Je tue jamais le premier soir

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En compétition

Mon Dieu ! qu'il m'est difficile d'écrire mais qu'il me serait encore plus difficile de ne pas le faire  [+]

Image de Automne 2020
— Mike, t’es prêt ?
— C’est bon pour moi ma puce.
— Okay, j’y vais... Bernard… regarde-moi Bernard… Regarde-moi j’ai dit ! Lève ta sale tronche de porc et regarde-moi… Voilà, c’est bien… Tu vois quand tu veux… Tu t’souviens d’moi sale con ? Ça te revient maint'nant ? Regarde-moi… Tu m’reconnais ? C’est bon ? La p’tite étudiante qui cherchait un studio… Ça fait un an aujourd’hui, jour pour jour. Ça fait un an que j’ai mal mon salaud… Ça fait un an qu’j’attends ça… Ah ! tu faisais pas cette gueule ce soir-là… T’étais à mes p’tits soins, tout souriant, tout plein d’eau d’Cologne à deux balles. C’est qu’il était content le Bernard de m’faire visiter son studio de merde… hein dis ? Hein qu’tu bavais quand j’suis montée d’vant toi ? Hein qu’tu matais sec ! Ben quoi ? T’as mal mon Bernard ? Tu vois c’que c’est d’avoir mal… Tu vois c’que c’est de pas pouvoir bouger et d’avoir mal. Bouge pas j’te dis sinon ça va saigner encore plus. C’est des serflex… t’as aucune chance. Tu les sens s’enfoncer dans ta chair ? Tu les sens… dis ? T’es trop gras des poignets et des chevilles mon gros… c’est pour ça… Pourquoi t’as essayé… hein ? Pourquoi ? Tu m’as fait mal Bernard… T’es comme les serflex, Bernard. T’as serré mes poignets et pis t’as mis tes sales mains sur mes fesses. T’as enfoncé tes ongles dans ma chair et j’ai encore mal… Fallait pas m’faire ça… non… fallait pas.... Mon père… mon père… Ah !...Merde ! Merde ! Merde ! Merde ! Merde… Fait chier… !
— T’affole pas ma puce… Respire à fond et reprends.
— Il est où l’texte ? Donne-le-moi… Lâche la camera et donne-moi ce putain de texte !
— T’affole pas j’ai dit… On a encore un peu d’temps.
— Ouais mais t’as filmé pour rien… J’suis nulle… nulle… nulle !
— Calme-toi… tiens… prends-le. Lis et reprends. Je f'rai des raccords. Allez… reprends ma puce… reprends. Faut pas qu’on traîne ici.
— C’est où ? J’en étais où bordel !
— Mon père…
— Ah oui… c’est ça. C’est bon… je l’ai… tiens… pose-le là, on sait jamais… et tu fais gaffe à pas qu’il soit dans l’champ, d’accord ?
— Tu m’prends pour qui ?
— Non mais… j’dis ça comme ça… t’énerve pas… Bon okay, je reprends… Mon père, ce sale fils de pute, a commencé à m’faire mal comme ça dès qu’j’ai eu quinze ans. Le jour de mes dix-huit ans, j’l’ai tué à coups de pelle dans la grange et pis j’y ai mis l’feu. J’ai allumé dix-huit bougies dans la paille ; c’était mon gâteau d’anniversaire, rien que pour moi. À la ferme d’à côté, ils ont appelé les pompiers mais c’était trop tard. Il restait rien. Maman savait mais n’a rien dit. J’l’ai fait aussi pour elle. Fallait pas m’toucher gros con… fallait pas ! T’entends ! Fallait pas… Tu croyais qu’t’allais t’en tirer comme ça ? Ni vu ni connu ? Tu croyais qu’t’allais rentrer pépère chez toi retrouver ta bonne femme et qu’j’allais t’oublier ? Quand tu m’tenais contre le mur, y’a ça… ça… Ah merde, merde, merde ! J’l’ai paumée Mike ! C’était dans ma poche et je l’ai plus !
— T’as paumé quoi ma puce ?
— Ben la facture du pressing !
— Regarde dans toutes tes poches, tu l’avais hier quand on l’a amené ici.
— Ah... ! Je l’ai… C’est bon…
— C’est qu’un détail…
— Un détail ? Tu rigoles ! Si j’ai pas cette putain de facture, mon scénario vaut que dalle !
