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En compétition

C’est épuisant de raconter une histoire différente tous les soirs. Mais ma fille les adore. Surtout celles que j’invente. Le conte qui lui plaisait particulièrement concernait un avion de manège qui en avait assez de tourner en rond cent fois par jour. Un après-midi ensoleillé, il décida de décoller. Ma fille Éva venait juste d’y monter pour attraper une queue de singe en peluche. Elle était le personnage principal de ce conte et parcourait le ciel, de la terre à la lune, de la terre aux étoiles.

Un soir un peu à court d’idées, je décidai de lui raconter une histoire vraie. Un vrai conte fantastique. Un exploit qui fit le tour du monde. Transformé en légende avec le temps : un athlète noir arracha quatre médailles d’or aux JO de Berlin en 1936 et infligea les premières grandes défaites au plus grand dictateur de l’histoire de l’humanité. « JO aux JO », ou le triomphe d’un noir dans un monde de fanatiques, en ces temps de haine et d’avant-guerre.

« On l’appelait le prince des pistes, mais comme il était noir, les racistes de tous bords le haïssaient et certains des pays en lice, l’Allemagne en particulier, avaient consciencieusement préparé leurs athlètes pour montrer au monde la supériorité de la race blanche sur toutes les autres. Ce n’était pas ce soi-disant prince noir qui allait donner des leçons d’athlétisme au monde occidental, non, mais. Mal leur en prit, l’ombre qui cernait déjà le monde et qui avançait inéluctablement vers les plus grandes horreurs de l’Histoire était à la fois l’annonce d’une guerre et un présage : la victoire finale. Celle d’un prince noir fragile, triste et mince qui gagna cette guerre bien avant l’heure.
Nous sommes le premier août 1936. Dans l’Olympia Stadium de Berlin, la mise en scène est grandiose, plus de 100 000 personnes assistent à l’ouverture des Jeux olympiques. Le bras tendu vers Adolf Hitler, qui a pris le pouvoir en Allemagne trois ans plus tôt… Quatre mille athlètes de 49 nations défilent devant la tribune et la foule est en délire. Un immense orchestre interprète le Messie d’Haendel dirigé par Richard Strauss. Le Reich se devait d’en mettre plein la vue au monde entier. Et ils mirent le paquet pour donner l’impression que “L’Esprit des jeux” existait bien et qu’il n’y avait aucune répression en Allemagne.
Jesse Owens, lui, n’était pas dupe du régime nazi et de sa politique raciste, mais, comme tout participant aux Jeux, il s’était rendu à Berlin pour le sport. Pour remporter des médailles. Et l’athlète noir américain, déjà recordman du monde du 100 mètres et de saut en longueur, dépassa toutes les attentes en remportant quatre médailles d’or, et en devenant à Berlin une véritable star. Il remporta, le 100 m, le saut en longueur, le 200 m et le relais 4 x 100 m devant les yeux d’un monstre ahuri qui s’enfuyait de la loge de la tribune d’honneur pour ne pas saluer le vainqueur. »

— Papa, tu crois que je vais être championne du monde du saut en longueur ?
— Oui, ma fille, mais il faudra travailler. Tu sais les seules vraies victoires ce sont celles que l’on remporte sur soi-même… Et les titres et les médailles importent peu.
— Je n’avais jamais entendu parler de lui…
— C’est une légende du sport et de l’Histoire tout court, car ce fut un symbole. Mais pas le seul. Il y connut un autre prince tout aussi courageux que lui. Jesse était Prince des pistes, le champion toutes catégories, mais le vrai Prince – peut-être – celui qui hélas en est mort, c’est son adversaire allemand pendant ces Jeux. Lui aussi infligea une défaite à Hitler en levant le bras de Jesse à chaque fois qu’il gagnait et en lui apportant son soutien et ses conseils. Et il le paya très cher par la suite, mais c’est une autre histoire. Il s’appelait Lutz Long. Et prônait une entente fraternelle entre tous les habitants de la terre et, partant, entre tous les sportifs quelle que fût leur religion ou la couleur de leur peau. Il est tombé dans l’oubli.
— Continue, papa.

