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Je te rejoindrai

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Shanao

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Le tonnerre gronda soudain, provoquant un sursaut dans les frêles épaules d’Emilie. Le sommeil s’était sournoisement emparé d’elle alors qu’elle tentait de lutter contre ses paupières lourdes. A présent, elle regrettait d’avoir lâchement succombé pendant quelques heures. Elle n’avait pas une minute à perdre. Le temps filait trop vite dans les instants de détresse. De ses longs doigts fins aux ongles rongés, elle tâtonna dans les coussins éparpillés autour d’elle et repéra enfin son téléphone portable en équilibre sur le bord de sa table basse, oscillant entre la stabilité rassurante du meuble et le vide qui semblait vouloir l’engouffrer dans ses profondeurs.
Les doigts tremblants, elle composa maladroitement le numéro du poste de police. L’émotion l’envahit, ses mains étaient moites et elle faillit laisser s’échapper le combiné. Elle se leva du canapé et fit les cent pas comme elle en avait l’habitude dans les moments d’angoisse. Une sonnerie puis deux retentirent avant qu’une voix grave d’homme réponde :
— Police municipale de Vence, j’écoute.
— Pierre, c’est encore Emilie, fit-elle d’une voix pressante. Des nouvelles ?
— Non, toujours aucune piste, nous avons sonné chez lui, personne. Nous avons aussi contacté toutes les personnes susceptibles de l’avoir vu ou croisé dans la soirée, cependant ça n’a rien donné. Là, les collègues vont rendre une petite visite à sa mère, tu m’as dit qu’ils étaient proches non ? Elle saura peut-être quelque chose.
Elle serra les dents alors que l’image de sa belle-mère se formait dans son esprit.
— Ce n’est pas la peine, elle ne vous dira rien. Elle a toujours détesté les flics. J’ai déjà essayé de l’appeler hier mais elle refuse tout bonnement de m’adresser la parole !
Emilie reprit sa ronde tortueuse au milieu de son salon, serrant et desserrant un poing tremblant, elle devait prendre une décision.
— Tu sais quoi ? Je vais aller directement sonner à sa porte, ça ne peut plus continuer comme ça. J’ai besoin de savoir !
— Attends, attends Emilie, l’équipe est déjà sur le coup, repose-toi...
— Mais je ne peux plus attendre en me tournant les pouces !
Emilie se frotta les yeux, souffrant d’épuisement physique et moral. Elle releva la tête, replaça une mèche de cheveux derrière son oreille et abrégea la conversation.
— Laisse tomber Pierre, j’y vais. A plus.
— Non ! Emilie, ne...
Elle raccrocha et enfila son manteau sans même se soucier de porter les mêmes vêtements que la veille, ni même d’être maquillée, ni même d’être ne serait-ce que présentable.

Emilie gara sa voiture devant la grande maison aux volets bleus et scruta les fenêtres à travers sa vitre ouverte afin de voir s’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Elle souffla bruyamment afin de se donner de l’assurance et ouvrit sa portière avec vigueur. Son cœur s’accéléra et ses mains devinrent moites au fil de ses pas la menant vers la porte d’entrée. Mais, à aucun moment, sa détermination ne faiblit. Son désir de retrouver son fils, la prunelle de ses yeux, était trop fort. Elle se devait de vaincre son ressentiment envers cette femme, cette belle-mère qui ne l’avait jamais appréciée, pour le bien de son petit garçon.
Emilie serra les dents et frappa du poing sur le battant en bois massif.
— Ouvrez, c’est Emilie ! Ouvrez-moi, bon sang !
A force de coups, la douleur se fit sentir, comme un léger picotement rapidement oublié et remplacé par la colère d’une mère souhaitant retrouver son enfant. Sa main continua de battre avec ardeur, enrageant devant cette porte qui lui restait close.
Puis Emilie laissa retomber sa main tremblante. Son front s’apposa contre le bois vernis et des larmes dessinèrent des sillons humides sur ses joues creusés de jeune femme épuisée.
— S’il-vous-plait... il est toute ma vie.
Elle entendit alors le bruit caractéristique d’une clé tournant dans une serrure. Elle se mit à tortiller ses doigts, les mêlant et les démêlant, se repassant en tête tous les arguments qu’elle avait préparés. Elle n’avait jamais aimé cette maison blanche aux volets bleus ni ce qu’elle représentait. Sans raison particulière, elle avait toujours eu une relation compliquée avec sa belle-famille, et particulièrement avec sa belle-mère. Emilie s’était toujours montrée agréable mais les échanges avec ces gens-là étaient restés froids, seulement polis. La jeune femme s’était sentie rejetée dès les premiers instants et depuis lors, elle était restée une étrangère auprès d’eux.
Elle appréhendait cette confrontation mais l’idée de perdre son fils pour toujours lui donnait la force de faire face et de surmonter ses craintes.






