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Jeux de mains

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Michele alex

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D’un geste las, Blugh jeta ses gants de latex dans le container. Ses patients mourraient tous, subitement, au beau milieu de l’intervention chirurgicale et il n’y pouvait rien! De toutes façons à quoi bon! C’était la fin, il le savait.
Les centrales explosaient à la chaîne, formant une grande langue de feu autour de la terre, tout se consumait et s’asphyxiait. Nuit et jour les ambulances déversaient des victimes ensanglantées, brûlées, irradiées.
Il regarda le ciel méchamment violet, porteur de nuages pestilentiels, et comprit que d’ici quelques heures la vague de mort les anéantirait, eux aussi, les derniers survivants.


Déjà l’aube: enfermée dans ses brumes,chargée des relents de charniers lointains, moite des sueurs diffuses de la nuit. Dans les yeux du jeune chaman tout se reflète et se reconnaît, car l’enfant voit devant mais aussi très loin derrière, aux abords indécis des frontières. Hume, ouvrant ses sens, démesurément, encore titubant du sommeil écartelé, de ses rêves riants assassinés à leurs prémices.
Son corps emplit l’espace, avide, curieux, dévoreur de toutes formes, suçant d’impalpables vibrations. De ses antennes invisibles tâte les objets familiers jonchant la piste: poteries écaillées, fers rouillés d’avant les Temps, rognures de gibiers dépecés.
Dans sa pupille dilatée les couleurs bondissent. Aux bleus des daturas perverses se mêlent les teintes fauves des derniers brûlis et les éclats irisés des vases de Murrhe.
Soudain il reconnaît, dans un éclair, les guetteurs de la nuit perchés aux sommets des tours moribondes. Il se fait plus vigilant, plus acerbe, plus perçant.
Les guerriers arpentent maintenant l’Hinterland, terre hostile où sévissent les guerres tribales.Pour conjurer la peur, l’enfant porte les doigts à l’amulette sacrée pendue à son cou. La peau souple et froide de la dépouille le rassure, lui donne force et courage. Cette main étrange, blanchâtre et brillante a surgi de terre, un soir d’orage, là-haut sur le cumulus sacré des Ancêtres. Depuis il s’en pare à chaque expédition, sûr de son invulnérabilité.
Initié aux ruses ennemies et aux combats imprévus, il guide les guerriers. Car lui seul, éclairé par ses visions sauvages, a le savoir du temps et de l’espace, devinant de tous ses sens les dangers innommables.Son regard insoumis vole au travers des collines sableuses, ricoche sur les fragiles inselbergs jusqu’à la chaude étendue des palus, percute tout souffle de vie et, pressentant leurres et guets-apens, lit les marques infimes des hommes embusqués.
A ses côtés le père chemine, aux aguets lui aussi, prêt à toute démesure. Le suit la troupe des guerriers, corps bardés d’armes et de suif, murmurant
d’insaisissables prières.


Ainsi les braves de Ghor voltigent chaque jour, en petit nombre, rackettant les caravanes de retour des grandes chasses, piétinant la savane à la recherche de plantes vulnéraires, fouillant les abords des plans d’eau à l’agonie pour y récolter quelques bulbes de jacinthe ou y pêcher des larves d’insectes, s’enfonçant toujours plus profond, par delà les dunes pour y cueillir les fruits du saguaro dont la chair rouge, fermentée, produit la boisson virulente de guerre ou encore les fraises d’échinocactes douces à la langue comme du lait de chamelle.
Ils sont si mobiles, si rapides, si incertains dans les hasards de leurs courses, que jamais les redoutables guerriers de Mohave n’ont pu les atteindre, frappant tout au plus de leurs flèches de feu quelque brave attardé.
Au retour d’opulentes razzias les hommes de Ghor sacrifient le porc le plus gras élevé aux seins des femmes, festoient toute la nuit, s’adonnent à des joutes rituelles, prennent leur dû de virilité sur les vierges en attente.
Ainsi la guerre. Depuis toujours. Faite de pillages, de meurtres et d’embuscades. Ainsi ils survivent, terrés dans leurs abris que nul ennemi n’a pu encore violer. Affamée et misérable la tribu se sait pourtant invincible dans ses camps retranchés. Car, tout au long de ses pistes d’accès, nombreux et imprévisibles sont les pièges. Le père, chef de clan, le plus rusé de tous, y travaille sans cesse, s’ingéniant en détails d’un raffinement sanglant.
Les hommes de Némésis laissent flotter en volutes subtiles l'effluve de leurs corps enduits de saponaire. Les relents âcres de la marube piétinée annoncent la course rapide des Bindibus,chasseurs des sables. Si les rats couinent au loin, dérangés dans leur quête, c’est qu‘approchent les habitants troglodytes des Alpilles voisines, liseurs d’étoiles et de runes.
Mais aucun signe ne laisse présager la venue des seigneurs de la guerre, les féroces Mohaves, porteurs de terreur jusqu’aux rivages nauséeux de la grande étendue salée et régnant sur les hautes terres de l’Hinterland, les étangs cerclés d’or et les forêts de cactus géants. Ses guerriers possèdent, depuis toujours, le feu tueur qu’ils projettent très loin devant eux.
Nus, enduits de boues, ils se glissent au plus près de leurs proies, pillent et massacrent, en quelques instants, les combattants de tribus insoumises. S’ils épargnent quelquefois un brave c’est pour le réduire en esclavage. Il travaillera, jusqu’à mourir, à la récolte de la sagne et du sel sur les rives des lagunes bleues.

