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Jean René Duglot

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Babilas Gahzal

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Jean René Duglot est un homme pressé, il court, il court vite, toujours plus vite, il est comme on dit sur le coup, et il n’a pas le temps de souffler, et il n’a pas le temps de se poser, il verra cela plus tard, pour l’heure il faut donner, il faut tout donner, et il doit montrer qu’il n’est pas fini, qu’il en a encore sous le pied, à 58 ans rien n’est fini, bien au contraire, il sait que dans ce métier, l’expérience compte, la sagesse compte, bien plus que tout le reste, et c'est tout cela qui fait la force de Jean René Duglot.
Jean René Duglot vend de l'espace publicitaire pour un groupe de presse et de magazines en tous genres depuis presque trente ans et a tout mis en œuvre pour gravir marche après marche le long et rude chemin d’une carrière exemplaire.
Jean René Duglot est un homme simple. Il se lève de bonne heure, travaille dur, rentre tard et se couche tôt. Ce n'est pas si compliqué finalement de bien vivre sa vie. Jean René Duglot n'est pas avare de sentiments puisque deux charmants inséparables partagent avec lui la désespérante quiétude de son appartement. Jean René Duglot est aussi un homme bon, il n'hésite pas à descendre les poubelles de sa voisine de palier Mme De la Rochampois de trente ans son aînée. Bref ! Le quotidien de Jean René Duglot n’est peut-être pas une folle aventure mais n’en reste pas moins riche d’un certain sens du contact.
Ce qui pourrait vraiment caractériser Jean René Duglot est sans doute son goût immodéré pour les chiffres. Il calcule sans répit, sans trêve, il calcule à tout bout de champ. Il calcule son chiffre d’affaires, ses marges, il calcule le nombre de clients, de rendez-vous. Il calcule sous la douche, en voiture, il calcule en mangeant, il calcule en buvant son café, dans l'ascenseur, et même jusque sur le trône matinal !
Tout ceci pèse d’un poids de plus en plus lourd dans le quotidien de Jean René Duglot. A l’évidence Jean René Duglot est usé, il est fatigué, vidé... foutu.

Aujourd'hui, c'est vendredi. La semaine a été chargée mais tenable. Il est vingt heures et quarante-sept minutes, la journée est terminée et Jean René Duglot respire enfin l'air du week-end. Il a dévissé sa cravate et déboutonné le premier bouton qui, jusqu'ici, lui interdisait toute (?) approximation. Il regarde son automobile. C'est une voiture de fonction banale, de cylindrée moyenne, et de couleur sans éclat. Jean René Duglot retire sa veste, l'arrange sur un cintre en plastique noire et l'accroche à l'arrière, sur le petit crochet prévu à cet effet. L'odeur des plastiques encore neufs est de nature à rassurer Jean René Duglot. D'un geste sûr, il tourne la clé et le moteur se met en route. Un œil dans le rétroviseur et il intègre le flot de circulation plutôt fluide à cette heure tardive. Machinalement il allume le poste de radio.
"... ené Duglot bonsoir, on vous retrouve demain matin pour le bulletin météo, tout de suite une page de pub et on retrouvera, juste après, Julien Delacombes pour le flash de 21 heures, bonsoir... A demain."
Jean René Duglot reste dubitatif. Il pense avoir entendu son nom à la radio mais il n'en n'est pas sûr. Cette station de radio, il la connaît par cœur, les animateurs et journalistes font quasiment partie de la famille. Serait-ce un nouveau venu ? Un homonyme ? Ou peut-être tout simplement aurait-il mal entendu, ou mal compris. Peut-être était-ce Cuglot, ou Buglot ou même Guglot. Ou peut-être est-il tout simplement fatigué...
De toutes manières, cela est sans importance. Ce qui compte, c'est le week-end et son flot d'activités. Sortir les oiseaux, sortir les poubelles de Mme De la Rochampois, sortir quoi !
Le feu est rouge et Jean René Duglot tapote de ses doigts, habiles à ce jeu, sur le haut du volant tout en fredonnant un air qui n'existe pas mais qui semble lui plaire. Un autobus du réseau urbain vient croiser son regard et ses yeux le suivent de manière automatique. L'affiche publicitaire collée sur son flanc lui fait penser qu'il serait sans doute bon qu'il s'intéresse à ce genre d'espace pour promouvoir l'image de ce grand magasin dont il vient de décrocher le budget. Mais quelque chose semble gêner Jean René Duglot à la vue de cette affiche. C'est l'annonce de la sortie en salle de "Ma vie à tout prix" de Guillaume Degain avec Marina Stain et Jean René Duglot. Le bus s'éloigne et disparaît.
Jean René Duglot n'en croit pas ses yeux. Ce n'est pas possible ! Non mais je rêve !!! Qu'est-ce que c'est que ces conneries !!!
Le feu passe au vert et la voiture de Jean René Duglot reste immobile. Ses doigts ne tapotent plus, et ses ongles sont plantés dans cette matière tendre qui recouvre le haut du volant. Jean René Duglot n'entend pas les coups de klaxons qui le somment de dégager. D'ailleurs, il n'entend plus rien du tout, il ne voit que l’affiche absurde de ce film le mettant en scène. L'insistance des autres automobilistes a finalement raison de Jean René Duglot et l'oblige enfin à prendre le large.
Il roule, les rues défilent, les carrefours et les feux l'épargnent, et rejoint enfin son quartier. La voiture s'arrête sur l'emplacement réservé, il coupe le moteur, retire les clés et descend du véhicule. Il attrape ses affaires rapidement et condamne les portes sans plus attendre.
La porte du hall d'entrée passée, Jean René Duglot ramasse son courrier. Rien de particulier, des factures, des prospectus et...
-Ah non, pas ça !!!- éructe Jean René Duglot. Le tract électoral qu'il tient dans sa main dit ceci : Pour la voix du renouveau, votez Jean René Duglot.
Quelqu'un, sans doute, cherche à déstabiliser Jean René Duglot. Pourtant, rien ni personne n'aurait quelque intérêt que ce soit à empoisonner l'existence de ce brave citoyen. Jean René Duglot n'a aucun ennemi, il paye ses impôts en temps et en heure, ses amis, pour le peu qu'il en sait, sont des gens plutôt bien.
Jean René Duglot est perplexe, il cherche des réponses. Quels peuvent être les motifs d'un tel acharnement ? Jean René Duglot ne comprend pas. Il regarde autour de lui cherchant une présence ou quelque chose, mais rien d'autre que le hall de l’entrée vide. L'escalier, l'ascenseur et les deux portes automatiques s'ouvrent devant lui, l'invitant à entrer pour presser le bouton du troisième étage. Le trajet s'effectue d’une traite et il faudra moins de vingt secondes pour libérer Jean René Duglot. Face à lui, la séduisante, plantureuse et insensée Mme Von Dereich apparaît enveloppée d’une tenue superbement outrancière ne laissant que peu de doute sur les prétentions sans équivoques de la débordante libido de ce corps surmontée d'un halo de lumière irradiant les yeux éblouis et fatigués de Jean René Duglot. Il la salue timidement, soupçonne une légère érection et le miracle de la vie disparaît à son tour dans le ventre de l'ascenseur. Le cliquetis du trousseau de clés le ramène à la vie. Il déverrouille la serrure et passe le seuil de la porte. Là, enfin, il sera à l'abri plus que nulle part ailleurs. Il envoie balader ses deux souliers et arrache presque sa cravate comme pour signifier qu'à présent tout est fini. Ici, il ne peut rien arriver. Ici, c'est chez lui.
Son cerveau lui ordonne de traverser l'appartement en direction du petit meuble où se trouve la bouteille de scotch. Il attrape un verre, le remplit et le vide. Puis un autre, et l'avale. Jean René Duglot s'asseoit. Ses doigts encerclent le verre vide et le tiennent en quasi équilibre sur l’accoudoir du fauteuil. Il revoit cette affiche de cinéma, ce tract, la voix dans le poste citant son nom. Il n'y croit pas, du moins il aimerait ne pas y croire.
Il n'a qu'un geste à faire pour enfoncer la touche de son répondeur pour prendre connaissance de ses messages...
Biiiiip. Ouais Jean René c'est Michel... Bon t'es pas là heu... je voulais te parler d'un truc, mais bon... je te rappelle... Biiiiip. Salut c'est moi, t'es là ?... t'es pas là ?... Si t'es là décroche bon sang... Biiiiip. Oui bonjour Jean René Duglot à l'appareil pouvez-vous me rappeler à mon domicile à partir de vingt et une heures trente, il m'arrive un truc de dingue... c'est très important... merci... Biiiiip... Biiiiip...
A l’écoute de ce dernier message Jean René Duglot sent une goutte de sueur perler à son front et pense qu’il doit impérativement se resservir un troisième double scotch. Une boule d'angoisse le ronge à présent. Il ne sait plus quoi faire, sa main est moite et laisse échapper le verre encore plein.
Spontanément, il s'empare de la télécommande et allume son téléviseur. Le visage de Mireille Dantan s'illumine sur le plateau de "Vie d’avant, vie d’après" où elle présente ses invités.
Notre prochain invité est Jean René Duglot, vous êtes né à Valenciennes, vous avez cinquante-quatre ans, expliquez-nous ce que vous faites dans la vie.
Eh bien je suis courtier, c'est-à-dire plus précisément je vends des espaces publicitaires dans un grand quotidien régional... Je peux le citer ?...
Non non on ne cite pas de marques à l'antenne, merci. Jean René vous avez une passion en dehors de votre métier, le karaoké et vous allez nous interpréter une chanson d'une de vos idoles, qui est...
Heu... Mike Brant, et je vais vous chanter "C'est ma prière".

