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Gébé

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Joachim




Machinalement il regardait autour de lui, son regard parcourait à toute vitesse l’amoncèlement d’objets hétéroclite alignés en désordre sur les couvertures posées sur le sol, son regard resta un moment posé sur un pot de chambre ancien en faïence bleu et blanche, il se pencha le souleva précautionneusement afin de pouvoir l’examiner, surtout qu’il n’y ait pas de défaut, surtout pas ! Il voulait la perfection, pas question qu’il trouve une éraflure, un éclat, rien il lui fallait la perfection.
Le marchand l’observait du coin de l’œil flairant déjà le client qui sait ce qu’il veut et avec lequel il faudra marchander interminablement :
« Si il vous intéresse, je peux vous faire un prix »
Tu parles pensa Joachim encore un qui va essayer de me rouler dans la farine pour me refiler sa camelote. Suis pas riche moi et tous ces cons de videurs d’appartements après la mort de mémé sont les mêmes pas un pour racheter l’autre tous des voleurs.
Joachim leva la tête le sourire hypocrite dehors,
- Oui enfin sais pas, ça dépend c’est quoi ce truc ?
- Ce truc Monsieur c’est un pot de chambre ancien
- Un quoi ? Un pot de chambre ?
- Oui dans le temps ça servait dans les chambres à coucher, on le vidait le matin dans les tinettes.
- Pourquoi il y a un œil dessiné dans le fond demanda Joachim
L’air de celui qui n’y connait rien.
- C’était l’humour de l’époque parfois il y avait écrit « je te vois » poursuivi le marchand tout fier de pouvoir étaler sa connaissance espérant amadouer Joachim et lui vendre plus cher l’ustensile. Vous savez que les collectionneurs de pot de chambre s’appellent les Pissadouphiles ?
Tu parles que je le sais pensa Joachim depuis le temps que j’en achète du con ! Il faut que je l’ai celui-là mais pas à n’importe quel prix, suis pas un pigeon moi !
- Combien tu en veux de ton truc ? lança Joachim
- 15 €
- 10 € répondit Joachim
- 13 € répondit le marchand à son tour
- Va pour 13 dit-il en sortant son petit portefeuille usé et crasseux.
Le marchand attrapa le pot de chambre bleu et l’emballa soigneusement dans plusieurs feuilles de papiers journal, puis tendit le tout à Joachim qui s’en alla sans même un merci et un regard au brocanteur.
Joachim fit le tour complet du vide grenier « au cas où » mais ne trouva pas une deuxième bonne affaire comme celle-là. Il devrait en trouver un autre pour l’année prochaine.
Il entra dans un bistrot sur la place et commanda un verre de vin, Assis à sa table il se mit à penser à ce dimanche il y a vingt-ans, il avait eu tout juste onze-ans, cette journée était gravée dans sa mémoire à jamais, machinalement sa main caressait le pot de chambre à travers le papier, le contact à lui seul le plongeait dans un état de transe indescriptible,
- Salaud, salaud, salaud, se répétait-il en boucle comme une mélopée sans fin.
- Salaud, salaud, salaud, fils de pute !
Penser à ce dimanche, de cette année-là, le rendait méchant il le savait, il sentait la colère grimper, grimper, rien ne pourrait endiguer cette rage, rien, excepté peut-être la cérémonie expiatoire, le rituel, la vengeance ! Salaud, salaud, salaud.

- Patron un autre lança t’il en levant son verre vide.
Il ne devrait pas boire il le savait chaque fois c’était la même chose il buvait comme un trou puis il faisait le con, perdait du temps, cela ne faisait que retarder l’inéluctable.
Il paya ses consommations et avala son verre d’un coup.
Lança un au revoir à la cantonade sachant très bien qu’il ne retournerait jamais dans ce bistro, poli Joachim ! il faut être Poli, Salaud, Salaud, salaud, pensait-il encore pendant qu’il se dirigeait vers sa voiture.
Il connaissait bien la route et la forêt qu’elle traversait c’est là qu’il allait à la chasse et aux champignons quand c’était la saison.
Le moindre chemin, le moindre talus, le moindre refuge il savait les trouver les yeux fermés, la fenêtre ouverte il roulait doucement pour respirer l’odeur du printemps qui commençait à poindre le bout de son nez.
Il n’aimait pas vraiment le printemps la nature n’était pas réveillée, elle se réveillait, lâchant des odeurs de mousses fraîches d’humidité verte et chaude à certaines heures de la journée, mais pas d’odeurs de vie ou de mort comme en automne.
La route s’ouvrait devant lui personne pour le faire chier rien que le bruit du moteur de sa vieille voiture.
Demain, c’était le grand jour, son jour à lui, il ne vivait toute l’année que pour ce jour-là, le reste du temps il survivait.
Rentré chez lui il sortit le pot de chambre de son emballage de papier journal, fit chauffer de l’eau dans la bouilloire puis lava soigneusement son achat. Il est beau se dit-il.

