Jeu d'ombre

il y a
13 min
548
lectures
21
Qualifié

Auteur de trois recueils de nouvelles dont "Les Yeux de l'amour et autres nouvelles à lire en toutes circonstances" (y compris confinement), « L’Oiseau et autres nouvelles d’aujourd’hui »  [+]

Image de Automne 2020
Francis et Marie Clermont étaient des musiciens renommés. Il était pianiste, elle était violoniste. Ils s’étaient connus au Conservatoire de Paris. Ils jouaient ensemble depuis très longtemps, avant même de se marier. J’étais allé plusieurs fois à leur concert les écouter, eux et la sœur de Marie, Fanny, qui jouait du violoncelle. Mais je ne les avais jamais interviewés. Aussi, quand mon journal m’envoya faire un reportage sur eux, je saisis l’occasion, d’autant qu’ils ne se produisaient plus très souvent. On disait Marie Clermont très affectée par la disparition de sa sœur jumelle. Celle-ci avait disparu du jour au lendemain après avoir laissé une lettre déclarant qu’elle allait mettre fin à ses jours.
Et pourtant, le couple d’artistes avait accepté de me recevoir dans le château dont il avait fait l’acquisition quelques années auparavant. Ils me proposaient même de déjeuner. Je ne pouvais espérer meilleure condition pour m’entretenir avec eux.
Le château était magnifique, perdu dans une de ces campagnes généreuses et paisibles où les jours s’écoulent sans heurts. Il datait probablement du début du XVIIe siècle. C’était visiblement la fierté de Francis Clermont. Et un magnifique sujet pour entamer la conversation, une fois à table.
— Nous avons été séduits par le cadre. Vous verrez le parc, on ne sait pas vraiment où il finit tant la campagne qui le prolonge peut aussi passer pour un parc. Tout a été dessiné par la main de l’homme. Pas un pouce de paysage qui n’ait été domestiqué, ordonné, humanisé. Tout semble naturel et rien n’est naturel. Le manoir, c’est presque le contraire. On s’y perd, on a du mal à s’y orienter. C’est une alternance d’espaces clos et d’espaces ouverts, d’espaces privés et d’espaces publics, sans que nous sachions aujourd’hui si les notions de privé et de public avaient un sens pour les gens de l’époque. S’il y a un bel ordonnancement au rez-de-chaussée, aux étages il y a quantité de recoins rebelles à la symétrie. Le manoir a retrouvé un calme qu’il n’avait pas autrefois. Nous donnions des concerts dans le parc. Hélas, nous en donnons de moins en moins. Nous n’avons plus le cœur à cela. Depuis la disparition de ma belle-sœur… Nous vivons plus ou moins retirés du monde. Nous avons assez peu de contacts avec les habitants du village. Et pourtant, les gens sont gentils…
— Jusqu’au jour où ils pètent les plombs. Maria Clermont semblait attendre ce moment pour intervenir.
— Pardonnez cette expression, mais Francis ne vous dit pas tout. Les gens ici vivent en vase clos. Nous avons d’ailleurs fini par les imiter. Les gens sont restés très paysans. Ils sont gentils, certes, mais il ne faut pas soulever un coin du voile. Il ne faut pas se faire d’illusions, le monde de la campagne n’est pas plus vertueux que celui de la ville. On croise des personnes qui semblent tout à fait honnêtes, tout à fait saines, mais il ne faut pas s’y fier. Vous vous souvenez de cette affaire d’empoisonnement à l’arsenic dont on a fait un film. Elle s’est passée pas très loin d’ici. Et ce n’est sûrement pas la seule… Si l’on tend l’oreille, on perçoit parmi les commérages des bruits qui ont l’accent du plausible, sinon du probable, des histoires de vengeance. Les gens, ici, appellent ces soubresauts criminels « le retour du malin ». Ils y croient dur comme fer. Inutile de les en faire démordre. Parfois, on a l’impression d’être au Moyen-âge.
