence. Mais il n’empêchait que c’était bizarre...

Quand je repense parfois à cette période de ma vie, un jour en particulier me revient. Je me le rappelle parfaitement, comme s’il n’était vieux que d’hier. C’était par un mardi après-midi particulièrement agréable. Nous avions fini les cours à quinze heures, notre professeur de français étant absent, et nous avions profité de la clémence de la météo pour aller nous promener, rien que nous deux. Joanna me parlait, des cours de la semaine il me semblait, mais je n’arrivais pas à me concentrer : je l’admirais. On dit souvent que les garçons n’arrivent pas à faire deux choses à la fois. Jusqu’ici je trouvais cela faux et même stupide, mais là, je devais me rendre à l’évidence qu’il y avait un peu de vrai. On nous ne mentait pas complètement en fait. J’étais déboussolé, je ne parvenais pas à penser à autre chose qu’elle. C’était bien simple : elle hantait mon esprit à chaque instant. Je rêvais d’elle toutes les nuits et je me réveillais tous les jours un peu plus fou de cette fille. Alors cette fois-ci, j’avais craqué. Je n’en pouvais plus de me limiter à seulement la contempler, j’avais besoin de plus. C’est pour cela que je me rapprochai progressivement d’elle, en faisant attention à ce qu’elle ne remarque pas mon manège. Et quand je fus assez près, le cœur battant la chamade, délicatement, je lui pris la main...
La nuit qui suivit, je n’avais pas rêvé de Joanna. Tout simplement parce que je n’avais pas réussi à fermer l’œil. Je comprenais mieux à présent pourquoi elle fuyait tout contact avec les autres comme la peste. Je n’aurais jamais dû faire cela, ça m’aurait peut-être évité bien des ennuis. Je n’aurais jamais su ce que je n’avais pas besoin de savoir. Dans la vie, on ne sait jamais tout sur les autres, chacun garde une part secrète et c’est bien mieux comme cela. Certains mystères sont faits pour ne pas être résolus. Mais c’était trop tard cette fois, j’étais allé très loin, poussé par mon attirance pour Joanna. Et cette attirance s’était à présent transformée en une véritable obsession. Un instant, je m’étais demandé si ça n’avait pas été un cauchemar. Je m’étais pincé, dans le doute, mais ça n’avait rien changé. La curiosité était un vilain défaut, et j’en faisais les frais. Ce que j’avais vécu était bien réel, et je devais en affronter les conséquences. Mais j’en avais peur. Cette fille n’était pas comme les autres, j’en avais maintenant pleinement conscience. Enfin quoi, on n’allait quand même pas me faire croire que c’était normal que cette fille ait la main glacée ! En tout cas, ce contact, jamais je ne pourrai l’oublier : c’était comme toucher un cadavre. Et j’en avais encore la chair de poule.

-Quelque chose ne va pas Pierre ?
Joanna et moi étions assis sur un banc dans la cour de récréation. Seuls. J’avais comme l’impression d’avoir déjà vécu cette scène. Sauf que les circonstances étaient bien différentes. J’étais mal à l’aise, certes, mais pas pour les mêmes raisons que la dernière fois. Je tremblais de peur à l’idée de lui en parler, mais il le fallait. J’étais allé trop loin, j’avais besoin de connaître toute l’histoire. Sans mensonge ni demi-mots. Alors, je pris mon courage à demain, et après une dernière grande inspiration, je me lançai :
-Je sais que tu n’es pas une fille comme les autres Joanna.
L’espace d’une seconde, son visage se décomposa, comme si elle avait peur de ce que je pouvais avoir appris sur elle, mais elle reprit rapidement le contrôle de ses émotions. Ça aussi c’était effrayant d’ailleurs.
-Bien sûr, chacun est unique ! rétorqua-t-elle en arborant un sourire étincelant.
Je ne me laissai pas prendre à son jeu et poursuivis :
-Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu n’es pas « normale ». Je l’ai senti tout de suite, bien que j’aie d’abord cru que je me faisais des idées. Mais aujourd’hui j’en suis sûr. Alors dis-moi, raconte-moi ton histoire.
Joanna eut l’air vraiment embêté, anxieux même.
-Je ne peux pas Pierre, je suis désolée.
-Si tu n’as pas confiance en moi, alors je ne sais pas ce que nous faisons encore ensemble.
-Ce n’est pas ça, c’est juste que...
-Que quoi ? la pressai-je.
Elle soupira.
-Bon d’accord, je vais tout te dire...



A suivre...
12

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !