Jeff et moi

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À l'âge de neuf ans, on m'a demandé à l'école ma première rédaction - le déclic !

Jeff et moi, on faisait la paire, c'est le moins que l'on puisse dire. Nous sommes arrivés ici à peu près en même temps, j'imagine qu'être les deux petits nouveaux a contribué à nous rapprocher. Il faut dire que cela aide, d'avoir un camarade tout aussi perdu que nous avec qui partager les doutes et les incompréhensions que l'on peut avoir lorsqu'on arrive en terre inconnue.

​On a commencé par simplement s'entraider, se soutenir — et assez vite on s'est rendu compte que l'on partageait certains traits de caractère fondamentaux. La loyauté qui nous poussait à être toujours là l'un pour l'autre. Une certaine forme d'insouciance. Et puis surtout, un goût prononcé pour les facéties de toutes sortes.

​D'abord c'étaient de petites sottises. J'avais commencé par une institutrice, qui ressemblait à s'y méprendre à mon ancienne maîtresse d'école, en lui subtilisant ses craies dès qu'elle avait eu le dos tourné, juste après avoir écrit la date au tableau — en faisant face à sa classe elle ne pouvait pas me voir. Elle s'était persuadée que ses élèves étaient responsables de la disparition et s'obstinait à tenter de les faire avouer. Elle faisait de grands gestes et s'époumonait, le regard halluciné... nous l'avions laissée impuissante face à l'hilarité de ses élèves incapables de la prendre au sérieux.

​Mais très vite Jeff avait pris les choses en main. Son truc à lui, c'était de faire peur aux gens. Leur flanquer une vraie trouille qu'ils s'empresseraient de raconter, encore et encore, jusqu'à l'élever au rang de légende.

​Ça avait commencé à la fête foraine, dans le train fantôme. Jeff s'était immiscé dans les coulisses et avait accompli ces "trucs" dont il avait le secret... résultat, l'équipe elle-même avait décampé sans demander son reste, refluant des entrailles de l'attraction en bande bruyante et désorganisée. Ça leur apprendrait à se gausser en cachette de l'effroi d'enfants forcés à entrer là par leurs parents !

​Nous avons continué ainsi pendant un temps que nous n'avons pas compté, parce que nous nous contentions d'être ici, ensemble, à jouer les trublions dans l'ombre — et personne ne nous a jamais attrapés. Nous étions deux amis, des vrais, dont le seul crime était d'effrayer de temps à autres quelques bougres qui de toute façon l'avaient bien mérité. Nous savourions cette complicité et n'avions besoin de rien d'autre.

​Notre plus gros coup fut aussi le dernier. Il y avait en ville une très ancienne bâtisse, inoccupée depuis des lustres. La rumeur nous informa qu'une famille allait enfin y emménager — l'occasion était trop belle de s'adonner à quelques petites farces de notre cru.

​Nous nous sommes introduits dans la maison peu avant leur arrivée, et ensuite nous nous en sommes donné à cœur joie : portes qui claquent, objets qui disparaissent, toute notre panoplie y est passée.

​Nous nous sommes amusés ainsi pendant des jours, jusqu'à cette plénitude d'avoir atteint le sommet de notre art. Puis hier, la famille au bord de la crise de nerfs a appelé la police et nous avons décampé en vitesse, ivres de joie.

​Nous n'avons arrêté de courir qu'une fois au sommet de la colline qui surplombe la ville. Nous nous sommes assis là où nous avions l'habitude de dormir à la belle étoile. En face le soleil se couchait, barbouillant le ciel et les nuages de couleurs inconcevables.

​Au bout d'un moment, Jeff m'a regardé d'un air grave et m'a demandé :

​— Qu'est-ce qu'on va faire demain ?

​— La même chose qu'aujourd'hui, ai-je répondu interloqué. Pourquoi ?

​— Je ne sais pas... je me dis, et si jamais il n'y a pas de "demain" ? Si ça se trouve, aujourd'hui, c'est la dernière fois qu'on se voit.

​— Mais pourquoi ça ? Il n'y a aucune —

​— Je ne sais pas. Une intuition. Qu'est-ce qui se passe si l'un de nous n'est plus ici demain ?