La porte s’entrouvrit, laissant apparaître une femme d’une soixantaine d’années aux cheveux gris, aux yeux bleus et aux traits émaciés. Cette dernière fronça les sourcils puis la détailla de haut en bas, reluquant le vieux jogging gris et la veste marron dépareillée qu’Emilie portait. Elle croisa les bras et pinça les lèvres. Emilie inspira un grand coup, replaça une mèche de cheveux derrière son oreille et se lança en tentant d’avoir une voix assurée :
— Dites-moi où il est ! Où l’a-t-il emmené ?
— Et pourquoi devrais-je vous le dire ?
— Vous devriez pourtant comprendre ce que je vis, non ? Ecoutez Elisabeth, j’aime mon fils plus que tout, il est tout pour moi, je serais prête à tout pour lui ! Je sais que c’est votre cas également, que vous voulez protéger le votre. Pourtant, ce qu’il a fait est impardonnable...
Elisabeth la fixa longuement et intensément, semblant réfléchir sur la réponse qu’elle allait donner. Elle finit par soupirer et ouvrit grand la porte.
— Venez Emilie, entrez donc au chaud, discutons un peu.
— Non, non, le temps presse... Qui sait ce dont Peter est capable ? Il ne sait pas s’occuper de son fils ! Oh Jules, mon petit Jules...
Sans prévenir, Emilie éclata soudain en sanglots, elle avait honte de perdre face ainsi devant sa belle-mère, de paraître faible. Elle devait se reprendre mais ces derniers jours de recherches avait beaucoup trop pesé sur elle. La peur et le désespoir devenaient trop lourds à porter. Malgré elle, les larmes coulaient. Sa belle-mère Elisabeth, désemparée, mit alors une main maladroite sur l’épaule de la jeune femme mais Emilie eut un mouvement de recul pour se dégager de ce contact inconfortable. Elle ne voulait pas être réconfortée, elle voulait une réponse. Où diable son ex-mari avait-il emmené son fils Jules ?
Devant les pleurs d’Emilie, Elisabeth hésitait sur la conduite à adopter, elle croisa les bras et assista, impuissante, à la détresse de la jeune femme. Gênée, elle n’osait plus s’approcher ni même esquisser le moindre geste. Soudain, elle tourna les talons et pénétra dans la maison en refermant la porte derrière elle.






Emilie paniqua, son cœur battit la chamade. La seule personne qui était capable de l’aider et de faire avancer les choses venait de lui tourner le dos. Tout était perdu, c’était sûr, elle ne reverrait jamais son fils, elle passerait sa vie sans lui. Elle ne verrait plus jamais sa petite frimousse, ses cheveux blonds, elle n’entendrait plus son rire cristallin ni ne sentirait la douceur de ses câlins d’enfant. Qu’allait-elle devenir ?
— Aidez-moi, bon sang ! Il me l’a enlevé...
Elle frappa de ses deux poings sur la lourde porte en bois.
— Il me l’a enlevé...
Elle frappa de nouveau de toutes ses forces, en colère mais surtout désespérée. Les larmes coulaient à flots. Elle posa son front contre le battant dur et rugueux.
Une nouvelle déception. Elle haïssait Elizabeth. Emilie n’aurait jamais plus aucun contact avec cette femme.
Elle tourna les talons, piétinant sur place, se rongeant les ongles, les sanglots lui étranglant la gorge. Elle manqua de suffoquer. Le désespoir s’empara d’elle. Il fallait qu’elle se reprenne, ce n’était pas en pleurnichant qu’elle allait le retrouver. D’un revers de la manche elle se sécha les yeux. D’un pas qui se voulait déterminé, Emilie se dirigea alors vers sa voiture grise, décidée à rayer de sa mémoire cette belle-mère détestable.
— Emilie, attendez !
Surprise, la jeune femme se retourna pour voir Elisabeth, chaussée de vieilles pantoufles trouées, fouler le sol à grand pas pour la rejoindre. Ses yeux trahissaient la culpabilité et l’inquiétude qui la rongeaient. Sa belle-mère, d’habitude peu démonstrative, lui prit soudain les deux mains et glissa un mot dedans.
— Je m’excuse pour mon attitude à votre égard Emilie. Peter... Il n’a jamais eu un mauvais fond, vous savez ? Il ne lui ferait pas de mal... Enfin, je pense. Mais quand même, je m’inquiète pour lui, je ne l’avais jamais vu comme ça. Je vous ai noté l’adresse de l’appartement où il m’a dit qu’il logerait pendant quelques jours. S’il-vous-plait Emilie, ramenez-les...
Un vague d’émotions traversa la jeune femme de part en part, ses yeux s’embuèrent de nouveau. Pour la première fois, elle prit Elisabeth dans ses bras et lui murmura un merci à l’oreille. Elles restèrent ainsi toutes deux quelques instants avant de se détacher. Un regard empreint à la fois de chaleur, de confiance et de gratitude passa entre elles. Emilie esquissa même un léger sourire avant de se détourner et se lancer vers sa voiture qui n’attendait plus qu’elle pour partir retrouver un petit garçon effrayé. Elisabeth resserra les pans de son gilet autour de ses épaules sous la brise qui la fit frissonner en regardant la jeune mère partir. L’air se rafraichissait en ces jours maussades.

