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Jésus aime jouer au baby-foot

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Lafaille

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Murs blancs, blouses blanches, dents blanches, tout est blanc dans cet établissement où l’on me conduit. Même la voiture est blanche et pour l’occasion, ma tenue de combat sera blanche. Suis-je arrivé au paradis ? Les individus qui m’accompagnent et me mènent dans cet endroit sont-ils des anges ? Je ne me sens pas mal aujourd'hui, je ne me sens pas bien non plus, je ne sais pas si je me sens tout court. Je ne sais pas si j’existe. Je ne sais rien.

À part ces cafards qui se tapent un marathon sur mes mollets de coq, je ne sais pas quoi dire à propos de ce que je sens ou de ce que je ne sens pas. Et je vous assure, je n’ai pris aucune drogue. J’ai arrêté depuis longtemps. Depuis le jour où je me suis pris pour Batman, une catastrophe. Trois semaines de coma et la gueule explosée, j’étais laid, tant est si bien que tout miroir était un outrage à mon intégrité physique. Puis, dans la chute du sixième étage, je suis tombé sur un gosse de 15 ans, mort sur le coup. Mais bon dieu, qu'est-ce qu'il foutait là ce morveux ? Il ne pouvait pas être comme tous les gamins de son âge, en train de buter des mecs sur console ? On a beau me répéter que ce n’est pas de ma faute, c’est quand même pas lui qui a pris des drogues ce jour-là. Je suis coupable. Point. Et Batman aussi ! Salope de chauve-souris !

Dix ans après, je me retrouve dans ce véhicule blanc immaculé conception, à parler avec une splendide rousse qui prétend me connaître. Je ne la connais pas, j’en suis certain ; ce n’est pas possible, je n’ai jamais pu flirter avec un canon pareil. Même pas en rêve !
Je me suis retrouvé allongé sur ce lit de camp et on m’a sanglé, je ne me souviens pas pourquoi. Elle me parle encore, l’ange roux, et derrière ces paroles, on peut entendre les sirènes stridentes de cette ambulance. Enfin, j’ai compris, cette merveille de femme est sans doute un docteur.

— Bonsoir, Monsieur... ?

Mais pourquoi donc me pose-t-elle cette question alors qu'elle prétend me connaître.

— Monsieur Foster.
— Monsieur Foster comment ? Votre prénom, vous vous en souvenez ?

Elle me prend pour une conne, ce n’est pas possible autrement. Et vla qu'elle me prend la main. Rouge, je lui réponds :

— Monsieur Foster Benjamin, pour vous servir.

Quel hypocrite je fais lorsqu'il s’agit de belles femmes.

— Docteur Whitman, je vais prendre soin de vous Monsieur Foster.
— Vous pouvez m’appeler Ben.

Elle détourne le regard, feignant de ne pas avoir entendu, détache les sangles. Nous arrivons à destination.
Il fait froid, il a neigé et le paysage est aussi blanc qu'au premier jour du monde. J’ai une quarantaine d’années et je suis ce qu'on appelle un inadapté dissident. Âgé de 30 ans, le gouvernement a décidé, faute de mieux, de m'engager pour détecter de nouvelles drogues quotidiennes arrivant sur le marché, le but étant de lister les produits le plus rapidement possible afin de contrer le phénomène et choper les dealers et les entreprises sous couverture. Ma mission réelle : goûter les drogues avant la population locale, en décrire les effets, les amener au labo, en avertir les services de police. J’étais un drogué qu'on a utilisé. Un cobaye de l’État. J’en avais conscience, j’ai accepté la proposition pour éviter l’incarcération et bénéficier gratuitement des effets délirants des drogues de synthèse. De la chimie tout ça.

Du jour au lendemain, après 7 ans de bons et loyaux services, on m’a jeté à la benne. Avec une prime de 10 000 dollars. On achetait mon silence. Je détenais des informations confidentielles, je représentais une erreur dans le rouage des institutions. Je l’ai mal pris et j’ai balancé tout ce que je savais à la presse. Tout s’est su, on m’a retrouvé, on m’a jeté en H.P. Pas loin de 3 ans avec des fous, et je n’ai rien contre eux, au contraire, tout cela pour moi est une question de point de vue. Dans ma bouche, le mot fou n’a rien de péjoratif. Et si l’on en croit ma nouvelle entrée à l’hôpital, je suis moi-même fou. Suis-je dangereux, véritablement dangereux ? Pas pour le gouvernement, non, cela je l’ai bien compris ; je suis un fou, un vrai, un danger, pour la société. Je suis une défaillance du système gouvernemental.

