Je t'aime - enfin, je crois!

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Le 8 avril 1999

« Je t'aime. »
Lola a dix-sept ans. Elle se réveille au matin de sa première nuit d'amour. Péniblement. La fête de la veille a été très arrosée et elle a du mal à comprendre la réalité de ce qu'elle découvre. Le garçon qui lui malaxe les seins la regarde avec un large sourire. Pour le reste... Eh bien, la pénombre qui envahit la pièce lui permet vaguement de distinguer une chevelure noire et des yeux vifs. Comment se nomme ce garçon déjà ? La veille, sa meilleure amie, Audrey, lui a présenté dès son arrivée à la fête en lui servant en a parte ce commentaire :
« Celui-là, vas-y. Je suis sûre que vous irez super bien ensemble. »
Et, c'est vrai, ils ont passé la soirée à discuter, rire, et faire l'admiration des autres danseurs.
Cependant, Lola ne parvient pas à se rappeler avec certitude le prénom de ce garçon. Dire qu'elle lui a accordé sa virginité ! Elle a beau s'arc-bouter sur ses souvenirs... C'est peine perdue.
« Je t'aime. »
De nouveau, la phrase tombe. Comme un couperet. Lola est bien ennuyée. Elle ne sais pas quoi dire. Son partenaire attend t-il une réponse ? Elle n'a guère le loisir de se torturer plus longtemps avec ce genre de préoccupations. Le garçon lui ôte littéralement les mots de la bouche en l'embrassant. Puis devient de plus en plus entreprenant. Lola se retrouve rapidement empêtrée sous le corps du jeune homme. Elle n'arrive plus à se concentrer. Elle lâche prise. Sans regret du reste. La situation est loin d'être désagréable.
Elle décide en dernier recours que le garçon s'appelle Stéphane. C'est ce prénom qu'elle hurlera quelques instants plus tard.









Le 29 avril 1999

« Tu t'es encore trompée. Ca finit par devenir vexant.
_ Excuse-moi... »
Trois semaines ont passé. Lola et Stéphane sortent ensemble. Lola est malgré tout toujours incertaine. Stéphane, lui, est fou amoureux... Sauf qu'il ne s'appelle pas Stéphane. C'est la source de leurs principales disputes.
« Excuse-moi, excuse-moi... Ce n'est pourtant pas dur à retenir. Aurélien.
_ Excuse-moi. Je ne t'appellerai plus Stéphane.
_ Ca fait au moins vingt fois que tu me le promets. »
Il y a un flottement. Un ange passe, comme on dit. Ou plutôt Cupidon. Il décoche une flèche mais malheureusement, c'est le cœur d'Aurélien qu'il vise. Précaution inutile, il doit déjà y en avoir une dizaine de plantée. L'effet ne se fait pas attendre. Aurélien oublie son ressentiment.
« Je t'aime. Je t'aime. Dis-moi que tu m'aimes aussi.
_ Oui... »
C'est la seule réponse qu'il obtiendra. Lola se sent incapable de prononcer les mots qu'on lui demande. Et cet état de fait va encore durer.