Le pianiste arbora un sourire forcé, mais visiblement, il retenait sa colère.
— Ma femme a beaucoup d’imagination. Je pourrais même dire, une imagination débordante. La population est comme elle est, chérie. Elle n’est pas très différente de celle du reste de la France.
Et très rapidement Clermont coupa court à la polémique :
— Comment comptez-vous mener votre reportage ? Vous allez bien sûr nous interviewer sur notre carrière. Mais auparavant, peut-être voudrez-vous visiter le parc. Restez dîner ce soir, si vous voulez. N’est-ce pas Marie ?
— Vous pouvez même passer la nuit ici, si cela peut vous inspirer.
Ayant dit cela, Marie partit d’un éclat de rire de diva qui sonnait faux. Puis elle enchaîna.
— Vous en profiterez pour goûter à notre production de vin. Quand nous avons acheté le domaine, nous avons acquis les vignes qui en ont toujours fait partie. Francis y tenait comme s’il avait été vigneron toute sa vie. Mais, nous en avons confié la gestion à un viticulteur du coin. Il nous gruge un peu, mais c’était sans doute préférable… 
Elle eut à nouveau ce rire de diva. Puis reprit :
— Nous produisons, il produit deux qualités de rouge. Vous les testerez. L’expérience n’est pas inintéressante. N’est-ce pas Francis ?
Celui-ci fit mine de ne pas avoir entendu, rompant encore une fois le fil de la conversation :
— Rendez-vous ici vers 17 heures pour l’interview questions-réponses. En attendant, allez vous promener dans le parc. Je suis désolée, nous ne pouvons vous y accompagner, nous répétons une sonate de Beethoven.
— Une sonate pour piano et violon. Beethoven n’a pas écrit pour le violoncelle seul. Comme Mozart du reste. Et même Bartok. C’est très dommage. N’est-ce pas Francis  ?
J’acceptai l’invitation. Un petit séjour au manoir me permettrait de « camper une atmosphère ». J’allai donc me promener dans le parc. Par ce bel après-midi de printemps, il était splendide. Les marronniers de l’allée principale étaient en fleurs. Ils conduisaient à une vaste pièce d’eau faisant face au manoir. Les jardins de différents styles, de différentes époques, valaient le détour, tout comme la charmille. Il y avait mille endroits où se cacher, mille endroits où se perdre. Un peu avant 17 heures, je décidai de rentrer. À l’approche du château, ce fut un émerveillement. Marie et Francis répétaient la huitième sonate pour piano et violon de Beethoven. Ils la jouaient de façon « aérienne » si je peux employer cette expression.
Ce petit concert impromptu dissipa le léger malaise que j’avais ressenti en écoutant Marie parler des paysans du coin comme de frustes brutes. Son air méprisant, quand elle parlait d’eux, m’avait quelque peu choqué. Je n’avais pas imaginé Marie Clermont sous ce jour hautain. Lorsque j’avais entendu ses interprétations, elle me semblait la légèreté même. La disparition de sa sœur l’avait bouleversée au point, disaient certains, que son caractère en avait été profondément altéré. Elle et sa sœur étaient quasiment inséparables. Fanny jouait du violoncelle. Si elles se produisaient rarement ensemble, c’est que peu d’œuvres ont été écrites pour violon et violoncelle. Elles auraient certes pu former un trio avec Francis au piano, mais toutes les deux s’y étaient refusées, paraît-il. Fanny jouait parfois avec d’autres musiciens pour interpréter des quatuors. Elle était très éclectique : Haydn, Brahms, Chostakovitch… Cependant, les deux sœurs ne se quittaient pratiquement jamais. Quand l’une était sur scène, l’autre était dans les coulisses. Toutes deux avaient rencontré un énorme succès. C’est pourtant lors d’une de ses tournées que Fanny disparut, laissant derrière elle une lettre faisant part de son intention de disparaître à jamais. On ne l’avait jamais revue, on n’avait jamais retrouvé son corps.
