J'EXPIRE

il y a
4 min
22
lectures
1
« Dans l’espace intersidéral, le capitaine Beurk et son fidèle Smoke, maître de la logique floue, acquise par une longue exposition au cannabis de la planète Bang, les deux hommes, donc, non, pardon, Smoke n’était pas un homme, il avait la langue pointue, comme tous les Lunatiques, c’est d’ailleurs pourquoi la belle Maïzena et ses mini-jupes en kevlar lui était inaccessible, et d’ailleurs Maïzena n’avait d’yeux que pour le capitaine Beurk, enfin, d’oeil, car les natifs de Flodor sont des cyclopes, et de toute façon le capitaine, lui, était trop occupé à contempler des horizons incertains, le front plissé par le souci et la douleur des hemorroïdes, dues à trop de temps passé sur son fauteuil de commandement, enfin bon, ils étaient en route vers de nouvelles aventures, à bord du mille deux centième épisode de La Route Des Etoiles, et... »

Le scénariste, l’oeil fissuré par les cernes et les vaisseaux sanguins congestionnés, la face bleuie par les radiations de son écran d’ordinateur, n’eut même pas la force de sourire de cette giclée délirante qu’il venait d’écrire rageusement. Harassé, il mit un coude dans son cendrier, qui plein à craquer le reçut moelleusement. Mille deux cents épisodes, déjà...

Il avait voulu devenir Shakespeare, mais Roméo et Juliette, eux, mourraient à la fin, contrairement au capitaine Beurk, qui avait été désintégré, décerébré, piétiné par tous les extra-terrestres de la galaxie, et qu’en fin de compte menaçait seul le vieillissement de son interprète.

« L’ignoble Bolduk ourdissait un sinistre complot contre l’Union Universelle. Le rayon vert allait rendre vertes toutes les choses de la planète Terre. Plus de feux rouges ! Plus de bas noirs ! Plus de cartons jaunes ! Braquant ses canons sur la planète bleue, qui allait donc devenir verte, le tyran supergalactique exigeait qu’on lui livrât le capitaine Beurk. »

Un rayon vert... Ben tiens, pourquoi pas... En vingt ans il avait eu des trouvailles encore plus absurdes. Des limaces géantes mangeuses d’étoiles ; la rencontre avec Dieu, qui s’avérait avoir la forme d’un cône surmonté d’un plumeau ; des extra-terrestres supérieurement intelligents, dont le message ultime était « peace and love » (évidemment, intelligents, ils ne pouvaient pas l’être plus que leur scénariste). Il croyait vaguement se souvenir que Gustave Flaubert, sur son lit de mort, avait déclaré : « Madame Bovary, c’est moi ! » Lui, il exigerait par testament que son nom soit effacé des génériques.

« L’intrépide capitaine Beurk et son fidèle Smoke sont maintenant attachés face aux bouches énormes des canons. Bizarrement, les deux compagnons sont vêtus de leurs tenues d’apparat, intégralement blanches. C’est qu’un strategème est né dans le génial cerveau de Smoke. La couleur blanche réfléchit les radiations lumineuses ! Aussi, lorsque le rayon vert jaillit du canon, il est renvoyé à son expediteur ! Et le fourbe Bolduk, une fois de plus, est défait. »

S’il soumettait ce torchon aux producteurs, il serait pendu à une bobine de pellicule usagée. Mais ce soir, il n’arriverait pas à se prendre au sérieux, et demain non plus, et plus jamais lui semblait-il. Alors il tomba à genoux dans la nuit profonde, et cria :
- Shakespeare ! Au secours !

Et le spectre entra.

