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Jean-Rémy du Nørd

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Noël Sem

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601

FINALISTE
Sélection Public

Si on m'avait laissé choisir mon destin, j'aurais opté pour auteur de polars suédois. Ou norvégien. Peut-être même danois, voire à la rigueur finlandais. Mais de préférence suédois ou norvégien si possible.

On m'aurait donné un joli prénom typique, comme Björn, ou Lasse, ou Ingmar, et les femmes se seraient délectées à le prononcer. Norvégien, j'aurais mis des barres dans les o du nom de mes personnages, pour faire Sørensen, ou encore Jørgensen. Suédois, j'aurais ajouté de jolis trémas sur mes o, et tout le monde se serait demandé comment prononcer ces ö. Je serais devenu célèbre dans les pays des antipodes, qui n'ont même jamais entendu le nom Suède. J'aurais popularisé des régions comme la Scannie, ignorée par le monde entier jusqu'à parution de mes intrigues. J'aurais appris à la terre entière qu'il fait chaud l'été en Suède et que les cadavres se décomposent aussi vite que dans le reste de l'Europe. Que non, toutes les suédoises ne sont pas blondes et ne passent pas leur temps à se balader à poil en sortant du sauna. Et les norvégiens ne mangent pas que du saumon à tous les repas. Qu'on est dévoré par les moustiques dans les fjords, ces bestioles ne sont pas l'apanage des pays chauds. Que oui, ces pays du Nord connaissent aussi leurs problèmes d'immigration. Que ces sociétés ne sont pas aussi douces et tolérantes qu'on le croit. Qu'on ne peut pas boire une goutte d'alcool avant de conduire. Qu'on peut en revanche boire des litres d'aquavit si on ne s'approche pas d'un volant...

J'aurais pu écrire tant de choses. J'aurais eu tant de talent pour raconter les enquêtes d'inspecteurs taciturnes. Certains presque pacifistes, d'autres à leur manière plus violents encore que ceux qu'ils traquent pendant quatre cents pages. Tous relevant d'un besoin manifeste de psychanalyse. Tous avec une vie privée inexistante ou torturée.

On m'aurait invité dans le monde entier. On se serait émerveillé devant mon physique de viking, ma haute stature et ma carrure de guerrier nordique, mes yeux bleu glacier, mes cheveux et ma barbe blonds comme paille. Et cet air de conquérant ! Les filles et leurs mères se seraient pâmées. Elles se seraient approchées, m'auraient frôlé au prétexte de tendre leur livre pour une dédicace. Et j'aurais joué leur jeu. J'aurais écrit « Pour la belle Rebecca avec des baisers de l'auteur », avant de faire une grande signature avec des pleins et des déliés sur le reste de la page. Certaines auraient poussé la témérité jusqu'à déposer un léger baiser sur ma joue en faisant « oh ! c'est doux... », avec un air faussement surpris. D'autres plus audacieuses encore auraient saisi mon poignet quand je leur aurais rendu leur ouvrage dédicacé, puis emprunté mon feutre pour m'imprimer leur numéro de téléphone à la naissance de l'avant bras, comme un pense bête amoureux.
Et j'aurais appelé les plus belles ou les plus piquantes. Nous aurions dîné aux chandelles dans des restaurants romantiques. J'aurais expliqué au serveur que, c'est une délicate attention, mais je ne veux pas de saumon ni de hareng. Seulement de la viande rouge. Et le meilleur vin de la carte. Et nous aurions filé dans une suite où le personnel, prévenant, aurait déposé des bouquets de fleurs dans des vases en cristal, du champagne millésimé dans un seau, et même des préservatifs dans un élégant boîtier doré. Et quand j'aurais enfin été terrassé par le sommeil, ma compagne d'un soir se serait rhabillée sans bruit pour ne pas me déranger, et serait partie dans la nuit, emportant avec elle le plus merveilleux souvenir de sa vie. Qu'elle pourrait raconter en confidence à ses amies, incrédules et jalouses. Qu'elle pourrait revivre en pensée dans les bras tristes de son petit mari bedonnant.

Mais on ne m'a pas donné le choix. On m'a fait naître petit français en dessous de la moyenne. Dans un triste alignement de pavillons de banlieue. Comble de malchance, ou par goût de la persécution, on m'a prénommé Jean-Remy.