Marie et Francis me rejoignirent dans le salon où je les avais écoutés avec un vif plaisir. Nous nous assîmes autour d’une table ronde. Je branchais mon enregistreur et l’interview commença. Il porta essentiellement sur la carrière professionnelle des deux artistes. Le couple prenait soin de décrire leurs débuts, leur lente ascension dans le monde de la musique, puis leur réussite. Je n’osai aborder des questions plus intimes, ni sur la carrière de Fanny qui s’était rendue célèbre par sa magistrale interprétation des Suites pour violoncelle de Bach, ni sur sa disparition.
Au dîner, Francis déboucha une excellente bouteille de rouge, mais Marie insista pour qu’il me fasse goûter « leur rouge supérieur ».
— Ce n’est pas un grand vin, j’en conviens. La cave de Francis en recèle de bien meilleurs. Mais j’ai un petit faible pour notre production. Tu le sers, s’il te plaît.
Clermont s’exécuta. Marie nous donna un cours de dégustation. Puis, brusquement, elle se laissa aller à des confidences.
— Ma sœur me manque énormément. Je m’en suis toujours voulu de ne pas avoir pris la mesure de son état. Bien sûr, je la savais fragile. Mais je ne me suis pas rendu compte à quel point elle souffrait. Elle était parfois « évanescente », je ne trouve pas d’autres mots. Je la revois, ici même, dans cette salle à manger, s’absenter brusquement de la conversation. Nous avions remarqué qu’elle manquait parfois de concentration, n’est-ce pas Francis ? Pas en concert, cependant. Enfin, pas toujours… Je dois avouer que lors de son dernier concert public, j’ai eu un peu honte pour elle. Les critiques ont peut-être été un peu sévères, mais ils disaient vrai, ils lui reprochaient un jeu trop appuyé. Et le violoncelle se suffit à lui-même. Il n’a pas besoin que l’on en rajoute. Il n’a pas besoin que l’on souligne la mélancolie. N’est-ce pas Francis ? Ma sœur était une grande romantique. Tout le monde se souvient de sa remarquable interprétation des sonates pour violoncelle et piano de Chopin. C’est toi qui l’accompagnais, tu t’en souviens, bien sûr. Fanny n’a pas choisi cet instrument pour rien. Elle l’avait choisi pour son grain qui rappelle la voix humaine. Et pour sa sensualité. Mais ce que l’on peut faire lorsque l’on joue une sonate en soliste ou les Suites pour violoncelle de Bach par exemple – donner libre cours à son interprétation personnelle –, on ne peut plus le faire dans un quatuor. Il faut composer avec les autres instruments et surtout, les laisser s’exprimer à leur tour. Or, ma sœur mettait en avant la partition du violoncelle là où elle aurait dû s’effacer. On retrouve souvent cette tendance chez les grands romantiques, ils sont d’un égocentrisme qui frise l’immaturité. Ils font un étendard de ce qu’ils appellent « leur douleur ». Ma sœur a toujours été une inconsolable amoureuse, n’est-ce pas Francis ? De ce côté-là, on ne se ressemblait pas. Son air de romantique esseulée était une façon bien à elle de s’attirer les hommages. Et d’une certaine façon, elle ne les dédaignait pas. Comme a dit je ne sais plus qui : le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois…
— La Rochefoucauld, ma chérie, intervint Francis, espérant faire diversion. Mais on s’éloigne peut-être du sujet, tu ne crois pas ?
— Je ne le crois pas. Je crois au contraire que je suis au cœur du sujet. À quoi tient la renommée ? Le goût du public ? L’apparente modestie de ma sœur plaisait. La tristesse, la complainte, à notre époque, ça plaît. Et comme je vous l’ai dit, le violoncelle a un charme particulier. Fanny, avec son air souffreteux, plaisait. Elle avait le chic pour donner à croire que son talent était la rançon de sa souffrance. Elle était très demandée. À ses débuts, elle ne fuyait d’ailleurs pas les feux de la rampe ni les émissions télé. Ça, tu ne peux pas dire le contraire, tu l’as accompagnée plus d’une fois. Mais elle en a fait trop. Les critiques se sont lassés de son jeu languissant.
