5
min

Je voulais te dire…

Image de Sandra Dullin

Sandra Dullin

945 lectures

667

FINALISTE
Sélection Public

Je compose le numéro. La sonnerie retentit une fois, deux fois, trois fois. Puis sa voix que je ne reconnais pas. Je reste muette. Je l’entends dire : « Allo ! Allo ! Qui est à l’appareil ? » Je prends ma respiration et je dis dans un souffle : « C’est maman. » « Maman », ce mot de deux syllabes résonne, incongru. Silence, elle ne dit rien. « Je voudrais te voir. » J’entends sa respiration puis de nouveau sa voix : « Je n’ai rien à vous dire. » Le vouvoiement comme une gifle. Je balbutie. Elle raccroche.

Je me réveille en sursaut, ma joue contre la vitre froide de l’autocar. Le jour s’est levé. Je regarde ma montre. À peine une heure avant d’arriver. Soudain, j’ai froid. Je serre mon manteau contre moi. Les kilomètres défilent, vite, beaucoup trop vite. Je voudrais me précipiter vers le chauffeur et crier : « Stop, je veux descendre ! » Mais je reste assise, immobile, et la distance qui nous sépare rétrécit.

J’attends devant l’immeuble. Je sais qu’elle ne m’ouvrira pas si je l’appelle à l’interphone. Un homme sort. J’entre. Sur les boîtes aux lettres, je cherche son nom. Manon Ruze, quatrième étage.

Je sonne. La porte s’ouvre. Elle est devant moi, si différente de l’enfant qu’elle était. Dans ses yeux, je vois qu’elle ne me reconnaît pas. Quelques secondes d’hésitation et l’expression de son regard change, se durcit. Elle comprend qui je suis. Tellement de temps s’est écoulé. Elle est maintenant une adulte, quant à moi, je ne ressemble plus à celle qu’elle a connue.
— Je vous ai dit que je ne voulais pas vous voir.
Encore ce vouvoiement qui me glace. Je déglutis.
— Manon, s’il te plaît. Je veux juste te parler. Je ne resterai pas longtemps.
Elle me regarde sans rien dire, hésite, puis s’écarte pour me laisser entrer.

