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Jeanne

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Florence

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Ce matin, le soleil s’invite de très bonne heure dans la maison de Jeanne. Elle ouvre la fenêtre de sa chambre et accueille cet astre chaleureux avec un large sourire. Il entre aussitôt. Elle sort de la pièce pour revenir rapidement se présenter à lui dans une robe en éponge très colorée. « Merci pour ce moment de bonheur et le plaisir de pouvoir en profiter» dit-elle à voix haute. Il fait beau et les vacanciers ne sont pas encore arrivés. Elle attrape son fauteuil pliant de plage, un roman tout juste entamé et se dirige d’un pas alerte vers le bord de mer. On lit sur son visage la joie de bénéficier de cet espace encore largement disponible et particulièrement calme en ce début juin. Lorsqu’elle traverse la rue, elle passe en un clin d’œil d’un environnement urbain avec les boutiques et la circulation automobile à une vue de carte postale : la plage, les vagues, les pins qui peinent à rester verticaux sur les abrupts de granit, les touristes sous leurs parasols tout occupés à leur repos. La lumière de ce début de journée donne à la mer une jolie couleur vert émeraude.
Tiens, les employés municipaux sont à pied d’œuvre. Les uns installent sur la plage principale les tentes à rayures bleues et blanches. D’autres repeignent les cabines. Bientôt leurs portes se refermeront sur les immanquables draps de bain, ballons, seaux, pelles, masques, tuba...Elles s’étirent comme un long décor en arrière de la scène sablonneuse. Prochainement se jouera ici le spectacle de l’été. Le marchand de glaces a ouvert sa boutique. Il donnera tant de plaisir aux adultes et enfants jusqu’à la fin des vacances. Jeanne se souvient que petite, elle pouvait choisir entre 3 parfums : fraise, vanille ou chocolat. Aujourd’hui, les gourmands hésitent parfois de longues secondes devant les camaïeux de couleurs offerts par les sorbets et crèmes glacées : du jaune au rouge en passant par l’orange et le rose, du blanc au marron foncé du chocolat, sans oublier les verts de la menthe, la pomme et la pistache. Le souvenir de la crème glacée sur ses papilles est resté intact dans sa tête. Elle se rappelle très bien de la première boule au parfum de mangue. Maintenant, Jeanne ne sort plus de sa maison, alors que le soleil a réitéré bien des fois ses invitations. Elle se sent fatiguée et trouve désormais son fauteuil trop lourd pour descendre sur le sable. Et puis, ses jambes ne lui apportent plus le soutien nécessaire. La peur de tomber rend son pas encore moins sûr. Deux cannes anglaises viennent soulager ses pauvres jambes usées et douloureuses. Elle préfère rester assise dans sa véranda et regarder la vie passer, d’un peu plus loin. Son espace se réduit de plus en plus. Sa maison devient une île cernée par la marée humaine qui marche de plus en plus vite et par les vagues de voitures qui déferlent dans cette artère commerçante. Elle noue ses cheveux blancs en chignon. Souvent, elle garde un gilet de laine ; son sang ne circule plus assez vite pour réchauffer son vieux corps.
Le rythme estival est maintenant parfaitement orchestré. Elle connait par cœur la partition de chacune des journées. Les premiers baigneurs arrivent vers huit heures trente et s’installent toujours à la même place. Ils commencent par un bain de mer puis remontent se sécher énergiquement dans une serviette, avant de vaquer à d’autres occupations. Jusqu’à 16 heures la plage se remplit. Alors la mosaïque des draps de bain étendus sur le sable se renouvelle quotidiennement au hasard des emplacements choisis. Le micro appelle, dans un grésillement à peine audible, les participants au concours de châteaux de sable. Ces constructions doivent résister le plus longtemps possible à l’assaut des vagues et de la marée. Armés de pelles, de seaux et de bras très musclés, bambins et adultes se prêtent volontiers au jeu. Les petits retrouvent leurs copains au club Mickey. Des jeunes femmes débutent, aiguilles et pelote en main, un pull pour leur aînée. D’autres exécutent des exercices de gymnastique. Quelques adolescents invitent des partenaires à les rejoindre pour un match de volley dont la règle première est la bonne humeur. L’heure du goûter crée une file interminable et dissipée devant le marchand de gaufres. Après 18 heures, les estivants s’éparpillent peu à peu. A la tombée de la nuit, n’apparaissent plus que quelques amoureux enlacés. Ils échangent des mots doux couverts par les accords d’un guitariste mélancolique. Maintenant, Jeanne ne distingue plus très bien les sons. Elle les devine plus qu’elle ne les entend. Elle n’en souffre pas vraiment car, depuis tant d’années, ils sont enregistrés dans sa tête : les cris des enfants quand ils sautent sur les trampolines ou se laissent glisser à bout de bras par la tyrolienne, la musique du samedi après-midi lorsque les danseurs de tango se retrouvent pour le rituel bal sur la digue. Heureusement, elle a de bons yeux pour admirer le feu d’artifices tiré sur la mer. Ce matin, elle a appris le décès de son amie Louise. Elle compte que 3 ans sont passés depuis leur dernière journée ensemble. Ensuite, elles ont arrêté de conduire, Louise est devenue complètement sourde et toute discussion au téléphone était devenue trop compliquée. Alors, elles ne se sont plus revues ; un peu comme une petite mort. « Ce sera bientôt mon tour » pense-t-elle, calmement, sans aucune appréhension ; un peu comme une évidence.