Mon père aussi buvait. Mais pas de l'aquavit, du Ricard et du whisky premier prix. Beaucoup. Même avant de conduire. Quand, au bout de la rue, il ne pouvait plus avancer ni sortir de sa voiture, les voisins compatissants l'aidaient et le ramenaient à la maison. Après avoir empuanti le salon et souillé le divan, il reprenait un peu de vigueur et pouvait à nouveau frapper ma mère. Cela durait depuis que mon frère aîné, Frédéric, était mort à six ans. Renversé sur son vélo par un chauffard devant la maison, un mois avant ma naissance. On n'avait jamais retrouvé le conducteur et je suppose que mon père défoulait toute sa frustration sur sa femme. Elle devait bien porter une part de responsabilité dans ce drame, puisque lui-même était absent ce jour là. Depuis, la boisson lui avait fait perdre tous ses emplois. Comme il était mécanicien, il travaillait un peu au noir dans notre garage, mais nous vivions surtout du salaire de ma mère, caissière depuis des années dans le supermarché du quartier.

Le samedi, ma mère me traînait rendre visite à Frédéric. On déposait des fleurs sur sa petite tombe blanche, dans le carré des enfants du grand cimetière derrière l'autoroute. Ce secteur réservé aux enfants me mettait mal à l'aise. On trouvait souvent des parents en pleurs devant la dernière des petites sépultures. Certains avaient fait imprimer et émailler une photo de leur cher disparu. Il vous fixait alors depuis l'autre monde. Les photos les plus anciennes s'effaçaient peu à peu avec le temps. Comme si ces enfants avaient enfin gagné le droit de disparaître vraiment. Les tombes étaient ornées d'angelots et de plaques avec des textes de la plus grande naïveté. Même moi j'aurais fait mieux. Il y avait aussi des monceaux de fleurs, des bougies consumées et des jouets. Ils ne restaient jamais longtemps, ils étaient volés. Adolescent, j'avais participé à ces indélicatesses avec mes camarades. Nous revendions fleurs et jouets à la sauvette, au marché aux puces, pour quelques pièces.

J'étais persuadé que le couple de mes parents finirait mal. Soit il la tuerait. Soit il mourrait avant, son corps finissant par démissionner pendant une crise de délirium. Je n'intervenais pas, j'étais trop petit au début, puis trop peureux en grandissant. Je n'appelais personne non plus, car les coups se seraient reportés sur moi. Alors qu'il me frappait rarement. Seulement quand j'avais fait une grosse bêtise. Quant à ma mère, elle ne se plaignait jamais. Elle encaissait, puis pansait ses plaies. C'était l'homme de sa vie. Elle revoyait en lui le jeune et beau Patrick qui la faisait rire et l'emmenait en boite de nuit tous les samedi soir. Avant le pavillon, l'accident et ma naissance. Quand ils habitaient encore près d'Amiens. Quand elle voyait la jalousie dans les yeux de ses copines. Elle continuait, malgré tout ce qu'elle endurait, à l'appeler « mon Patrick chéri », avec une pointe d'amour nostalgique dans sa voix éraillée de fumeuse invétérée.

Je m'ennuyais à l'école, aucune matière ne m'intéressait, en dehors du français. Et même là, nous perdions notre temps à étudier des auteurs que je jugeais vieillots. Sans vie. Sans reliefs. Moi, j'aurais aimé apprendre à écrire des histoires. Policières, bien sûr. Mais je peinais à construire une trame cohérente. A rendre mes récits fluides et intéressants. J'allais trop vite à l'essentiel de l'histoire, en négligeant les personnages secondaires, les descriptions de l'environnement, tous ces petits à-côté qui remplissent un ouvrage. Je voyais bien les intrigues dans ma tête, mais j'étais incapable de les traduire de façon aussi palpitante sur le papier. Peut-être m'aurait-il fallu un nègre ? Pourtant, quand je lisais mes auteurs nordiques, cela paraissait facile. Je pouvais transposer leurs histoires dans mon environnement personnel. Tant pis pour les lacs et les forêts de Suède. Tant pis pour les fjords et les traversées de détroits en ferry.