Il portait des bas et une collerette d’une blancheur phosphorescente. Le spectre avait un front large et dégarni, deux grand yeux ronds, et une barbe en pointe.
- Ah nom de Dieu ! Qui que tu sois, esprit salutaire ou lutin damné ; que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les rafales de l’enfer ; que tes intentions soient perverses ou charitables ; tu te présentes sous une forme si provocante que je veux te parler. Je t’invoque, Shakespeare, sire, mon père, royal Anglais ! Oh ! Réponds-moi ! Ne me laisse pas déchirer par le doute !
- Ecoutes-moi bien au lieu de jacasser comme une mégère.
- J’écoute.
- L’heure est presque arrivée où je dois retourner dans les flammes sulfureuses qui servent à mon tourment.
- Hélas ! Pauvre ombre !
- Ne me plains pas. J’aime mieux être à ma place qu’à la tienne. Mais prête ta sérieuse attention à ce que je vais te révéler.
- Parle ! Je suis tenu d’écouter.
- Tu es un crétin.
- Hin ?
- Voilà trente ans que tu mets ta plume au service de farces qui n’auraient pas même pu être jouées dans la plus minable des cours d’auberge de mon époque. C’est qu’il fallait capter l’attention du public, en ce temps-là, ça ripaillait, ça buvait, ça se battait dans tous les coins du théâtre ! Dis, qu’as-tu fais toi que voilà, pleurant sans cesse, dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ?
- Hélas ! Nous sommes sous-payés, mon bon sire. Rémunérés à la ligne. 40 de mes semblables travaillent en ce moment même sur les aventures du capitaine Beurk. Nous écrivons des histoires comme d’autres produisent des saucissons. Non, je devrais plutôt dire : des hamburgers. Produits standardisés, de consommation mondiale. Consensuels. Simples, pas chers, avec un goût d’Amérique.
- Un goût d’Amérique ? Veux-tu dire que les sauvages forment désormais le goût de ton époque ?
- Ces sauvages sont pour une large part des descendants d'Anglais, ô génial ectoplasme.
- Je me refuse à croire que des Anglais aient pu dégénérer à ce point.
- C’est hélas la loi du marché. Alors, y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte ? Être scénariste ou ne pas être scénariste, telle fut ma question.
- Le marché ? Vos représentations se déroulent sur les marchés ? Seigneur !
- Non, je...
- Silence ! Je vois clair désormais. Les places de marché sont pleines de mouches venimeuses et du vacarme des mauvais comédiens. C'est ton sang qu'ils veulent tous, ces nuisibles. Fuis dans la solitude, mon ami ! C'est à l'écart du marché et de la gloire que se passe tout ce qui est grand.
- Mais j'ai déjà réservé pour la Corse et je
- Silence ! C'est du silence qu'il te faut ! Fuis. Forêt et rocher sauront se taire en ta compagnie. Sois de nouveau semblable au pin parasol, celui aux larges branches : silencieux, aux écoutes, suspendu au-dessus de la mer.
- Ah que c'est beau ! Permettez que je note...
- Mais, doucement ! il me semble que je respire la brise du matin. Le ver luisant annonce que le matin est proche, — et commence à pâlir ses feux impuissants. Adieu, adieu !

Le spectre s'enfonça dans les ombres. Le scénariste abaissa l'écran de son ordinateur sur les mirifiques aventures du capitaine Beurk ; définitivement. Il allait finir en beauté sur l'île de Beauté.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Kolgard Sino
Kolgard Sino · il y a
MDRR ! Absurde, poussif, parodique, critique et ironique. J'adore ce ton cynique. J'ai énormément aimé l'apparition de Shakespeare et le discours sur l'écriture et le métiers d'écrivain à notre époque. Ouais... on serait en droit de se demander ce que penseraient les auteurs qui nous ont précédé du monde d'aujourd'hui...
Concernant le manque d'inspiration et d'originalité, pour moi la règle est simple. Dés que ça dépasse 10, ça commence à poser problème: 10 saison, 10 tome... Iphone X ...

Image de Valdemar Belloc
Valdemar Belloc · il y a
Oulah, moi c'est dès que ça dépasse 10 épisodes que je commence à me méfier... :-)

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

7h23

Virginie Ronteix

7 h 23
Depuis septembre, tous les 7 h 23 se ressemblent. D’abord un bruit sourd de moteur puis les phares qui percent l’obscurité. Le bus ralentit, s’arrête. Les portes s’ouvrent devant... [+]