Tout ce temps il avait été si près d’elle. A quelques rues à peine du centre-ville, dans cet immeuble à la façade miteuse, là se trouvait son fils. Un frisson la parcourut de la tête aux pieds. Elle sentait que son petit ange était tout près. Vérifiant par deux fois si l’adresse était correcte, Emilie gara sa voiture en double-file au plus proche de l’entrée. Elle souhaitait une retraite rapide si besoin. Un coup d’œil aux alentours lui apprit que le quartier était mal fréquenté, le seul parc pour enfants était saccagé, les murs étaient tagués et des bouteilles d’alcool vides trainaient autour.
Comment son petit ange avait-il bien pu s’occuper ces derniers jours ? Avait-il seulement vu la lumière du jour ou bien était-il resté enfermé à regarder cette fichue télévision ? Il avait dû s’ennuyer.
Son cœur battait la chamade. Le ciel gronda, un orage allait peut-être même éclater. Cette grisaille trahissait bien la noirceur de cette journée. Après cette histoire, Emilie doutait de pouvoir un jour refaire confiance à un homme. Mais, étrangement, elle se sentait un peu coupable de tous ces événements. Elle n’avait pas su canaliser son ex compagnon, elle n’avait pas su le comprendre et l’aider suffisamment et pour finir n’avait pas su protéger son fils.
Leur couple n’avait pas malheureusement pas résisté à la routine du quotidien. La jalousie s’était insidieusement logée entre eux jusqu’à ce que le fragile équilibre qu’ils avaient mis en place se rompe. Et leur fils en avait souffert. Que le monde des adultes pouvait être injuste pour les enfants. Que ces derniers jours avaient dû être difficiles pour son petit ange !
Nerveuse, Emilie enroula une mèche de cheveux autour de ses doigts tout en cherchant à attraper son sac à main et se mit à marmonner pour elle. Le son de sa voix la rassurait.
— Je suis sûre, il va être là, il va me supplier de revenir, de lui pardonner... Il faut que je reste forte cette fois. Je ne peux pas faire comme la dernière fois. Non, non impossible. Jules mon ange... j’arrive.