A dix-neuf ans, je me suis enfin débarrassé du bac et de cette scolarité interminable. J'étais pressé de gagner ma vie et de quitter ce pavillon baigné de violence, sur lequel l'ombre de Frédéric continuait à planer. J'avais donc recherché un emploi dans le commerce. Les offres étaient nombreuses et mon physique passe partout était considéré comme un atout. On s'intéresserait à la marchandise, pas au vendeur. Je disposais cependant du minimum de charme nécessaire pour aborder le client.
Je passais ainsi mes journées à sillonner les banlieues pour vendre à domicile des produits d'entretien.
Je commençais par le dernier étage des immeubles, pour ne pas être vu des locataires des étages inférieurs qui rentraient chez eux.
Puis, palier après palier, je descendais jusqu'à ce que j'aie sonné à toutes les portes. Parfois c'était un peu compliqué de pénétrer dans l'immeuble à cause d'un accès sécurisé. Mais en appuyant sur toutes les sonnettes de l'interphone, je trouvais toujours quelqu'un pour actionner le bouton d'ouverture de la porte. Par négligence, par désintérêt ou par erreur. D'autres fois, il me fallait battre en retraite devant un concierge vindicatif ou un locataire qui hurlait en me rappelant qu'une pancarte interdisait le démarchage dans la résidence.

La plupart du temps, surtout l'après midi, les ménagères désoeuvrées qui s'ennuyaient ferme dans leur appartement tristounet me laissaient entrer. Le mari était au travail ou vaquait à ses occupations avec ses amis. Ou encore prenait son mal en patience à Pôle Emploi. Les enfants étaient à l'école ou avaient quitté le foyer. J'aimais découvrir ces intérieurs, cette intimité. L'arrangement des pièces, la pauvre décoration, les photos de famille, les odeurs de cuisine ou de crasse, de parfum bon marché.

Je vantais les mérites d'un nouveau détergent présenté en grand flacon d'un litre, sans étiquette. Il n'était pas encore en vente dans les magasins. Du moins était-ce son argument commercial : la ménagère lambda ne pouvait pas l'obtenir sans moi. Seules les privilégiées que je visitais avaient cette chance avant tout le monde. Sa vraie nouveauté, deuxième argument, c'était une efficacité pour toutes les surfaces. On pouvait nettoyer un évier ou le sanitaire de la salle de bains, le sol, en revêtement plastique ou en carrelage, détacher un tapis ou un canapé en faux cuir, faire les vitres, les écrans d'ordinateurs ou de téléviseurs... et même dégraisser une cuisinière ou un four encrassé. Ainsi que je l'expliquais près de cinquante fois par jour, tout était question de dosage et de respect des temps d'action.
Mes clientes n'étaient pas intéressées plus que cela par le produit, mais ma présence les distrayait un moment. Certaines me faisaient faire une démonstration. Qui n'était pas toujours très concluante, car on me choisissait souvent la crasse la plus ancienne et la plus difficile à éliminer. Par exemple le four qui avait accumulé une telle couche de graisse brûlée qu'il aurait mieux valu le jeter directement. D'autres multipliaient les demandes de démonstration et en arrivaient pratiquement à me faire faire leur ménage. Celles-là n'achetaient jamais le produit à la fin, et j'avais appris à les identifier suffisamment tôt pour couper court à la visite. Le dernier argument de vente était la remise d'une bonne dizaine de divers produits de nettoyage connus, en conditionnement moins important bien entendu que dans le commerce, rassemblés dans un sac en toile que l'on pouvait conserver pour ranger... ce qu'on voulait.
D'autres clientes avaient envie d'un autre genre de distraction. Elles m'ouvraient grande leur porte, en peignoir ou en tenue d'intérieur légère, en me disant « entrez donc. J'ai un peu de temps, mon mari n'est pas là. » Je savais aussitôt à quoi m'en tenir et, en fonction de l'attrait de la ménagère esseulée, je calculais le manque à gagner sur mes ventes pendant l'heure que j'allais perdre, ou je battais en retraite promptement.