Jean René Duglot est sidéré. Il est assis là, et à l’intérieur de ce foutu poste de télévision il se voit en train de chanter une chanson stupide devant la France entière. Il regarde d’un peu plus près, voit des détails qui ne peuvent le tromper. Ce complet bleu qu’il porte est celui qu’il avait, pas plus tard que mardi dernier. Aucun doute n’est permis. Alors il cherche une faille, une réponse. Il ne connaît pas Mireille Dantan, il n’a jamais mis les pieds sur aucun plateau de télévision. Jamais. La vision de son propre visage interprétant un tube des années 70’ est insupportable. Il zappe.
- Tchhhhh... Alors Jean René Duglot pourquoi avoir accepté cette année de parrainer le Téléthon ?..
- Tchhhhh... Sur France 2 ce soir François Delpierre reçoit Jean René Duglot pour son dernier roman « L’inéluctabilité du sort » paru au Seuil...
- Tchhhhh... Moi, pour mes enfants je souhaite ce qu’il y a de mieux. Et pour le goûter ? J’ai toujours des barres de céréales Duglot. Duglot ! C’est le goûter qu’il leur faut !...

Ah non, NON, NON !!! ASSEZ ! ASSEZ !!! Mais qu’est-ce qu’ils me veulent ? Qu’ai-je fait bordel ? Jean René Duglot pleure et perd pied. Il faut absolument se ressaisir pour ne pas sombrer dans une démence qui le condamnerait. Respirer. Oui respirer. Respirer encore. Il y a une explication, il y a toujours une explication à tout. Le surmenage, la fatigue, l’âge, les soucis. L’insomnie. Jean René Duglot se lève malgré des jambes trop molles et se dirige vers le réfrigérateur. Il veut se mettre quelque chose sous la dent, il veut avaler du concret. Sa main farfouille, il y a là des restes de l’avant-veille, des yaourts, une pomme, des œufs, un tube de mayonnaise, et un... camembert Jean René Duglot. La vision absurde de ce fromage le pousse d’instinct à claquer la porte sur ce cauchemar au lait cru. Sa main tremble et pourtant il tente la porte du congélateur. Là, au milieu du givre accumulé depuis des semaines, stagne une boîte de pizza surgelée Jean René Duglot aux trois fromages. Un mouvement de panique le fait reculer, ses pieds ne sont plus sûrs du tout et il se raccroche à ce qu’il peut pour se maintenir encore à la verticale. La pizza Jean René Duglot fait toujours face à notre héros éponyme qui ne peut en décrocher son regard stupéfié. Dans son dos, sa main cherche à tâtons le téléphone posé sur le plan de travail sur lequel il vient de s’appuyer. Il s’en saisit et compose le numéro de son ami Franck Lisembois qui décroche dans l’instant en disant ceci :
- Oui bonjour, Jean René Duglot à l’appareil j’écoute.
- Heu... Allô... Franck ? C’est toi ?...
- Ah non, pas du tout ! Jean René Duglot à l’appareil. Qui demandez-vous ?
- Mais, JE SUIS Jean René Duglot. Vous ne pouvez pas être Jean René Duglot puisque JE SUIS Jean René Duglot !
- Ecoutez mon petit bonhomme, qui que vous soyez cette plaisanterie est d’un goût douteux. JE SUIS Jean René Duglot et je ne vous souhaite pas le bonsoir !
Jean René Duglot lâche le téléphone, le laissant ainsi se briser sur le sol carrelé. Le silence à présent n’est perturbé que par l’unique grésillement du frigo qui n’en peut plus d’être encore ouvert. La folie s’apprête à prendre possession de Jean René Duglot. Mais quelque chose de vivant semble ramener Jean René Duglot à ce qu’il espère être la réalité. Un grondement. Un bruit venant du dehors. Un cri de la rue à peine perceptible mais qui s’amplifie de manière tout à fait certaine. Ce sont des voix qui haranguent, qui scandent, mais il n’en est pas encore sûr. Pas encore. Il s’approche de la fenêtre pour en avoir le cœur net, et d’un coup d’œil, comprend très vite de quoi il s’agit. Un cortège avance à pas décidé n’ayant pas l’air de vouloir rigoler. La foule est composée d’hommes, de femmes, d’enfants même, et de gens de toutes sortes. Tous transpirent cette colère que Jean René Duglot ne comprend pas jusqu’à ce qu’il commence à distinguer quelques slogans affichés sur les banderoles et calicots portés à bouts de bras. « Duglot on aura ta peau », ou « Duglot tu nous mens, tu ne passeras pas ! », ou encore « Duglot salaud, au poteau ».
C’est à cet instant précis que les nerfs de Jean René Duglot eurent raison de lui. C’est là que la démence décida de s’emparer du bonhomme. Jean René Duglot, à présent, est fou. Il ouvre cette putain de fenêtre, enjambe le parapet avec force et conviction. La foule est là et se masse devant le domicile de Jean René Duglot. Les mâchoires de ces chiens affamés lui crachent des insultes au visage et attisent une hystérie maintenant sans retenue. Un afflux de sang dans ses capillaires vient teinter son regard d’une haine jusque-là inexistante dans la vie de Jean René Duglot. C’est à lui maintenant d’aboyer les pires injures en direction de la rue. Il brandit le poing serré comme jamais tout en s’agrippant au montant de la fenêtre. Sa hargne est portée par les clameurs du peuple qui le déteste. Lui, il se penche encore davantage et se suspend au vide, son corps tout entier est une arme prête à décimer les légions qui lui font face. Rien ne peut arrêter cela, sauf peut-être ce moment d’inattention, ce moment de trop, où son pied en mauvais appui cèdera sous la colère animale de Jean René Duglot le précipitant vers sa propre chute deux étages plus bas. (...)