— Mon scénario… tout d’suite… Je te rappelle qu’à part toi et moi, personne ne verra ça. T’es une grande cinglée ma puce. Je comprends encore pas comment j’ai pu accepter d’faire ça. T’as d’la chance de m’avoir comme pote. J’en connais pas beaucoup qui auraient accepté de tourner ça !
— Bon… je peux reprendre ou t’as encore des reproches à m’dire ?
— C’est bon… continue… t’en étais à « quand tu m’tenais contre le mur »
— Okay… Quand tu m’tenais contre le mur, y’a ça qu’est tombé de ta poche. Tu la vois cette facture ? Y’a ton adresse dessus gros con ! J’l’ai ramassée. T’as rien vu et pis tu m’as jetée dehors comme une merde. C’est pas tes trois mots d’excuse qui m’ont fait oublier. J’ai rien dit à personne mais j’ai pas mis longtemps à retrouver ta trace. J’t’ai suivi plusieurs jours et pis un soir, j’suis même rentrée dans ta cour et j’t’ai vu par la f'nêtre… J’t’ai vu avec ta gosse sur tes g'noux et ta femme qui t’souriait… Mais t’es comme mon putain d’père… t’es qu’une merde comme lui et tu vas crever… putain ! tu vas crever… Mike ! Regarde… Il fait dans son froc ce con, il s’pisse dessus ! Vas-y Mike… filme ! Filme ! c’est trop bon ; filme je te dis… filme ! Vas-y Bernard ! pisse  ! pisse ! tu vas crever, sale porc !
— Stop, stop, stop !
— Quoi stop ? J’me suis trompée ?
— Je sais pas mais c’était pas prévu…
— Mais quoi bordel qu’était pas prévu ?
— Tu vas crever sale porc… c’était pas prévu et moi je rentre pas là-dedans ma puce.
— Mais tu crois quoi imbécile ? Qu’on va le libérer après ça et qu’il va rentrer comme si de rien n’était, tranquillement chez lui ?
— Putain ma puce… t’es qu’une grande malade ! On a juste dit qu'on lui faisait la peur de sa vie… Il dira rien… Regarde-le ! Il en peut plus… C’est bon là… t’as c’que tu voulais… On arrête maint'nant.
— Tu la fermes et tu filmes, t’as compris ?
— Non… et puis d’abord tu me parles pas comme ça ! Je peux plus… On avait dit qu’on lui ferait juste peur… Je peux pas filmer ça… Tu va trop loin ma puce, arrête…
— Putain Mike ! la chaise ! Il va tomber ce porc ! Empêche-le Mike ! Empêche-le putain !
— Voilà… t’es contente ? Il n’est plus conscient maint'nant… Putain ! Il saigne grave ! Laisse-moi au moins lui enlever le sparadrap ! Il peut plus respirer ! C’est pas humain c’que tu fais… Tu m’fais peur… Tu veux vraiment le bousiller ou quoi ? Allez… moi je remballe… Démerde-toi avec lui.... Eh ! Tu fais quoi là, ma puce… Tu fais quoi ! Fais pas ça… Repose ça… putain ! Ma puce, lâche-le, lâche ce cutter…
— Y a pas d’raison que je lui fasse pas comme aux autres…
— Hein ? Les autres ? Quels autres ?
— Oui, les autres… Tous des porcs comme mon père… Mais j’ai attendu à chaque fois. Je tue jamais le premier soir ; c’est pas drôle… J’veux qu’ça monte en moi ; j’veux qu’ça pousse dans mon ventre ; j’veux qu’ça mûrisse là-dedans ; j’veux y prendre du plaisir… tu comprends ?
— Tu déconnes là… Hein qu’tu déconnes ma puce… Ne m’dis pas que....
— Si… C’est pas l’premier et ce s’ra pas l’dernier… Mon père, j’ai attendu trois ans, trois ans dans la grange… Et pis y’a eu les autres…
— J’te crois pas… Tu déconnes… Arrête ça ! C’est pas drôle, ma puce.
— Tous tués j’te dis… tous… Ils ont tous pleuré… Ils m’ont tous demandé pardon à g'noux avant qu’je les achève. Je tue jamais le premier soir… jamais. Je tue jamais… le premier soir… je tue jamais…
— Ma puce… pose ce cutter… Pose-le… s’il te plait… pose-le.
— Pas le premier soir, pas le premier soir…
— J’me barre… tu m’fais peur…
— Non Mike… Attends ! Mike… attends ! Mike ! Reviens Mike !