Mon activité me rapportait pas mal d'argent. J'étais rémunéré à la commission et j'étais bon vendeur. Seul le temps perdu avec une cliente aguichante presque chaque jour faisait baisser mon chiffre. J'avais donc pu louer un appartement agréable aux portes de Paris et le meubler à mon goût. Faire l'acquisition d'un nouveau break plus confortable pour transporter mes lots de produits. Et m'offrir des petits plaisirs de temps en temps. Cinéma, restaurant avec quelques amis, spectacles de comédies musicales. Et comme j'étais assez généreux dans mes invitations, on appréciait ma compagnie. En retour, on me conviait souvent chez les uns ou les autres pour des soirées ou des barbecues l'été venu. Me sachant célibataire, on essayait souvent de me placer à côté d'une autre célibataire, ou séparée, ou divorcée. Mais cela ne m'intéressait pas. Je ne voulais pas m'attacher. Est-ce que, comme mon père, je n'aurais pas fini par voir dans la femme avec qui j'aurais partagé ma vie la personnalisation de mes propres échecs, de mes désirs inassouvis ? Je ne voulais pas être réduit à une petite vie de couple insignifiante. Mes clientes légères de l'après midi me suffisaient amplement. Face à l'insuccès de leur démarche, et comme on ne me connaissait aucune relation, mes hôtes s'étaient parfois demandé si mes goûts ne me portaient pas vers les représentants de mon sexe. Je les détrompais en affirmant qu'il fallait seulement attendre que je rencontre la bonne personne. Dans l'attente, ils s'obstinaient et je multipliais les vexations pour les infortunées rejetées.
Quelques années passèrent ainsi et ne firent que confirmer ce que je savais depuis toujours : je ne serai pas auteur de polars nordiques à succès. Il me fallait trouver une autre voie pour accéder à la célébrité.

Je choisis alors de devenir tueur en série.

Cette activité m'attirait plus que toute autre, car elle était en rapport avec ma passion des policiers, et elle me permettait de dérouler mes scénarios sans avoir à les exprimer par des mots. Enfin, mon activité professionnelle me faisait parcourir toute la banlieue ainsi que différentes villes de province, toujours dans les quartiers populaires. Cela représentait un réservoir inépuisable pour alimenter mes fantasmes. Et cela me permettait aussi de repérer de nombreuses victimes potentielles, sans courir de risques.

Pour devenir célèbre, il me fallait créer mon personnage, tenir la police en haleine, et attendre que la presse me donne un nom. Elle le ferait sans aucun doute, car elle adore ça.

Après réflexion et évaluation des avantages et inconvénients, j'ai choisi de tuer des femmes seules. C'est ce qui est le plus facile. On peut aisément les attirer dans un guet apens. Si on les choisit avec attention, suffisamment faibles, le risque d'être soi-même blessé est limité, surtout en les droguant un peu. Enfin, on n'a pas à craindre d'être surpris par un conjoint.
Cela ne veut pas dire pour autant que j'aie quelque chose contre les femmes qui répondent à ces critères de sélection. Pas du tout. Elles ne sont qu'un instrument et j'en suis désolé pour elles. Je ne suis pas sadique, et je me suis toujours employé à les faire souffrir le moins possible. Je me contentais de les exécuter rapidement, par strangulation pour quand même impressionner le public. Puis de trouver une mise en scène marquante. J'avais pensé à leur couper un doigt ou une oreille à envoyer à la police avec un petit mot ou un rébus. Mais cela a déjà été fait de multiples fois et je ne voulais pas sombrer dans la facilité. Alors je me contentais de leur dessiner un ø sur le front avec leur rouge à lèvres. Cela faisait bien nordique. Et puis je déchirais un peu leurs vêtements et leurs sous vêtements pour faire croire à un crime sexuel. Les psychologues et profileurs de tout poil ne manqueraient pas de se perdre en conjectures pendant des mois.

La première fois, cela a été très dur. Je n'avais pas serré assez fort et la pauvre jeune fille avait agonisé pendant presque dix minutes. Une horreur. J'en ai vomi tripes et boyaux. J'ai dû tout nettoyer dans le break après avoir abandonné son corps derrière un hangar, dans une zone industrielle à moitié désaffectée. Heureusement, j'avais tout l'assortiment de détergents nécessaires dans le coffre.

La seconde fois, je me suis mieux débrouillé et je n'ai pas été malade. J'ai jeté le corps à l'entrée d'une déchetterie et j'ai continué ma tournée de prospection pour vendre mes produits. C'était aussi une jeune fille d'une vingtaine d'années. Bien que le corps ait été retrouvé dans une banlieue à l'opposé du précédent, la police a tout de suite fait le rapprochement grâce au ø sur son front et la presse en a parlé. Elle ne m'a pas encore donné de surnom.
A la troisième, on a enfin compris que la lettre retrouvée sur chaque corps faisait partie de l'alphabet norvégien, et on m'a surnommé « le tueur du Nørd » !