Enfin libéré de mes sangles et debout, conduit par ce charmant docteur, je suis accueilli par cinq autres docteurs. On m’emmène au secrétariat, je signe des papiers. Une fois le service administratif expédié, on m’emmène en chambre d’isolement. Je regarde tour à tour les médecins, je finis par croiser le regard du docteur Whitman ; l’implorant, elle ne bronche pas. Traître. Des liens sont prêts, attachés à mon futur lit en cas de probable violence. Je suis abasourdi, je ne comprends pas ce qui m’arrive. Je décide de la jouer fine, de garder le sourire, de parler docilement. On me donne un pyjama, on m’explique qu'après leur départ, mon seul moyen de communication avec le service médical sera la caméra posée en haut, au coin gauche du lit. Je souris, je fais un signe de la main à la caméra en disant « Bonjour maman ». Un conseil dans cette situation : éviter l’humour.

— Monsieur Foster, reposez-vous maintenant, me dit le docteur Whitman. On parlera de ça demain.

L’escadrille de blouses blanches se faufile derrière la première porte, j’entends les clés tourner dans la serrure, puis une deuxième porte s’ouvre, fermée elle aussi à double tour. Je suis bien loin de la sortie. Je me sens comme un rat de laboratoire.
J’enfile mon pyjama, je ne peux pas m’empêcher de montrer mon cul à la caméra, tout en me trémoussant. « Arrête tes conneries, Ben » me dit cette voix de Jiminy cricket. Sans comprendre les raisons de mon enfermement, je m’endors dans cette atmosphère aseptisée, javellisée, blanche et rêve de mes futures conversations avec les fous.

Jour n°1 :

Il n’est pas loin de midi, mais je n’ai aucun moyen de le savoir, sauf que mon ventre est en train de jouer une partie de rugby et là, voyez-vous, c’est la mêlée. En me réveillant, je ne me suis souvenu de rien. Pourquoi suis-je ici au juste ? Je me fais une liste de questions que je vais devoir impérativement poser au docteur Whitman pour comprendre les raisons de mon placement forcé. J’entends les clés dans la serrure, la première porte, la deuxième porte, l’infirmier m’apporte le déjeuner, me demande si j’ai bien dormi, à quoi je réponds « comme un ange ». Sourire en coin de l’individu qui se pense supérieur, je me permets de lui demander si on va finir par me sortir de cette chambre d’isolement.

— Je vais me renseigner, me répond-t-il.

Et il claque la première porte sans oublier de la fermer, et la deuxième. Retour à la case départ. Je ne sais toujours rien. J’aperçois sur le plateau cinq pilules, je les avale, je me dis « si cela peut me shooter un peu ». Je préfère être dans le coton. Ici ou ailleurs. La lucidité me fait mal. Je mange mes haricots verts et mon blanc de poulet, pour finir par une compote. Les couverts sont en plastique. Question d’assurance. Le personnel se décharge de toute responsabilité en cas d’un éventuel suicide. Je me rends compte, en me levant, que je n’ai plus ni ma ceinture, ni mes lacets. Encore une question de sécurité. Cela ne me dérange pas de rester en pyjama, j’aime plutôt bien. Je fais le tour de la pièce, un quart de seconde me suffit, vais dans la salle de bain et me plonge sous l’eau tiède.

Jour n°2 :

On me retrouve nu sous la douche. Hier, je me suis endormi. Je suis glacé, on me sort de cette chambre. Je souris, on me prend pour un débile. Deux infirmiers m’emmènent dans une pièce à l’abri des regards, sauf des leurs. J’ôte ma serviette de bain et enfile un jean et un t-shirt, mes baskets. Sans lacets.