— Pas tous, pas tous.
— Non pas tous, c’est vrai. Mais elle a été moins encensée, puis moins demandée. Elle a fini par se morfondre dans ses peines de cœur et ses déboires de scène. Du coup, elle dépérissait. Nous ne pouvions plus rien pour elle. Si ce n’est la prendre avec nous. C’est ce que nous avons fait, n’est-ce pas Francis ?
— C’est ce que nous avons fait effectivement, ma chérie. Je ne le regrette pas. Nous avons fait notre devoir, ce que tout le monde aurait fait…
— Je pense bien que tu ne le regrettes pas ! Mais, vous n’avez aucune idée de la vie qu’elle nous a menée alors ! Les moments passés avec elle devenaient de plus en plus pesants. Elle évoquait sempiternellement un amour de jeunesse qu’elle avait perdu. Elle ne désirait plus rien, ne prenait plaisir à rien, n’avait de goût à rien. C’est tout juste si elle prenait ses repas avec nous. Elle vivait à l’étage.
— C’est effectivement, ce qui s’est passé, approuva Clermont.
— Oui. Je suis contente que tu le reconnaisses. Elle ne voulait plus sortir. Elle voulait, disait-elle, quitter la scène. Hélas, elle l’a quittée.
Sur ces paroles, Marie Clermont se servit un verre de porto, marquant une pause sans avoir à abandonner le terrain. Car après avoir fait mine de réfléchir, elle reprit.
— Elle me manque, oui. Mais ce qui me manque, ce sont les instants de joie passés ensemble, lorsque nous n’étions plus tout à fait des adolescentes et que la vie s’offrait à nous, musiciennes professionnelles reconnues précocement. Toutes les deux, nous voulions devenir solistes. Pour les violonistes qui sont plus nombreux, ce n’est pas chose aisée. On trouve certes plus facilement une place dans un orchestre, mais quant à devenir soliste… La concurrence est vive ! Les violoncellistes ne courent pas les rues. On repère plus facilement les talents. Et Fanny, la tendre Fanny, s’est fait remarquer. Jusqu’au jour où ses qualités se sont transformées en défauts. À dire vrai, on ne peut imaginer jumelles plus dissemblables. Marie resta un instant songeuse.
— Enfin, nous avons fait toutes les deux notre chemin, soupira-t-elle. Puis, elle changea brusquement de sujet.
— Figurez-vous que je m’amuse à lire Sade. Vous ne l’avez pas lu ? Vous devriez. Il faut connaître sa philosophie. L’idée qu’il ne sert à rien d’aller contre la nature humaine, qu’il vaut mieux en amplifier la cruauté plutôt que d’avoir à la subir, et qu’après tout, il est dans l’ordre des choses que le plus fort jouisse de la situation où la nature l’a placé, cette idée va apparemment à l’encontre des idées de notre siècle bien pensant. Mais j’avoue que je prends un certain plaisir à imaginer ce qu’un Sade pourrait inventer à notre époque.
Clermont me fit signe de couper l’enregistreur que j’avais laissé branché au cours du repas, plus par mégarde que par volonté d’enregistrer notre conversation. Il prit un air impassible, un de ces airs qui signifient que l’on ne peut rien faire, que l’on ne peut arrêter le cours d’un discours pas plus que l’on ne peut interrompre le cours d’une rivière. Marie était lancée, il n’y avait d’autre choix que de la laisser poursuivre.
— Je n’évoque pas là les figures « physiques » que pourrait prendre la perversion grâce à l’éventail des technologies qui s’offrent à nous, flagellations répétitives distribuées par un robot serviteur à heure fixe ou, au contraire, confiées au bon vouloir d’algorithmes aléatoires, crucifixions au laser…
— Chérie… !