Une véritable consécration !

Ensuite, j'ai dû continuer à construire ma célébrité en multipliant les cadavres, sans me faire prendre. Au bout de dix, on m'a comparé aux plus grands tueurs en série américains. La gloire.

Je restais sur le rythme d'un par mois, mais je multipliais les différences de l'un à l'autre pour perturber les pauvres policiers et leurs profileurs. Ayant dévoré des centaines de polars américains en plus de mes chers auteurs du Nord, je connaissais tous leurs trucs pour coincer un tueur. En plus, je regardais chaque semaine la série « les experts » à la télévision, et c'était une vraie mine d'or en matière de renseignements sur la façon d'éviter de se faire prendre. Ainsi, je choisissais des femmes de tous les âges, de toutes les couleurs de cheveux. Des belles, des moches. Des intellectuelles, des primaires. Qui ne se connaissaient pas. Leur seul point commun était leur solitude. Et pour perturber encore davantage la police scientifique, je semais sur les corps des cheveux ramassés dans un tas d'appartements différents pendant mes séances de vente à domicile. Comme je suis moi-même pratiquement imberbe et que je m'étais entièrement rasé le crâne, je limitais les risques de laisser mes propres traces. Je portais des perruques de couleur différente selon les quartiers dans lesquels j'opérais. Il y avait ainsi peu de chance que l'on croit avoir aperçu le même individu dans deux quartiers différents. Pas de rapprochements à faire pour les enquêteurs dépités. Je prenais également soin de laisser diverses fibres ramassées dans d'autres appartements. Et je souriais intérieurement en pensant aux techniciens qui les observeraient au microscope, les classeraient soigneusement, et se désoleraient de ne pas pouvoir les relier entre elles !
Quand à mon ADN présent sur les corps, j'avais beaucoup lu à ce sujet aussi. Je ne pouvais pas totalement l'éviter, mais il ne leur serait utile que s'ils m'avaient déjà trouvé. Et comme si le cas se produisait, je n'avais pas l'intention de nier, il ne leur servirait donc à rien dans leur enquête. Mon seul souci était la crainte de laisser une empreinte. Comme j'étais très méticuleux, cela ne s'est heureusement jamais produit.

Chaque nouvelle découverte d'un corps renforçait ma célébrité. J'avais atteint le chiffre de quatorze quand une véritable psychose a commencé à toucher l'ensemble des femmes seules de la région parisienne. Elles n'osaient plus sortir. Ne faisaient confiance à aucun homme. Les journaux étrangers s'étaient emparés de l'affaire et ma notoriété franchissait toutes les frontières, gagnait tous les continents. Internet était encombré par les tentatives d'explication de tous les psy de la planète, en mal de leur propre notoriété. Plusieurs milliers de pages m'étaient consacrées et les réseaux sociaux s'enflammaient. Les hypothèses les plus folles circulaient à la vitesse de la lumière. C'était un terroriste islamiste qui voulait punir les femmes qui acceptent de rencontrer des hommes. Un tueur en série américain qui avait émigré en France. Un Norvégien rendu fou par une rupture sentimentale.
J'ai été aussi détraqué sexuel, homosexuel refoulé, en plein complexe d'Œdipe, abusé par ma mère, par des bonnes sœurs, néonazi, sataniste, et j'en oublie beaucoup d'autres...

Les appels à témoins régulièrement publiés par la presse n'ont rien donné. Ici on avait vu un homme roux avec une jeune femme à ses côtés. Là c'était un blond barbu aux cheveux longs (un viking ?). Ailleurs un brun à moustaches. Ma voiture n'était jamais repérée car je prenais la précaution d'en louer une à chaque fois différente sous un faux nom. Au cas où. Mais même ces véhicules là n'ont été remarqués par personne.

Et puis arrivé à dix-sept, j'en ai eu assez. J'ai éprouvé de la compassion pour toutes ces victimes innocentes. Mon but était atteint, j'étais célèbre dans le monde entier.

On ne m'invitera pas pour des conférences, encore moins pour des dédicaces. Ma célébrité ne me rapportera pas un euro. Tant pis. J'ai décidé de tout arrêter. C'est encore plus fort : « le tueur du Nørd » est devenu une énigme que l'on étudiera dans toutes les écoles de police pendant des décennies.