Je la suis dans le salon. Une pièce lumineuse, peu meublée. Je me sens intruse. Je n’ose poser mon regard nulle part de peur de violer son intimité. Elle s’assoit dans un fauteuil. Moi, sur le canapé, mon sac à main sur les genoux, sans quitter mon manteau. Elle dit :
— Pourquoi vous êtes venue ?
Mes mains agrippent mon sac. Je demande :
— Tu as lu mes lettres ?
— Non. Je les ai jetées sans les ouvrir.
Elle me regarde droit dans les yeux, sans ciller. Je fuis son regard. Elle répète :
— Pourquoi vous êtes venue ?
Je relève la tête. Ma voix tremble quand je réponds :
— Il fallait que je te voie.
Elle éclate de rire. Un rire mauvais, rempli de colère. « Il fallait que je te voie ? » répète-t-elle en haussant le ton. Elle se lève, arpente la pièce de long en large puis vient se placer devant moi et crie :
— Tu n’as pas le droit ! Tu n’as aucun droit de débarquer ici. Tu n’es plus rien pour moi ! Tu comprends ça ?
Elle a dit « tu ». Je murmure : « Oui, je comprends ».
— Tu comprends ? Mais tu comprends quoi ?
Elle se penche, attrape son paquet de cigarettes sur la table basse, en allume une. Elle dit d’un ton sarcastique :
— Mais au fait, je manque à tous mes devoirs. Tu prendras bien un verre. Gin, vodka, whisky ? Dis-moi, que je fonce à l’épicerie du coin acheter une bouteille.
Dans son regard je lis du dégoût. Comment pourrait-il en être autrement ?
— Je ne bois plus.
— Tu ne bois plus ? Jusqu’à quand ? Tu n’as jamais su t’arrêter, dit-elle en écrasant sa cigarette.
— Manon, je ne bois plus depuis un an.
Je suis fière de pouvoir l’affirmer devant elle. J’ai rêvé de ce moment, je me suis battue pour ça. Mais dans ses yeux je ne lis que mépris et colère. Elle prend une autre cigarette, l’allume et répond :
— De toute façon, je m’en fous, tu peux boire autant que tu veux, ça n’a plus d’importance.
Elle se dirige vers la fenêtre, l’ouvre en grand comme pour chasser toute trace de ma présence. Le silence s’installe, pesant. J’avais préparé, les mots, les phrases. Mais je reste paralysée. Soudain, elle se retourne vers moi et crie :
— Mais dis quelque chose ! Parle ! C’est toi qui as voulu venir, non ? Qu’est-ce que tu veux après toutes ces années ?
Je murmure : « Manon, si je pouvais revenir en arrière... »
— Ah non ! Évite-moi les regrets. C’est trop facile. Tu penses que tu peux surgir comme ça dans ma vie après dix ans. J’arrête de boire, je vais voir ma fille et tout est effacé comme par magie, dit-elle avec un claquement de doigts.
Elle se rassoit, allume une autre cigarette et me demande soudain :
— Tu te souviens du livre « Je change le monde » ? Mais non, suis-je bête ! Tu ne t’en rappelles sûrement pas !
Oh si, je m’en souviens ! Mais je ne lui dis pas. Un livre avec une couverture jaune. Manon choisissait toujours cette histoire. Manon sur mes genoux, je l’entoure de mes bras, j’entends nos rires. C’était avant qu’il s’en aille.
Elle reprend sans me regarder, la tête penchée :
— Pendant longtemps, j’ai cru que je pourrais être comme la petite fille de l’histoire, qu’il me suffirait de vouloir très fort quelque chose pour que cela se réalise. Mais c’était des conneries tout ça, dit-elle en secouant la tête. Derrière la porte, lorsque je rentrais de l’école, il n’y avait aucun sourire qui m’attendait, aucun baiser. Rien !
Je murmure : « Quand il m’a quittée... » Elle me reprend :
— Quand il NOUS a quittées ! J’étais là aussi ! Tu n’étais pas toute seule ! Moi aussi j’étais malheureuse, mais tu n’as rien vu. Tu t’es murée dans le silence et tu t’es mise à boire. Au début, tu sais quoi ? J’étais presque contente quand tu buvais parce qu’après un verre ou deux tu semblais plus heureuse, tu me regardais, me parlais, riais même parfois. Mais après... Elle fait un geste de la main.
— Je suis désolée, dis-je.
Elle se lève d’un bond et dit d’une voix aiguë :
— Tu es désolée ? Mais as-tu seulement idée de ce que j’ai vécu ? Tu veux que je te raconte ? Tu as oublié ? Tes crises quand je cachais les bouteilles, tes pleurs, tes absences. Devoir faire les courses, les repas, le ménage parce que tu n’étais pas capable. Le manque d’argent quand tu as perdu ton travail. Mais qui aurait voulu te garder ? Une loque pareille ! J’avais honte, tellement honte !
Tout ressurgit, remonte à la surface. Un goût amer dans la bouche. Je déglutis. Je voudrais fuir, mais je dois rester. Je dois l’écouter.
Après un silence elle reprend :
— Mais tu vois, tout ça n’aurait pas eu tant d’importance, si seulement tu m’avais aimée.
Je murmure : « Je t’ai toujours aimée, Manon, mais je n’ai pas su faire. Je n’y arrivais pas. »
— Tu n’y arrivais pas ? Et moi, j’ai fait comment ? T’aider à marcher, à te déshabiller quand tu étais ivre morte. T’obliger à te doucher, à mettre des vêtements propres avant chaque visite de l’assistante sociale, car les gens ont parlé, bien sûr. Un jour, elle est venue sans prévenir. Tu étais ivre sur le canapé. Tu te souviens ?
Est-ce que je me souviens ? Oui. Même si les images sont floues, déformées, même si j’ai l’impression de regarder une autre, je n’ai pas oublié.
— Tu n’as rien fait, tu n’as rien dit quand elle m’a emmenée. J’avais treize ans.
Sa voix se brise. Je réfrène mon désir de la prendre dans mes bras comme quand elle était petite. Je n’en ai plus le droit. Je reste immobile et muette.
Elle prend une autre cigarette, tente à trois reprises de l’allumer. J’entends le clic du briquet. D’un geste rageur, elle le jette sur le sol et lâche sa cigarette.
Elle demande brusquement en me regardant dans les yeux :
— Tu veux savoir ce qui s’est passé après ? Ça t’intéresse ? J’ai été trimballée de famille d’accueil en famille d’accueil. Des maisons, des repas corrects, des vêtements propres, mais pas d’amour. Et le pire, tu sais quoi ? C’est que j’espérais. J’espérais au fond de moi que tu viendrais me chercher. Mais tu n’es jamais venue. Jamais ! Jamais ! Jamais !
Elle martèle les mots. Des coups que je reçois en pleine poitrine. Je me recroqueville.
Elle hurle : « Mais dis-moi pourquoi ! Parle ! »
Soudain les mots sortent de ma bouche, incontrôlables. Toute la crasse et la douleur comprimées en moi s’échappent et je crie :
— Je ne pouvais pas, Manon ! Je n’étais plus rien ! Une épave. Chaque jour te détruit un peu plus, encore et encore. Le vide, le froid, la peur. J’ai essayé. Oh, oui, je te jure que j’ai essayé, mais je n’y arrivais pas, je n’avais pas la force. L’alcool me bouffait mais je ne pouvais pas m’en passer parce que sans lui je me dégoûtais.
Mes mains tremblent, je dis dans un souffle : « J’ai pensé que c’était mieux pour toi. Disparaître de ta vie. Qui aurait voulu d’une mère comme moi ? »
Je croise son regard. Nous nous observons sans rien dire. Un temps qui me semble infiniment long.
— Un jour j’ai rencontré une femme. Elle m’a aidée. A chaque rechute, je pensais à toi, tu étais ma force. Je voyais ton visage. Tu me souriais.
Je voulais y arriver pour toi. Je voulais pouvoir un jour me présenter devant toi comme je suis et te demander pardon.
Des sanglots que je ne tente plus de retenir, secouent mon corps, se déversent. La douleur, la honte, les regrets, s’échappent, glissent le long de mes joues. Je baisse la tête. Ma voix n’est plus qu’un murmure à travers mes pleurs : « Manon, je te demande pardon, pardon, pardon... »
Je sens sa main qui effleure mon épaule et je l’entends murmurer « Maman ».