​— Aucune idée, avouai-je. Je n'y ai jamais réfléchi...

​Nous avons regardé la nuit tomber. Au moment de se coucher, j'ai dit "Bonne nuit" et "A demain", et Jeff m'a répondu par un grommellement. Je me rappelle m'être dit qu'il avait l'air bizarre, si taciturne alors que l'heure d'avant il était au comble de la joie et avait donné le meilleur de lui-même. Je me suis raisonné en me disant qu'il devait être fatigué.

​Ce matin à mon réveil, il n'était pas là. Aucune trace de lui. J'ai d'abord pensé qu'il me faisait une farce à moi aussi. J'ai tenté de comprendre laquelle, de le débusquer ; je l'ai appelé, j'ai arpenté la colline et la ville à sa recherche.

​C'était comme si Jeff n'avait jamais existé.

​Je suis retourné à la colline avec pour dernier espoir qu'il soit là-haut à m'attendre, et qu'il m'accueille avec son sourire goguenard.

​Il n'y était pas. Je me suis assis et j'ai commencé à pleurer...

​Soudain une femme que je n'avais jamais vue s'est assise à côté de moi, et m'a souri.

​Elle portait des bijoux en bois ornés de plumes et des motifs tribaux marquaient sa peau, jusque sur son visage embelli par les rides. Elle était vêtue simplement, et n'avait pour seul autre apprêt que de fines tresses dans ses cheveux bruns.

​A l'instant où j'ai croisé son regard j'ai compris qu'elle avait toutes les réponses.

​Qu'elle était tout au bout de la sagesse...

​J'ai demandé où était passé Jeff, et elle m'a tout expliqué.

​Nos farces étaient terriblement efficaces et étaient restées impunies parce que nous étions invisibles. Et nous étions invisibles parce que nous étions morts.

​— Morts ? répétai-je après un silence compact au cours duquel j'avais tenté d'assimiler cette pénible nouvelle. Morts... alors où est Jeff ? On ne peut quand même pas mourir deux fois !

​— Pas vraiment. Si Jeff n'est pas là, c'est parce que son temps est venu... il s'est réincarné.

​Je restai abasourdi. D'abord on m'apprenait ma mort et ensuite, que cette mort n'était pas une fin. Ce fut sans doute le plus grand choc de toute ma vie. Ou mes vies. Je ne sais plus.

​— Alors... je ne le reverrai jamais ? réalisai-je penaud.

​La seule idée qui surnageait dans le chaos du moment était que je ne lui avais même pas dit au revoir, et c'était douloureux, comme l'épine d'un rosier délicatement fichée dans mon cœur.

​— Tu peux le revoir, dit-elle avec un doux sourire, si tu te réincarnes toi aussi.

​— Et comment je suis censé faire ça ?

​La dame se leva, sereine et douce. Elle me regarda avec une infinie tendresse et répondit simplement :

​— Le moment venu, tu sauras.
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François Duvernois · il y a
Une histoire qui ne manque pas d'originalité.
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Mahaut Saint-Pierre · il y a
Merci ;)
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Viktor September · il y a
C'est quand le moment venu ? :) Belle complicité !
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Mahaut Saint-Pierre · il y a
Mystère... ;) merci !
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JD Valentine · il y a
Une belle histoire d'amitié un peu particulière... Des fantômes farceurs qui s'en donnent à coeur joie. Je me demande en quoi peut se réincarner ce duo de joyeux drilles? Un bon moment de lecture.
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Mahaut Saint-Pierre · il y a
Je n'ai pas de réponse à cette question, mais je crois que les connaissant, tout est possible ! Merci :)
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai absolument adoré ! Je trouve ça finement approché, parce que tu nous amènes à nous attacher à ce duo, sa malice et ses farces somme toute innocentes, ils sont "plein de vie". Le retournement de situation final nous propulse dans une toute autre approche de ce qui s'est réellement passé, et il y a une belle poésie à la façon dont le récit se termine.
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Mahaut Saint-Pierre · il y a
Merci d'avoir lu et commenté ! Ravie que ça t'ait plu, et que la chute soit réussie :)

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