Encore plus fort qu'un polar nordique.

PRIX

Image de Automne 2018
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Robert Pastor · il y a
Votre quête de la célébrité vous aura égaré. Moa le bon samaritain je vous aurais pardonne. Pas pour la joie que vous avez apporté à ces quelques femmes égarées, mais pour vos talents de ménestrels et de conteurs avérés. Car il était écrit vous m'avez transporté, vous m'avez subjugué, j'ai suivi fasciné le cours meandreux de vos sinistres idées. Vous allez au devant de votre prochain vous lui parlez, il était écrit, rien de ce qui rentre en toi peut te souiller, seuls les mots dits le peuvent. Pas les écrits.
Le temps esclave pendant un instant s'est suspendu. Vous avez un don. C'est entendu.

Devant le tribunal de l'éternité, une seconde chance vous sera donnée... Une chance qui vient de la fatalité, de ce que le monde vous a fait subir alors que le discernement ne vous était pas encore donné. Le tribunal dans sa grande clémence vous condamnera à errer sans but dans ces contrées ingrates que vous décrivez, errer une éternité, à la recherche de ces enfants, qui comme vous ont besoin de paternité, à la recherche de ces femmes Qui à votre insu ont succombé... Et l'éternité ne sera pas assez courte pour vous racheter.

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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
Des mots bien agencés !
J'ai bien aimé ce magnifique texte !
Je vous invite à nouveau à soutenir le mien en finale
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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Swann Ricci · il y a
J'ai pensé à Dexter Mørgan en lisant certaines lignes... et combien j'ai aimé ça !
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Matheo de Bruvisso · il y a
Bravo, impeccablement écrit !
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Noël Sem · il y a
Merci
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Lea Zazel · il y a
C'est palpitant. On est amusé, surpris, puis tenu en haleine jusqu'au bout.
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Marie · il y a
Bon polard que j'ai pris un grand plaisir à lire, et très belle écriture. Mes voix
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Noël Sem · il y a
Merci Marie, et bonne soirée.
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Marie · il y a
S'il vous reste encore un peu de temps de lecture, je vous invite à découvrir mon TTC en finale intitulé La Juliette.
D'avance merci

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Noël Sem · il y a
J'y vais de ce clic...
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Marie · il y a
J’ai été un peu déconcertée par les tons différents des parties du texte ; en fait votre nouvelle en contient plusieurs autres en germe. Mais j’ai aimé vous lire sur cette idée originale et je partage votre goût pour les policiers nordiques. Je m’interroge sur Jean-Rémy : décidément il n’a pas la vocation, néanmoins il tue dix-sept femmes avant de raccrocher, désabusé...Célèbre mais à jamais inconnu...øøøööö Que va-t-il devenir ?
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Noël Sem · il y a
Merci pour cette analyse. C'est vrai que chaque partie pourrait être développée sous forme de nouvelle. Mai je tiens à ce que cela reste un tout, un cheminement... Peut-être Jean-Rémy pourrait-il entrer dans la police pour apprendre son propre cas pendant sa formation ?...
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Francis Sapin · il y a
Quelle aisance narrative. Je suis impressionné ! Bravo !
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Noël Sem · il y a
Merci beaucoup pour ce compliment!
Je vois que vous n'avez pas voté : c'est volontaire ou un oubli ?

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Francis Sapin · il y a
Je suis nouveau alors je me fais un panorama plus large avant f'attribuer mes votes... mais ce sera fait !
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Noël Sem · il y a
Bonjour Francis. Merci d'être revenu voter.
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KAMEL · il y a
Macabre mais sympathique et savamment narrée.
J'ai vraiment adoré même si je suis resté sur ma faim avec la question subsidiaire : Comment décide-t-on de devenir Tueur en série ? J'aurais aimé voir la réponse dans le texte...

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Noël Sem · il y a
La noirceur de l'âme doit conserver sa part de mystère...
Merci pour votre commentaire.

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Alraune Tenbrinken · il y a
Tout est parfaitement en place, il n'y a aucune fausse note, c'est suffisamment réaliste pour être inquiétant, j'adore !
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Noël Sem · il y a
Merci beaucoup pour cet éloge.
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