PRIX

Image de Automne 2017
667

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Desiderata
Desiderata · il y a
C'est magnifique ...
·
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Merci beaucoup Desiderata !
·
Image de Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Je suis entrée dans votre univers et je n'en ressors pas indemne... en son temps je vous aurais évidemment accordé mes votes. A très bientôt, au plaisir de vous lire encore.
·
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Merci Fabienne. Votre commentaire et plus précieux qu'un vote.
·
Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
Quelques votes pour ce texte fort. Afin qu'il ne perde rien de son impact j'aurais préféré qu'il se termine mal.
·
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Merci Sylvie.
·
Image de André Page
André Page · il y a
Bravo Sandra, mes votes à nouveau :)
·
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Merci André.
·
Image de Brennou
Brennou · il y a
Touchant ? Oh non ! Poignant, et c'est encore faible. Cette description de la rédemption par l'amour appelle les larmes... de compassion..., d'émotion, oui de pure émotion devant le miracle que peuvent susciter l'humilité et la vérité.
J'espère que vous irez loin car c'est l'espoir que vous développez aux yeux de tous !

·
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Un grand merci Brennou pour votre commentaire. Très touchée :-)
·
Image de Fergus
Fergus · il y a
Bonsoir, Sandra
Une histoire presque banale tant ce genre de situation survient de temps en temps. Mais souvent en pure perte, hélas ! tant les liens ont été rompus. On se réjouit sincèrement pour cette femme et sa fille.
Un texte de surcroît très bien rédigé. Bonne chance !

·
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Merci beaucoup Fergus !
·
Image de Ameféline
Ameféline · il y a
Je n'ai pu donner que 3 votes (mon maxi) car nouvelle sur le site. Superbe histoire! Touchante. Qui donne le frisson, voire des larmes sur la fin... magnifiquement écrit ! direct, précis, percutant! Je suis fan!! <3
·
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Merci beaucoup, je suis très touchée. Qu'importe le nombre de votes, votre commentaire est beaucoup plus précieux à mes yeux :-)
·
Image de Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Merci.
·
Image de Maggy DM
Maggy DM · il y a
Tellement réaliste qu'on le vit en même temps qu'on le lit. Bravo. Bonne finale à vous.
·
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Merci Maggydm.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'ai pleuré à la fin......tellement bien exprimé.
·
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Merci d'avoir été touchée...
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Elle marche à petits pas, piétine presque. Le trajet lui semble long, aujourd’hui. Ce matin, au réveil, elle a cru qu’elle ne parviendrait pas à se lever. Des fourmillements aux doigts de pied...

Du même thème

NOUVELLES

Il est parti. Tu te sens morte dedans, morte au-dehors, tu ne sais pas encore que tu es au bord d’une chose nouvelle, on pourrait dire une nouvelle vie, et ce sera une vie sans lui, et il faudra ...