Emilie ouvrit sa portière d’un geste vif et attrapa sac, téléphone ainsi que le petit bout de papier froissé sur lequel était soigneusement noté le numéro d’appartement où elle allait retrouver son petit bout. D’un pas vif, presque en courant, elle rejoignit l’entrée miteuse de l’immeuble. Il y régnait une odeur douteuse et écœurante qui poussa la jeune femme à se presser d’autant plus.
L’appartement était situé au troisième étage. Essoufflée car elle avait préféré les marches à l’ascenseur suspect, elle arriva sur le palier, cherchant des yeux avec nervosité le numéro trente-quatre. Enfin, elle le repéra au bout du couloir. Inquiète, apeurée, excitée, heureuse, elle était tout cela en même temps. Ses mains devinrent moites, son souffle s’accéléra, ses jambes la portèrent jusque devant la porte. Elle cligna alors des yeux à plusieurs reprises. Non, elle ne rêvait pas. La porte était entrouverte, comme oubliée telle quelle dans une quelconque précipitation.
Emilie eut alors un mauvais pressentiment. Elle prit plusieurs inspirations. A présent elle était effrayée. Effrayée de découvrir l’appartement vide, de découvrir l’absence de Jules, effrayée de l’avoir perdu de nouveau. Elle sentait son sang battre à ses tempes, elle sentait des fourmillements dans ses jambes et entendait presque son cœur s’emballer.
Elle frappa alors à la porte et attendit. Aucune réponse ne lui parvint. Emilie prit alors son courage à deux mains et pénétra sans bruit dans l’appartement. Sur sa droite, une cuisine toute équipée, moderne et fonctionnelle avec un reste de lait fumant et une boîte de chocolat en poudre encore ouverte posés sur le comptoir, signe que la personne qui était là avait dû partir à la hâte. Son regard innocent, son sourire enjôleur, sa peau douce et son visage angélique revinrent subitement à l’esprit de la jeune maman. Elle l’aimait tant, il était toute sa vie.






Emilie se retrouva alors devant une porte qu’elle supposa être celle du salon. Elle replaça une mèche de ses cheveux derrière son oreille droite et poussa délicatement le battant qui grinça sur ses gonds.
Elle resta figée dans son encadrement. Son cœur s’arrêta brusquement de battre. Elle hurla de douleur. Elle se précipita au centre de la pièce où gisait un corps d’enfant. Ses yeux s’embuèrent, des larmes coulaient à flots sur ses joues et tombaient sur le petit torse inerte. Une terreur indescriptible prit possession de toute son âme. La jeune femme gémit d’horreur en le prenant dans ses bras. Il ne bougeait plus. Ses cheveux blonds étaient tachés par le sang qui avait coulé d’un côté de sa tête. Elle avait terriblement mal. Elle avait l’impression qu’une arme était plantée dans son propre cœur, elle était incapable de respirer, tout son corps tremblait, elle transpirait la terreur. Elle serra son trésor dans ses bras et continua à pleurer.
Un bout de papier tomba sur le sol lorsqu’elle souleva son petit corps mais Emilie n’y fit pas attention, continuant à bercer son ange. Il était tout pour elle, mais il était mort. Il était sa seule raison de vivre. La jeune maman eut l’impression que plus rien ne la retenait. Son cœur était noyé dans la douleur.
Elle hurla encore, appela son petit Jules, le priant de revenir, le suppliant de ne pas l’abandonner. De ses mains, elle lui caressait les cheveux poisseux de sang, elle touchait ses joues humides, elle le tenait serré contre elle.
Puis soudain, la colère de cette injustice prit le dessus. C’était sa faute à lui, à ce monstre, il l’avait séparée de son bébé ! De rage, elle récupéra le papier déposé à son attention :

« Il a toujours été ton préféré, ça ne pouvait plus continuer. Ne t’en prends qu’à toi pour ce qui est arrivé. Tu n’avais qu’à mieux te comporter. Adieu Lili. Peter. »

Son cœur brisé ne pouvait en supporter plus. Elle fut submergée par la culpabilité, par le désespoir et n’avait qu’une envie : rejoindre son ange.
Sa décision était prise.


Alertée par les cris et les hurlements, la voisine n’avait pas tardé à appeler la police. Les agents étaient rapidement arrivés, suivis de près par des pompiers. Tous les habitants de l’immeuble semblaient à présent réunis devant ce petit appartement habituellement tranquille et sans problème. Tous se regardaient dans l’attente de savoir ce qu’il avait bien pu se passer. Des murmures s’élevaient dans l’air. La voisine, quant à elle, était restée au premier rang, tendant l’oreille à l’affut du moindre murmure.
Soudain, une voix grave et alarmée s’éleva, certainement un agent s’adressant à ses collègues pompiers. Un silence de mort s’empara de ce couloir, le temps sembla s’arrêter. Et un sentiment grandissant d’injustice s’empara de tout le monde. Ces mots, chacun s’en rappellerait sans doute à tout jamais :
— Grouillez-vous, il y a une femme et un enfant ici ! La femme est morte... mais l’enfant est toujours en vie, amenez vite un brancard !

Dehors, le temps se remit en marche, la pluie se mit alors à tomber et le tonnerre à gronder.

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Grenelle · il y a
Ah c'est intéressant. Est-ce psychologiquement exact ? Je ne comprends jamais les fins.
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