« Jesse venait d’Alabama, d’un état américain où sévissait le Ku Klux Klan. Il appartenait à une famille de 11 enfants, une famille d’esclaves qui émigra au moment de la crise économique des années 30 vers l’Ohio, un état où existait néanmoins la ségrégation entre blancs et noirs, mais de façon moins violente qu’en Alabama. C’est là qu’on le remarqua. On l’autorisa à s’entraîner sur le stade du campus universitaire, mais à condition de loger à part. Malgré toutes les épreuves qu’il dut surmonter une à une, il devint champion du monde de saut en longueur et du 100 mètres. »

— Papa ce n’est pas un vrai conte. Il n’y a pas de fées, de magiciens, de sorcières, d’inventeurs…
— Tu as raison, mais il y a des monstres, il y a une histoire d’amitié entre Jesse et Lutz extraordinaire, des sorciers monstrueux et des faibles en apparence qui luttent comme ils le peuvent contre ces démons… Je poursuis mon histoire, il se fait tard, Éva.

« Les habitants de New York lui firent un triomphe lorsqu’il revint au pays avec ses quatre médailles d’or. Et l’idée, notamment, d’avoir pu arracher quatre médailles de l’uniforme d’un dictateur le séduisait. Il y était parvenu en quelque sorte ; et que ce dictateur fût fou de rage chaque fois qu’il gagnait était un prix, une victoire, supplémentaire pour un noir américain, fils d’esclaves. »

— Je suis souvent éliminée parce que je prends mal mon élan et dépasse la marque au sol, et quand j’y arrive, mes sauts sont ridicules…
— Je vais te donner le truc que proposa Lutz Long, le rival de Jesse pendant les Jeux, le conseil qui allait lui permettre de réussir ses sauts. Owens, au début, était persuadé qu’il s’agissait d’un piège que lui tendait son rival (n’oublie pas Éva que tous les deux luttaient pour la médaille d’or). Il décida néanmoins d’essayer et il fut qualifié… Et quelques jours plus tard, il gagna la finale avec un saut de 8,03 mètres, un record du monde incroyable pour cette époque.
— Le truc, papa, vite…
— C’est tout simple, mettre une serviette au bord de la piste d’élan quinze centimètres avant la marque au sol à ne pas dépasser et sauter en prenant la serviette comme repère. Tu gagnes en confiance, tu perds certes quelques centimètres, mais si tu es bonne tu as de grandes chances d’être qualifiée. Peu à peu tu surmonteras tes angoisses ou tes craintes. Jesse, terrassé par le trac, allait être éliminé avant la finale et son adversaire en s’éloignant, juste avant le dernier saut de Jesse, laissa tomber discrètement sa serviette au bord de la piste quelques centimètres avant la ligne de saut. Tu connais le résultat. Tu sais Éva je n’aime pas trop le sport à moins qu’il ne reflète aussi des moments romanesques et d’une grande humanité, qu’il nous aide à sortir, symboliquement au moins, des pistes, des courts ou des terrains de jeu. Cette histoire va beaucoup plus loin que quatre victoires aux Jeux olympiques.