— Mutilations aussitôt réparées grâce aux progrès de la médecine… non, je pense aux figures « morales » que la perversion peut prendre grâce aux moyens de communication modernes. Qu’y a-t-il Francis ? Je te choque ? J’imagine que les bons moines de Sade enverraient des SMS lubriques à leurs victimes. Tu n’as jamais envoyé de SMS lubriques ? Mon mari est un pur, Monsieur. Je crois que ces bons moines s’ingénieraient à bercer leur victime d’espoir par des mails enflammés aussitôt démentis par la réalité des faits qu’ils leur feraient subir. L’immédiateté de notre époque est cruelle, Monsieur...  Il faut tout obtenir tout de suite, l’argent, le succès, le savoir, et même l’amour. N’est-ce pas Francis ? Et si on ne l’a pas dans l’instant, c’est le désespoir. Plus rien ne se gagne, plus rien ne s’apprend, tout se prend et se jette aussitôt. Quoi ? Ne dis pas le contraire ! Tout s’achète et tout se jette. Sade s’amuserait à tourner et retourner ses victimes sur le grill de la communication immédiate, et le pire, c’est que, peut-être, celles-ci seraient consentantes. Du moins au début. Un SMS, « Venez me voir ce soir »… Elles accourraient. Et attendraient le lendemain un mail avec à peu près cette tournure : « Quelle charmante soirée nous avons passée », un mail qu’elles attendraient en vain. Sade inonderait les sites de rencontre de promesses, toutes plus alléchantes les unes que les autres, pour le malin plaisir de ne pas leur donner suite. Il jouerait sur tous les registres de la vanité humaine. Sade, Monsieur, se délecterait de la déception que le désir d’immédiateté engendre inéluctablement. À partir du moment où le goût de l’attente se perd, l’espoir se dilue dans le désespoir et l’on n’a même plus le souvenir nostalgique du temps où on attendait. Sœur Anne ne voyait rien venir, mais elle espérait. Sa sœur aujourd’hui se nourrit d’illusion, mais ne sait plus attendre. C’est comme si elle n’espérait plus.
Marie se tourna vers son mari :
— Ça te fait rire ?
Dire que Francis Clermont riait était à l’évidence exagéré. Il était cramoisi. Il souriait comme pour atténuer l’effet que les propos de sa femme pouvaient avoir sur son auditoire, en l’occurrence ma personne. Et quelque chose me laissait penser que ce n’était pas tant l’évocation de Sade dans la bouche de sa femme qui le contrariait que les allusions aux ratés de l’amour… Quant à moi, aux élucubrations de Marie, j’aurais préféré un concert.
Mon vœu fut exaucé, lorsque, une fois couché, je les entendis reprendre la sonate de Beethoven qu’ils avaient répétée l’après-midi, mais cette fois-ci sans ces interruptions qui jalonnent les répétitions. Un enchantement qui me permit de m’endormir paisiblement.
Je fus réveillé par une soif terrible, une soif comme rarement j’en avais connue. Bien qu’elle me l’eut proposé, Marie avait oublié de me laisser une bouteille d’eau. Je résolus donc de descendre à la cuisine, en essayant de ne pas faire trop de bruit. Il fallait traverser le hall. J’avais remarqué que celui-ci était encombré de statues, de fauteuils, de canapés parmi lesquels je me frayais un chemin avec précaution. Et puis je vis une silhouette étendue sur une méridienne. C’était Marie. Sa tête n’était pas très loin d’une statue, une statue de Saint-Michel brandissant sa lance contre les démons à forme de serpent.
— Vous avez vu, vous avez vu. Il m’a frappée, n’est-ce pas ? Il m’a frappée.
Marie semblait terrifiée comme frappée par la lance de l’archange furibond. Elle semblait à moitié endormie.
— Ne dites pas que vous ne m’avez pas vue.
— Mais si, je vous vois Marie. Vous ne me reconnaissez pas.
— Je ne suis pas Marie, je suis Fanny, sa sœur jumelle.