Dans la douceur claire d’une chambre d’hôpital aux murs pâles je reviens doucement à ma vie. Je découvre la blancheur des draps me recouvrant et la tiédeur de l’air. Un vague rayon de soleil m’empêche d’être vraiment sûr de ce que je vois autour de moi mais la douleur de ma jambe m’aide à comprendre ce que je fais là. Quelque chose m’enserre la mâchoire et m’empêche de prononcer le moindre mot. Un tuyau souple et transparent relié à une poche plastique suspendue plus haut vient s’échouer dans une veine de mon avant-bras. Je ne ressens rien sauf ce doute immense sur la véritable raison de ma présence en ces lieux. Je revois des images floues du film de la veille, je ne suis pas certain mais des bribes de souvenirs me reviennent au fur et à mesure que je reprends la maîtrise du temps présent, et j’entends de nouveau la foule, et la voix dans le téléphone, les images de la télévision se mêlent au souvenir d’une pizza 4 fromages, et... la porte de la chambre s’ouvre. Une infirmière apparaît, elle s’approche, son visage est familier à mon regard. Elle s’attarde sur le cathéter et ne dit toujours rien. Son sourire est de nature à être rassurant, tout comme le parfait cérémonial de ses gestes. Ses yeux se posent enfin sur moi, puis c’est au tour de la paume de sa main de se poser sur mon front avec une presque tendresse.
On dirait bien que vous n’avez pas de fièvre ce matin. Pourtant vous avez fait des cauchemars cette nuit, je suis venue trois fois remettre votre perfusion et replacer vos draps. Savez-vous que vous parlez en dormant ? Vous le saviez ? Enfin, je devrais dire gémir car avec votre mâchoire bloquée vous ne pouvez pas articuler grand-chose. Je ne sais pas exactement de quoi il s’agissait mais vous aviez l’air d’en vouloir à la terre entière... Bon, en tout cas vous avez l’air en forme aujourd’hui, je ne sais plus si je vous l’ai dit mais vous avez de la visite ce matin.
Je la regarde et le doute doit sûrement se lire sur mon visage puisque, sans attendre, elle me fait face, me sourit, et me prend la main.
Vous ne vous en souvenez probablement plus mais le chirurgien qui s’est occupé de vous vient vous rendre visite ce matin. Il ne devrait d’ailleurs plus tarder à arriver.
Je ferme alors un instant les yeux pour les rouvrir l’instant suivant en direction de la porte. Mais je suis saisi d’un effroi redoutable lorsque je vois celui que j’imagine être l’homme devant me rendre visite. Un tremblement m’étreint et me force à la panique, je ne veux qu’une chose alors, c’est fuir de cette chambre mais mon état me condamne désespérément à subir cette image folle et absurde cloué à mon lit-prison. Mon regard appelle à l’aide, en vain, d’une voix souriante qui ne me rassure pas du tout mon infirmière me présente celui qui, à présent, se tient debout à ma gauche, celui dont le visage m’effraie, ce visage qui est le parfait reflet de mon propre visage. Lui ou moi me regarde et de sa bouche sort une voix qui est la mienne, et me dit qu’il est très heureux de faire ma connaissance, et ajoute qu’il souhaite se présenter, alors il me dit : Duglot, Jean René Duglot, ravi de vous rencontrer...

Oh, putain !

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