« Pour finir, j’ajouterais qu’il n’a pas eu beaucoup de chance dans la vie. Il tomba en faillite et pendant quelques années accepta de courir contre des chevaux (parfois des voitures) pour gagner sa vie. Il avait mis le monstre du fascisme en échec. Mais pas celui de la ségrégation, de l’inégalité, de l’humiliation et de l’oubli qui régnait encore et toujours dans son pays. Connaissant tes goûts pour l’athlétisme et le saut en particulier, je pensais que cette histoire du Prince des pistes pourrait te plaire. »

— Merci, papa, grâce à toi je vais réussir mes sauts. Il courait plus vite que les chevaux ?
— Je ne sais pas. Il est l’heure de dormir maintenant. Mais avant j’ai envie de te faire écouter une chanson. Elle va te bercer et t’aider à t’endormir. Je l’ai écrite pour toi Éva et elle parle de cette histoire…

PRIX

Image de Hiver 2020

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Marc Cambon  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonne année à toutes et à tous et pour finir en beauté si je puis dire je vous offre la chanson qui raconte cette histoire. Je la chante avec des enfants. J'espère que vous aimerez. Une façon bien à moi de lutter contre les intolérances, Y en aura-t-il moins en 2020 ?
https://www.youtube.com/watch?v=DDfnwSQmI5o&feature=youtu.be

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Zouzou · il y a
Une histoire vraie . . racontée avec beaucoup de justesse. Merci Marc !
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RAC · il y a
Sympa, je m'en vais écouter cette balade ! Bonne année & à bientôt...
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Marc Cambon · il y a
Merci beaucoup et bonne année 2020
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Chantane · il y a
Un texte d'une grande qualité, je viens d'écouter votre chanson, c'est une très belle chanson, si belle que je la partage sur ma page...vous avez beaucoup de talent,
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Marc Cambon · il y a
Merci Chantane c'est gentil je n'en dirais pas tant. Mais ça fait du bien.
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Paul-Marie Dessaint · il y a
Merci pour ce rappel historique si magnifiquement raconté. Quel stress il a du subir.Quelle Victoire à ce moment de l'Histoire...
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Wiame Diouane · il y a
Magnifique texte, style raffiné bravo!
Mon lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-jeu-du-destin-5

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Marc Cambon · il y a
Merci pour vos voix bonne année
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Eva Dayer · il y a
C'est mieux qu'un conte, puisque c'est la réalité . J'avoue que je ne connaissais pas Lutz Long...
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Marc Cambon · il y a
Merci Éva oui la réalité parfois montre de plus belles choses que la fiction, j'aimerais écrire comme vous pour mieux en parler. Merci et bonne année
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Eva Dayer · il y a
Tous mes voeux, Marc,et je vous en prie, n'enviez l'écriture de personne, la vôtre est parfaite.
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Viviane Fournier · il y a
Magnifique texte, Marc ...la mémoire et la vie qui continue encore ...Belle année à vous et merci pour la chanson !
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Marc Cambon · il y a
Le devoir de mémoire doit rester une priorité. Et les grandes épopées de l'humanité doivent être contées et aux enfants surtout. Les époques misérables également. Bonne année est un 20/20 pour tous vos textes
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Viviane Fournier · il y a
Oui, vous avez raison ...la vie s'écrit aussi, ainsi !
Merci pour la note, Marc, je crois que je n'en ai jamais reçu une pareille, alors je prends avec des sourires et surtout je garde .... belle journée à vous !

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Haïtam · il y a
Un rappel de l'histoire pas négligeable par les temps qui courent. Doublé d'une leçon de vie qui ne l'ai pas moins. Très appréciable. Mes voix donc.
Si vous avez un instant pour le découvrir, j'ai un poème Le marcheur, qui est aussi en lice pour le GP hiver.
En tout cas tous mes vœux de réussite pour cette nouvelle année 🌷

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Marc Cambon · il y a
J'avais vote il y a quelques jours déjà pour le marcheur. Bonne fin de semaine.
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Haïtam · il y a
Oups
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Marc Cambon · il y a
Merci beaucoup mes meilleurs vœux pour cette année et des 20/20 à nos œuvres non ? Je vais lire le marcheur de ce pas.
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Janick Lucas · il y a
Quand la vie est un roman… Merci de nous avoir rappelé ces histoires.
Une invitation à découvrir mon conte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-mains-magiques-du-prince-oublie

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