Le 14 juin 2001

Lola et Aurélien ont déjà traversé deux années ensemble. Tous leurs amis s'accordent à dire qu'ils forment un duo parfait. Il faut dire que dans leur entourage, les couples se font et se défont à un rythme fou.
Cependant, si au lit, Lola se révèle une partenaire extraordinaire, Aurélien n'a toujours pas tiré de sa bouche les trois petits mots qu'il espère. A ce titre, ce 14 juin 2001 va marquer une étape dans leur relation.
Il est tard, sans doute environ vingt-et-une heures. Lola et Aurélien ont décidé de faire un petit tour de vélo dans la campagne. L'air est délicieux, comme il peut l'être à cette heure par un jour de juin. Le soleil rasant imbibe le monde d'une lumière onirique. Tout devient possible. Lola a l'impression que son vélo file sans effort sur les chemins, à travers les champs de blé. Les coquelicots explosent dans son regard. Les marguerites lui adressent comme des clins d'oeil. Et le vent... Le vent... Le vent joue dans ses cheveux. Son chignon _ oui, Lola est une jeune fille qui aime se coiffer d'un chignon un peu désuet _ s'échappe avec grâce de l'échafaudage compliqué qui l'emprisonne.
C'est précisément à ce moment-là qu'Aurélien se retourne vers elle pour la regarder. Dans la lumière du contre-jour, il croit admirer une fée, une nymphe, une déesse. C'est d'ailleurs cette image qu'il emportera soixante ans plus tard lorsqu'il fermera les yeux pour la dernière fois.
Pour l'instant, nous n'en sommes pas là. Mais cette vision suffit au jeune homme pour perdre le contrôle de son vélo. Il tombe dans une ornière et se fracasse sur le talus. Lola s'arrête. Lola s'inquiète.
« Aurélien, ça va ? Tu ne t'es pas blessé?Aurélien, réponds-moi ! »
Aurélien tarde à répondre. Il est un peu sonné par sa chute. Mais surtout, il savoure. Le front de Lola, plissé par la panique et auréolé de ce ciel si bleu, la caresse du soleil et surtout le vent qui apporte _ c'est seulement maintenant qu'il le perçoit _ le parfum enivrant du chèvrefeuille ; c'est simple, le garçon croit frapper aux portes du paradis. C'est d'ailleurs là que le miracle se produit, porté sans doute par cette atmosphère si particulière.
« Je t'aime. »
Lola se surprend elle-même. Et elle réitère :
« Je t'aime. »
Ces simples mots ont suffi à soigner Aurélien. Il empoigne le bras de Lola, l'attire à lui. Les voilà tous les deux au sol, les membres enchevêtrés. La végétation leur picore la peau. Les insectes aussi. Peu importe. Ils n'ont jamais eu autant de désir l'un pour l'autre.
Aurélien est insatiable. Il en veut plus.
« Lola ! Lola ! Tu m'aimes, dis-moi encore que tu m'aimes. »
Lola s'exécute :
« Je t'aime. Je t'aime. »
La suite, Aurélien ne l'entendra pas. Lola, revenue de son premier élan, se contente de la penser. Enfin, je crois.
Ils reviendront de cette balade, bras dessus, bras dessous, le vélo au côté ; Aurélien avec une légère claudication et le sourire radieux ; Lola le ventre barré par la frustration. Elle espérait tellement plus de son premier « je t'aime ». Les circonstances s'y prêtaient avec ce décor romantique à souhait. Pourtant, elle n'a rien ressenti de l'enthousiasme qu'elle s'imaginait. Aucun frisson pour lui parcourir l'échine. Aucun souffle d'absolu pour nimber son cœur.
Au terme de cette journée, en définitive, Lola retiendra qu'il n'est pas si difficile de dire ce que l'on attend d'elle. Aurélien se rendra compte, mais bien plus tard cependant, que les déclarations d'amour de Lola ne sont jamais spontanées. Il faudra toujours qu'il lui réclame.