La soirée passa lentement entre gros rouge et télévision ce n’est que vers trois heures du matin qu’il s’enfonça dans le sommeil lourd que lui procurait l’ivresse.

Merde onze heure il est onze heure, il devait se dépêcher s’il voulait être à l’heure,
« Je n’aurais pas dû boire hier soir, je n’aurais pas dû ! »
Mais rien qu’à l’idée de la tête que ferait le vieux quand il arriverait il se sentait déjà beaucoup mieux.
Il avait une petite heure de route pour aller le voir, le pot de chambre posé sur le siège du passager brillait de propreté et semblait lui sourire.
Arrivé à destination, il gara sa voiture sur le parking, prit son « cadeau » et se dirigea vers l’entrée.
Maison de retraite Les Marronniers, accueil était inscrit sur le plaque de faux marbre, à l’entrée une grande fille un peu trop maigre aux longues dents en dehors lui adressa un sourire
- Bonjour Monsieur Joachim, un an déjà ? Lui demanda- t’elle
- Oui le temps passe vite répondit-il tout en continuant d’avancer vers la chambre du vieux !
- Toujours la chambre 62 ?
- Oui toujours répondit la fille.
Arrivé à la porte il ne frappa pas et entra d’un coup en faisant le plus de bruit possible, il savait que le vieux allait se réveiller en sursautant et avoir le cœur qui s’emballerait.
Crève pensa t’il Salaud, salaud, salaud .
Comme il l’avait espéré le vieux avait l’air d’un cabillaud qui venait d’être sorti de l’eau, l’œil globuleux, la bouche dégoulinante luisant de peur,
Joachim se dirigea vers lui d’un pas léger presque sautillant tout en déballant son cadeau, le beau pot de chambre bleu brillait dans la douce pénombre de la chambre.
Tu te souviens ? Hé le vieux je te parle, tu te souviens ?
Le regard du vieux se fit encore plus apeuré une petite touche de résignation semblait se joindre la peur, il s’enfonça dans son oreiller comme pour disparaître, se fondre dans les draps, se diluer dans la masse blanche, ne plus être là.

- Tu n’y échapperas pas lui lança Joachim c’est le jour tu les sais bien, tu t’en souviens hein, tu t’en souviens ? Hein salaud !
- Joachiiiiiiiiiiiiiiim, nooonnn, pas cette fois, pardonne moi, je t’en prie, Joachi..
Le reste du nom resta coincé dans sa gorge, la seule chose que l’on entendit c’est le bruit mat du pot de chambre que Joachim fracassa sans délicatesse aucunes sur le crâne du vieux.
- A l’année prochaine vieux salaud dit- il avant de sortir de la pièce.
Dans le couloir il fit signe à l’aide-soignante qui passait par là de s’approcher et chuchota goguenard à son oreille :
- Le vieux a eu un malaise.... Comme tous les ans.
- Vous finirez par le tuer Monsieur Joachim répondit la petite rousse rigolarde.
- M’en fout grommela t’il en s’éloignant.


C’était un Dimanche d’Avril l’église était pleine, le prêtre prononça la formule
- « Ite misa est »
- Déo gratia répondirent les fidèles
Puis quand ils commencèrent à bouger la voix du vieux s’éleva du fond du chœur
- Joachim pour que tu comprennes que tu dois arrêter de pisser au lit tu vas faire le tour de l’église dix fois avec le pot de chambre.
Joachim pied nu en pyjama tête baissée le pot de chambre bleue en porcelaine à la main, avait fait le tour de l’église sans mots dires, les gens n’étaient pas restés, personne n’avait pris sa défense pas même le curé qui avait filé lâchement dire la messe dans le village d’à côté. Joachim avançait lentement tête basse, salaud, salaud, salaud, pensait-il.

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Claude Moorea · il y a
Terrible ce texte sur des blessures que le temps n'a pu cicatriser.
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Acérée De La Plume · il y a
Hé ben le pépé,
Sur sa gueule qui tremble,
Asséné le pot de chambre !
Superbe tranche de vie, habile,
Incongrue et impertinent, je jubile !

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Gébé · il y a
Merci, je voulais que cela soit jubilatoire et incongru.
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