Anne, toute jeune comédienne de théâtre amateur de vingt-cinq ans, s’approche de son partenaire ligoté sur la chaise et passe une main dans ses cheveux comme pour lui dire qu’il ne sentira rien, qu’il n’aura pas le temps d’avoir mal. La salle est comble ; pas un bruit. Au premier rang, médusés, les quatre membres du jury ont cessé d’écrire sur leurs fiches. Anne se place dans le dos de l’homme, se tourne vers le public, et tire lentement sa tête en arrière. Elle pose la lame du cutter sur la gorge du comédien, au moment même où les lumières, petit à petit, faiblissent, à l’instant même où les lourdes tentures, de chaque côté de la scène, commencent à glisser vers le centre. C’est terminé ; le rideau se referme sur ce qui est assurément la meilleure mini pièce de ce concours.

Dans la pénombre, Anne pleure de fatigue et d’émotion. De l’autre côté, Anne est lumineuse et la salle toute entière, debout, l’applaudit. C’est la première fois ce soir. Dans sa pénombre, Anne s’effondre, alors que ses deux partenaires la serrent dans leurs bras. Juste une nuit ; il ne lui a fallu qu’une nuit pour écrire tout ça, une nuit de courage et de douleurs ; une nuit à avoir mal entre ses cuisses ; et puis le titre est venu tout seul.

Mais Anne pleure surtout de chagrin, car elle sait… Elle sait qu’à quelques heures de route d’ici, une lettre est arrivée, une lettre que son père a ouverte en sachant déjà ce qu’il y avait d’écrit ; une lettre qui le condamne à jamais. Anne pleure, car elle sait... Elle sait qu'il est allé dans la grange, qu'il a bloqué la porte de l'intérieur avec le manche d'une pelle et qu'il a allumé une bougie...
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Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
Les dialogues sont crus, directs, en adéquation avec le fond dérangeant de ce récit. On a l'impression d'être spectateur de cette pièce effrayante
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de votre passage. c'est dérangeant; je l'ai voulu ; une femme meurtrie à la limite de la folie.
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Fred Panassac · il y a
Une mise en abyme bluffante, je me suis bien fait avoir !
Un J’aime.

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci de votre passage. Vous auriez dû vous douter Fred qu'avec moi, il y a souvent quelque chose de tordu... mise en abyme et un gars bien abîmé sur la chaise.
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Marie Claire Suarez · il y a
Texte visuel qui jusqu au bout m'a happé.
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
bonsoir ; je suis donc Happy qu'il vous ait Happé ! j'écris très visuel car je vois la scène quand j'écris. C'est une image dans mon esprit qui reste même après avoir écrit. Les scènes me restent toujours; même chose pour "une seconde chance" et pour "un homme de passage"
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Christian CUSSET · il y a
Impressionnant !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci beaucoup de votre passage !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Les liens qui se resserrent entre théâtre et réalité, excellent !
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci du compliment !
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
C'est vif !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Bonjour et merci de votre lecture !
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Sabah Ibka · il y a
j'ai aimé, mon soutien pour vous.
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci !
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Julien1965 · il y a
Je renouvelle mon soutien pour ce texte découvert en « libre ». Un plaisir de lecture !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci Julien !
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Isabelle Is'Angel · il y a
Très rythmé, très captivant .... un régal !
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci !
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François Paul · il y a
Un coté scénario bien ancré, des dialogues sympas (même si .... ) Et une énergie d'enfer.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci de votre lecture !

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