— Qu'est-ce qu'il vous arrive, Monsieur Foster ? Les pilules ne vous conviennent pas ? répètent en chœur les deux infirmiers Dupont et Dupont.
— Apparemment...
— Vous avez de la famille, un ami qui peut venir et vous amener des affaires ?

Je réfléchis, je me dis « non la famille ça ne va pas le faire », je pense à Paul. Oui, lui, c’est sûr, il va venir. Il représente la personne en qui j’ai le plus confiance. Je regarde par la fenêtre, il neige encore, cela m’émeut. Et je me mets à pleurer.

— Vous n’avez personne, c’est bien ça, Monsieur Foster ?

J’essuie mes larmes, conscient de cette situation ridicule et leur réponds :

— Si si, j’ai Paul.
— Et vous avez son numéro de téléphone, à ce Paul ?
— Oui, dans mon téléphone portable.

Ils me laissent un instant, reviennent avec mon sac à dos d’éternel ado skateur fan de Kurt Cobain et de Ian Curtis, me le tendent, je sors mon téléphone en les remerciant, vais à la liste de contacts et, à peine ai-je porté le téléphone à l’oreille, qu'ils me l’arrachent.

— Monsieur Foster, vous savez bien que l’on n’autorise les appels vers l’extérieur que via notre téléphone du salon.
— Non je ne sais rien moi. Du salon... ?

Ils pouffent les Dupont et Dupont. Ils m’agacent. Ils m’emmènent au salon. Ça sent la pisse mêlée à l’odeur de corn flakes. Dégueu. Je vomis. J’ai toujours été sensible.

— Putain, merde, il a encore dégueulé. Appelle Josiane qu'elle ramasse cette merde, dit un des Dupont à l’autre.

Je vous entends... Je suis gêné pour Josiane.
Arrivé au salon, une multitude de regards croisent le mien. « Ils sont combien ?», me dis-je. Vingt, trente, une quarantaine ? Je baisse les yeux vers le sol, je ne veux pas d’ennui. Des cris jaillissent de la bouche d’une vieille femme décharnée, puis elle se tape la tête contre le mur. Blanc.

Jour n°3 :

Je me réveille dans une nouvelle chambre, je ne me souviens pas. Le lit d’à côté est vide, je suis soulagé. Trop vite. Un grand monsieur entre dans la pièce, il a de beaux cheveux longs bouclés, des tâches de rousseur, et une barbe rousse, elle aussi, mal taillée. Un viking des temps modernes dans un hôpital psychiatrique ; finalement, mon voisin m’est sympathique.

— Ben, c’est ça ?

Il s’assoit sur le lit et me sourit, ne lâchant pas son regard du mien, il me fait flipper comme ça.

— Oui c’est ça... dis-je, intimidé.
— Vous nous avez fait une sacrée peur, Ben.
— À qui ça ?
— À moi, et aux autres.
— Quels autres ?
— Je vois.

Il se lève, se dirige vers la porte, se retourne vers moi avant de la franchir et me dit :

— Moi, c’est Jésus... Venez Ben, c’est l’heure des cachets.

Je sors du lit et me précipite derrière lui. Nous longeons le long couloir menant au salon, nous croisons une jeune femme, maigre mais jolie, un fantôme au paradis. Elle fait un mouvement répétitif de la main gauche devant son visage. Jésus la salue, et nous reprenons notre route.

— Pourquoi elle fait ça ?
— Quoi ?
— Ce geste de la main.
— Ah tu parles de Simon ! Car figure-toi, Ben, qu'elle, Simon, est un homme.
— Ah ? T’es sûr ?
— Non, je blague Ben.
— Ah ! Et alors, elle fait quoi avec sa main ?
— Elle voit la réalité...
— C’est génial, elle est géniale cette fille. Elle s’appelle comment alors, si elle ne s’appelle pas Simon ?
— Angel...
— Génial, c’est énorme Jésus.

Jésus me sourit. « J’ai un ami dans cette affaire », me dis-je enfin.
On prend nos cachets, les infirmiers regardent aux fonds de nos bouches pour contrôler notre bonne volonté. Personne n’ose cacher les cachets dans un coin ou dans le creux d’une dent creuse depuis qu’un des nôtres a tenté le coup et a atterri directement sur le lit à électrochocs. On ne l’a plus jamais revu.