Dans l’ombre, je distinguais mal les traits du visage qui me faisait face. Je n’osais m’approcher. La voix cependant était bien celle de Marie. Il est vrai que des jumelles peuvent avoir la même voix. Celle de Fanny se fit suppliante.
— Ne dites pas que vous m’avez vue. À personne, s’il vous plaît.
— Vous êtes ici depuis longtemps ?
— Depuis ma mort. Je ne savais pas qu’il y avait quelqu’un en bas, sinon je ne serais jamais descendue. Je ne veux ni ne dois plus voir personne.
J’étais totalement abasourdi. Marie Clermont, pianiste renommée, retenait sa sœur prisonnière. C’était du moins ce que je comprenais, mais cela me semblait totalement invraisemblable. Il me semblait inconcevable qu’au XXIe siècle quelqu’un soit retenu contre son gré par un parent, fût-il bien intentionné !
Je laissai cependant Fanny, puisqu’elle me le demandait avec tant d’insistance. Je me rendis à la cuisine pour prendre un grand verre d’eau et remontai me coucher. Il devait bien être deux heures du matin. Bien entendu, je ne me rendormis pas. Dans mon trouble, je me demandais si je n’avais pas été drogué au point d’avoir des hallucinations. Ou si, au contraire, ce n’était pas Fanny qui était droguée. Ou Marie qui avait perdu totalement la raison. Toutefois, les propos qu’elle avait tenus au dîner prenaient une autre signification : elle pouvait être passée à l’acte, prenant la place de Juliette, cruelle créature du divin marquis dont elle avait plus ou moins ironiquement chanté les louanges, et retenant sa sœur contre son gré avec ou sans la complicité de Francis Clermont. Cela semblait impossible. Improbable.
Je me trouvais tout à la fois naïf et méfiant. Je devais en avoir le cœur net. Je résolus de demander à Francis et à Marie de rester quelque temps au manoir au prétexte de « m’imprégner » de l’atmosphère.
Deux heures plus tard, alors que je ne dormais évidemment pas, j’entendis distinctement les Suites pour violoncelle de Bach. Ce ne pouvait être que Fanny ; Marie ne jouait pas de violoncelle. Mais je voulus m’en assurer. Je sortis de ma chambre et me laissai guider par la musique. Elle provenait de l’étage supérieur. Je montai l’étroit escalier qui conduisait aux combles et débouchai sur un couloir. Je toquai discrètement à la porte derrière laquelle quelqu’un jouait merveilleusement. Je n’avais jamais entendu les Suites pour violoncelle jouées de cette façon. Un enchantement.
— Entrez
Je trouvai Fanny en déshabillé de nuit. Elle était d’une extrême pâleur, au point qu’elle me donna l’impression d’être une apparition.
— Entrez, entrez, puisque maintenant vous savez tout. Je ne dors jamais la nuit. Quelle différence pour moi entre le jour et la nuit, puisque je ne sors jamais.
Et Fanny me raconta son histoire.
— C’est moi qui ai voulu disparaître. J’allais très mal. Ma sœur a raison. Je ne supportais plus la scène. Elle a facilité ma disparition. Elle en a été complice. Nous avons monté cette histoire de suicide toutes les deux. Je n’avais pas le courage de mettre fin à mes jours, mais je ne voulais plus jouer en public. La seule façon de n’être plus sollicitée pour des concerts était de disparaître définitivement Après quelques semaines de recherches qui, comme vous le savez, ont occupé les médias, on n’entendit plus parler de moi. J’étais soulagée. Je n’avais plus la pression du public sur les épaules. Je pouvais jouer comme je le voulais, faire les effets que je voulais, me consacrer aux œuvres que j’aimais. Marie avait raison, ce qui empoisonne l’existence, c’est le désir de plaire à tout prix, l’envie d’un succès immédiat, l’obsession de la reconnaissance. Seule, j’étais libre. En public, j’étais prisonnière. Elle avait parfaitement raison, mon jeu était obscène, je recherchais les effets faciles, j’avais un ego surdimensionné. Le violoncelle est un instrument délicat. Longtemps, j’en ai été indigne.