Ah, voilà que le ciel se couvre. Il annonce les grandes marées du 15 août et les premiers départs. Les baigneurs sont moins nombreux, l’agitation des derniers jours semble avoir été ramassée dans les bagages. La mosaïque des serviettes s’émiette sur le sable. Les serveurs commencent à servir des grands chocolats chauds. Jeanne sent la fraîcheur envelopper ses épaules. Elle a ajouté un châle sur son vieux dos courbé. Un voile opacifie petit à petit sa vue. Les couleurs deviennent plus fades, les nuances disparaissent. Elle ne s’en rend pas très bien compte, sauf en fixant les tentes dont les rayures semblent s’estomper. Elle cherche à l’intérieur d’elle-même des images. Alors ses souvenirs lui passent en boucle un film d’un autre temps, la transportent dans une époque révolue. Les personnages ont disparu, la mode a changé, le cours de l’existence n’est plus le même. Les séquences se répètent dans sa tête : sa première bouée, la grand-mère du Finistère qui n’avait jamais vu la mer, le soleil qu’il fallait éviter à tout prix, le premier bikini et les bains de soleil des heures durant. Peu à peu elle se met en retrait de la vie. Sa mémoire l’enferme tout doucement dans son passé, l’isole du monde. Les bruits, les couleurs ne viennent plus jusqu’à elle. A moins que ce soit Jeanne qui s’éloigne, imperceptiblement.
Le personnel des services techniques est arrivé tôt ce matin avec de gros engins et entame le démontage des tentes, signe que les vacances sont terminées. Le joyeux brouhaha de l’été va se taire et laisser la place au sifflement du vent et au clapotis de la pluie sur les carreaux. Bientôt la saison des nuages et des parapluies va s’imposer durant de longues semaines. Il faudra attendre à nouveau dix mois avant de retrouver la joyeuse période estivale, un moment à part dans la vie de la station. Jeanne se sent épuisée. Elle se rend compte qu’elle n’a plus d’envies, plus de courage. L’isolement lui pèse. Sa vie avec ses souvenirs ne lui suffit plus. Elle ferme les yeux. Ce soir, ni le soleil ni ses souvenirs ne s’invitent chez la vieille dame. Elle ne connait pas celle qui vient d’entrer. Mais elle se laisse prendre par la main lorsque cette nouvelle venue lui propose de rejoindre sa grand-mère du Finistère.
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Florence · il y a
Merci beaucoup Marie. Bretonne depuis 20 ans, je suis très heureuse d'y habiter.
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Marie Quinio · il y a
Très touchant... Je suis venue vous découvrir car j'ai vu que vous parliez de Bretagne dans votre post sur un texte de De Margotin tout à l'heure. Alors voilà la Bretagne ça vous gagne, comme on dit, mais je peux vous dire que vos textes aussi :)
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Florence · il y a
c'est exactement là où je souhaitais aller. merci
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Ginette Vijaya · il y a
C'est amené doucement comme pour dire que c'est vers une fin de vie .
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Keith Simmonds · il y a
Un beau texte bien écrit, de beaux moments de lecture !
Grâce à vos voix, “Sombraville” est en Finale ! Je vous invite à confirmer
votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance !
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