Le 20 mars 2004

C'est une belle journée de printemps. Une journée pleine de promesses. Les bourgeons gorgés de vie sont prêts à éclater. La terre s'éventre de partout pour libérer les germes d'une nouvelle saison. Ici, ce sont des crocus, là des primevères qui agitent leurs pétales. L'air est encore vif bien sûr mais il laisse déjà entrevoir la volupté de la chaleur. Les fenêtres s'ouvrent. Du linge sèche au soleil. On voit des flâneurs dans les rues. Certains ont même déjà remisé leur manteau.
Lola en robe blanche observe son visage dans le miroir tandis que la coiffeuse apporte la dernière touche à sa chevelure et commente :
« Voilà. Vous êtes une mariée magnifique. »
Lola sourit. Un peu vaguement. Elle pense à la réaction de sa mère à l'annonce de ce mariage.
« Ma chérie, tu vas à peine avoir vingt-deux ans. Tu ne crois pas que c'est un peu tôt ? Tu es si jeune. Tu ne sais pas encore ce que c'est que la vie. »
Elle a alors répondu affichant la certitude inébranlable qui lui fait pourtant si cruellement défaut :
« Maman, ça fait déjà cinq ans que nous sommes ensemble. Nous nous entendons à merveille.
_ Oui, mais... »
La mère de Lola ne sait pas comment présenter le problème. Elle ressent confusément quelque chose _ peut-être l'effet du fameux instinct maternel _ qui la tracasse mais qu'elle ne parvient pas à définir.
Lola se rappelle aussi de la demande en mariage d'Aurélien. Il est arrivé un soir, dans le petit logement qu'ils partagent depuis trois ans, vêtu d'une redingote et d'un chapeau haut-de-forme. Il s'est mis à genoux et a déclaré à grand renfort de vouvoiement :
« Mademoiselle, je vous aime, je vous adore, je vous idolâtre. Voulez-vous bien m'épouser ?
_ Oui. »
Lola n'a pas hésité. Du moins, elle n'a pas montré son hésitation.
Et à présent, devant ce miroir, alors qu'elle n'a pas encore scellé officiellement son destin à celui d'Aurélien, elle tente de se rassurer. Car il y a une évidence qu'elle ne peut pas nier : elle se sent bien dans les bras d'Aurélien. Se sentir bien ? Est-ce ça l'amour ? Elle n'en sait rien.









Le 3 novembre 2007

La sensation est étrange. Jamais Lola n'a éprouvé cela. Dès qu'elle ferme les yeux, elle peut voir avec une précision accrue les traits d'un visage. La netteté est troublante, palpable. C'est comme si elle avait croqué simultanément un clou de girofle et un morceau de piment. Le mélange est explosif. Engourdissement et frisson du danger mêlés. Elle se contient tant bien que mal pour ne pas crier un nom, Cyril _ le nom d'un nouveau collègue de travail à l'attrait hypnotique _ alors qu'Aurélien rentre en elle.
Elle imagine. Ce n'est pas dur. Chaque coup de boutoir est un extase. Chaque spasme la rapproche un peu plus de l'homme que son esprit lui représente. Et lorsqu'elle s'abandonne dans un râle continu, elle ne sait à quel corps elle doit cet instant.
« Tu as l'air rêveuse ma chérie. A quoi penses-tu ? »
Aurélien joue maintenant avec ses cheveux, caresse doucement ses joues que l'effort a colorées. Lola rouvre les yeux, encore haletante.
« Je... »
C'est à ce moment-là que la réalité la percute de plein fouet.Je pense à quelqu'un d'autre.









Le 26 janvier 2008

Lola marche, fébrile, sur le trottoir. Elle a rendez-vous. Elle peine encore à y croire. Son cœur s'emballe. Cyril. Cyril. Cyril. Elle ne voit rien de ce qui se passe autour. Elle traverse le parc sans un regard à la ramure ondulante des bouleaux, sans se soucier de la querelle des moineaux pour quelques miettes oubliées. Elle poursuit son chemin, arrive enfin dans une petite rue où s'allume déjà l'enseigne d'un café. Elle jette un coup d'oeil à travers la vitrine. Il est là. Visiblement, il ne l'a pas aperçue, il consulte sa montre.
Quelques secondes, elle le contemple, écoute battre son cœur. La possibilité est là, la possibilité d'une autre vie, une vie qu'elle choisirait. Elle retient ce moment, savoure cette sensation de basculement. Elle pose la main sur la porte, prête à l'ouvrir. Le point de non-retour est là, à l'intérieur. Elle appuie légèrement.
A cet instant précis, Cyril tourne la tête. Leurs regards se croisent, dans celui de l'homme, un soupçon de violence entache le désir. Lola frémit. Que brisera t-elle si elle franchit le seuil ? Que saura t-elle construire ?
Une fois dans le parc, elle s'arrête et respire amplement. Elle les admire cette fois, les bouleaux. Elle admire leur force tenace cachée derrière leur apparence fluette. Elle admire leur danse gracieuse dans le souffle du vent, leur capacité à faire leur une situation qu'ils n'ont pas vraiment choisie.