— Dis donc Jésus, dit l’infirmier en chef, tu n’embêtes pas ce pauvre Ben j’espère ?

Il n’a pas le temps de répondre que je réponds à sa place. Jésus ne fait que hausser les épaules entre deux hurlements, provenant du fin fond du couloir.

— Jésus ne ferait pas de mal à une mouche, dis-je à cet infirmier si sûr de son apparence qu'il m’est insupportable de le regarder.

On passe à table, nous sommes une quinzaine, trois à notre table. La sainte trinité réunie dans un H.P.
Tous les quarts d’heure, le groupe qui mange est dans l’obligation de se lever pour laisser place à un autre groupe, et ainsi de suite jusqu'aux quinze derniers patients. Et pour patienter, on patiente, on devient des experts dans l’art de l’attente.
Notre voisine de table parle seule depuis le début jusqu'à ce qu'elle hurle « salop, salop, salop » et écrase sa purée le long du mur. Jésus et moi, on éclate de rire, vite interrompus par le regard de notre voisine qui semble vouloir nous découper en morceaux. Je comprends mieux l’usage des couverts en plastique. Une infirmière vient chercher la voisine avec deux de ses collègues, et nous dit au passage :

— Vous, vous sortez aussi, vous êtes trop longs, les autres ont faim aussi.

On ne préfère pas répondre, on se lève, dépose notre plateau-repas à la cuisine, et on se retrouve nez-à-nez, Jésus et moi, autour du baby-foot. Depuis le début du repas, Jésus n’a fait que me répéter qu'il était champion de baby-foot. Alors, comme je l’aime bien, comme j’aime bien le baby-foot, je me dis... Pourquoi pas se détendre autour d’une balle !
Et c’est là, à ce moment précis où je suis face à face avec Jésus devant le baby-foot, que je comprends pourquoi je suis ici. J’ai ma place ici, je me sens bien ici, grâce à Jésus, et à cette fille qui s’appelle Angel. Jésus me regarde et s’exclame :

— T’es prêt Ben, prêt pour prendre ta raclée ?
— Oui, enfin, tu sais, je ne suis pas si mauvais que ça à ce jeu-là, Jésus.

Jésus commence à toucher les manettes du baby-foot, en avant, en arrière, et, enjoué, il lève les bras en criant :

— But !!!

Voilà, je sais maintenant pourquoi Jésus est ici, il aime jouer au baby-foot. On n’enferme pas les gens pour ça vous allez me dire...
Mais Jésus, lui, il joue au baby-foot, sans balle.

— Enfin Jésus, il n’y a pas de balle, dit un infirmier.

Comme à son habitude, lorsque Jésus est outré, il hausse les épaules et ne bronche pas, il marque juste son point. Je réponds à sa place, non en parlant mais en mimant un lancer de balle au centre du jeu.

Jésus me sourit, je lui souris, nous sommes de connivence, nous sommes heureux d’être ici. Ici, nous avons notre place.

PRIX

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Peggy Poire · il y a
Très belle découverte ;)
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Marie · il y a
Sympa votre histoire, j'ai bien aimé. Bonne finale à vous.
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ILoveChantal · il y a
Excellentissime
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Lafaille · il y a
ah oui formidable ce pseudo!!!
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Dominique Coste · il y a
Un moment fort ! Mes voix ! Je vous invite sur ma page si le coeur vous en dit !
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Line Chatau · il y a
Bravo pour cette place en finale§ Bonne chance pour la suite! Je vote à nouveau! +*****
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Marie Quinio · il y a
C'est perturbant et en même temps on sent le comique (peut être désespéré) de la situation. J'aime beaucoup !
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François Ella-Meyé · il y a
BIG UP LAFAILLE !
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Jarrié · il y a
Atmosphère ! On se glisse dans la peau du personnage et on ne le lâche plus. Vous avez marqué un beau but, parole de Jésus !
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Marion Mantel · il y a
Bravo 👏 Lafaille
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Michèle Blaison · il y a
Hey s boulete
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