On m’a installée ici. La solitude ne me pèse pas. Au contraire, je suis près de Francis. Combien de fois ai-je joué les Suites pour violoncelle, telles qu’il voulait que je les interprète ! Oui, je suis heureuse. Il m’arrive de regretter la scène. Mais pas très longtemps, car je fais des progrès. Je maîtrise mon instrument comme jamais je ne l’ai maîtrisé. Si je sors de cette maison, j’ai peur de redevenir une mauvaise artiste. Marie me dit que je perds tous mes moyens en public. Que je n’ai jamais supporté d’avoir un auditoire. Moi-même, je m’en suis aperçu lors de mon dernier concert. Vous ne savez pas ce que c’est : sentir que le public ne vous suit plus ! Sur scène, on sent bien si les applaudissements sont des applaudissements de politesse. Je préfère rester excellente en privé que mauvaise en public. Je dois tout à ma sœur.
21

Un petit mot pour l'auteur ? 26 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Choubi Doux
Choubi Doux · il y a
Le journaliste recevra-t-il le prix Albert Londres ou L'ombre ? Agréable nouvelle.
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
😂 Merci.
Image de philippe petit-roulet
philippe petit-roulet · il y a
j'aime !
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Philippe.
Image de JHC
JHC · il y a
L'ambiance est sophistiquée: château, musique savante, Sade... Très bien rendue. un véritable plaisir de lecture. J'ajoute que le Marquis draguant en sms, c' est une trouvaille... délectable !
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci de ce commentaire.
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Malheureusement, je ne peux corriger un coquille. La citation de la Rochefoucauld est la suivante : "Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois".
Image de JHC
JHC · il y a
si bien sûr, vous pouvez demander à votre interlocutrice à Short. ça devrait pouvoir se faire.
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci du conseil. Je vais le demander.
Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
L'histoire prend le de temps s'installer, montrer un décor soigné. Un couple d'artiste reçoit un journaliste. On va très vite sentir les tensions et les faux semblants. Sade est évoqué et en effet il semble qu'existe entre les murs, une relation sado masochiste. En plus du marquis, Juliette l'une de ses héroïnes est évoquée. Lire cette nouvelle sophistiquée demande quelques clés d'approche mais plaira à des lecteurs avertis.
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup de votre lecture attentive. Je suis heureux que cette nouvelle vous plaise et vous la commentez très bien, à mon avis.
Image de Jacques Degain
Jacques Degain · il y a
Je me vois dans ce manoir; je suis à ce repas..je déguste cette soirée...J'ai grand soif cette nuit et je descends avec l'auteur. Mais est ce Marie, est ce Fanny ? Pourquoi suis je troublé à ce point ? Superbe Pierre Yves. Et la tirade sur Sade colle parfaitement au décor. Belle trouvaille. Ca m'a donné envie de relire le "marquis"...Où sont les autres nouvelles ?
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Jacques de ce commentaire et d'avoir "accompagné" ce texte. Les autres nouvelles sont sur mon profil, si on a envie d'y aller voir.
Image de Pierre Levy
Pierre Levy · il y a
Comme d'hab un ravissement un ravissement pour un lecteur mélomane et bethovenien effectivement a mi chemin entre le thriller et le fantastique. Bravo Pierre Yves
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Un grand merci Pierre pour ce commentaire. "De la musique avant toutes choses".
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
C'est une belle histoire et la musique l'enrobe...
Image de Sylvie Fontlupt
Sylvie Fontlupt · il y a
Comme toujours j'adore ! On retrouve dans cette nouvelle une ambiance mystérieuse qu'Agatha Christie ou Gaston Leroux ne renieraient pas. Et effectivement, cela devient addictif, on en voudrait plus encore...

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Éclairages

Alice Didier

Dans le bleu tendre de la chambre, elle est couchée près de moi. Essences de tilleul et de fleur d’oranger tentent de la sevrer des somnifères – vieille habitude de trois longues années –... [+]