L’enfant s’immobilise, poing levé, donnant ainsi le signal du repli. Dans la vibration de l’air, sur sa peau hérissée, il pressent l’ennemi. Les compagnons s’étonnent, murmurent. L’air vif les a ragaillardis. La savane en mouvance sous la brise ne révèle aucun danger. Ils peuvent espérer quelque chasse fructueuse: un ragondin attardé ou un crapaud-fouisseur. Ils plient l’échine, le regard baissé, la honte dans la bouche. Ils vont rentrer bredouille, sous la huée des femmes en couches, des vieillards du Grand Conseil et des petits affamés. Maudissent le jeune chaman porteur de sortilège. Mais le père est sage. Il place les hommes en cercle de combat, fronde tendue, et contrôle leur retraite.
Il est déjà trop tard! Une clameur barbare les entoure. Les guerriers mohaves ont jailli des hautes herbes des dernières pluies, ayant abandonné leurs impossibles montures loin derrière les mésas de basalte, chevaux de haut lignage, mulets albinos, chameaux efflanqués.
Ils se sont rués, noirs d’une fange purulente, masques de guerre sur la face.
Très vite les vies culbutent vers le pays des Ancêtres, fauchées par la foudre des armes. Ivres de leurs désirs les Mohaves fracassent les crânes, percent les poitrines, déchirent les entrailles des hommes à l’agonie, promesses d’abondants festins. Les braves de Ghor, en spirale autour de l’enfant visionnaire se dérobent tels des serpents crotales, heureusement entraînés aux courses perfides, zigzaguent à travers la piste, attentifs aux pièges de mort qu’ils évitent au dernier instant par des sauts et entrechats rapides. Comme chaque fois les Mohaves renoncent à la poursuite, trompés par la vision de leurs yeux scléreux.
L’aube s’effrite. Sur le chemin du retour l’air accouche d’une chaleur obèse. Les valeureux fuient, pliés en deux, pleurant la mort des compagnons, injuriant le sort d’une telle malchance.
Cheveux défaits l’enfant cache ses larmes. Il a perdu, dans sa course, la peau magique de la main morte, son fétiche sacré, son jouet unique. Déjouant la vigilance du père, sûr de tout danger écarté, le jeune garçon s’en retourne vers le lieu du carnage, se faufilant au milieu des graminées éparses. Il sait pourtant, que là-haut, sur le tumulus sacré, sous la glaise et les blocs de pierres, se cachent d’autres amulettes en tous points semblables.
Parvenu sur-le-champ de bataille, il ressent une grande frayeur: les combattants de Mohave, éparpillés dans la lande, gisent, bleuis d’une mort convulsive, chacun d’eux serrant encore entre les doigts un lambeau de la défroque-tabou, du gant de latex, qu’ils se sont férocement disputé !
L’enfant retire le plus gros morceau des lèvres entrouvertes du chef Mohave. L’homme mutant a été foudroyé avec ses braves, par les ondes nocives de l’objet d’avant les Temps.
Désormais le jeune chaman sait qu’il possède l’arme fatale contre les guerriers de Mohave!

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