« Tu rentres tard aujourd'hui. Ca ne va pas ? Tu as l'air soucieuse. »
Une odeur appétissante accueille Lola lorsqu'elle pousse la porte du cocon conjugal. Aurélien dans la cuisine prépare le potage aux légumes dont il a le secret.
Le lendemain, Lola donnera sa lettre de démission, cherchera un autre emploi. Elle ne reverra Cyril que bien des années plus tard par hasard et sans aucune émotion. De cette expérience, elle gardera une chose, une pratique à laquelle elle ne pourra jamais renoncer. Rien n'est plus délicieux que de s'abandonner à l'étreinte d'Aurélien en ayant sur le cœur l'image et le prénom d'un autre.
En attendant, le dîner est un véritable régal et elle félicite Aurélien pour ses talents de cuisinier.
La suite aura lieu dans leur chambre. Pourquoi vouloir aller ailleurs ?









Le 31 mai 2011

Lola hurle. Jamais un homme ne l'aura fait hurler avec autant de douleur et de joie.
« C'est un beau petit garçon ! »
Lola, épuisée, sourit à ce petit être qu'elle prend sur son sein. Elle lui murmure doucement à l'oreille :
« Valentin... Valentin... »
Le petit regard s'allume, apaisé par les sonorités du prénom. De son prénom qui le définira toute sa vie.
Le choix du prénom de l'enfant _ il faut bien le préciser _ a été une véritable guerre entre Lola et Aurélien, guerre que Lola a finalement gagnée. Et pour elle, c'est tout un symbole. Son fils, placé sous la protection du saint homonyme, est désormais le seul homme qu'elle est absolument sûre d'aimer, le seul pour lequel elle serait capable de déplacer des montagnes, le seul auquel elle peut dire spontanément et en toute sincérité « Je t'aime. » et même « Je t'adore. » et le répéter à l'envi.
Après quelques heures de repos, en contemplant le nouveau-né, elle lui adresse secrètement une promesse. Jamais elle ne lui mentira comme les adultes ont l'habitude de faire avec les enfants. Jamais même elle n'arrangera la vérité ou fera preuve de prétention en affirmant des choses qu'elle ignore. Elle ne sait pas d'où viennent la connaissance absolu et la toute-puissance, elle ne fera pas croire qu'en tant qu'adulte elle les possède.
Voilà le serment qu'elle fait à l'enfant endormi.









Le 8 octobre 2015

Valentin a bien grandi. Avec ses parents, il forme une famille resplendissante de bonheur. Il manque peut-être une petite sœur au tableau. Parfois, Valentin se dit qu'il aimerait bien avoir une petite compagne de jeu, souvent, il préférerait juste avoir un chat à lui pour ne pas partager l'amour absolu que sa mère lui voue. De son côté, Aurélien n'a de cesse de parler d'un deuxième enfant. Trois, c'est bien, mais il y a un je-ne-sais-quoi de bancal dans ce triangle. Lola, elle, ne sait pas. Son cœur est parfaitement comblé depuis l'arrivée de Valentin. Elle a atteint ce qui lui semble être un point d'équilibre. Elle ne veut pas le fragiliser par une nouvelle dimension inconnue.
Ce jour-là, en revenant de l'école, Lola et Valentin traversent le parc. C'est leur trajet habituel. Les arbres commencent à prendre des couleurs d'automne. Le soleil est encore doux. Valentin abreuve sa mère de questions tout en ramassant des feuilles.
« Dis, Maman, c'est une feuille de quel arbre, ça ? »
Lola la reconnaîtrait entre mille et répond avec certitude :
« C'est une feuille de bouleau. Regarde, le bouleau, c'est ce grand arbre blanc qui joue avec le vent.
_ Et celle-là ?
_ C'est une feuille de platane. Tu vois cet arbre ? On dirait que la nature a taillé son tronc dans un puzzle.
_ Et celle-là ? »
Décidément, Valentin veut tout savoir mais cette fois-ci, Lola sèche.
« Je ne sais pas. Garde-là. Nous regarderons ensemble à la maison. »
Valentin se penche. Il vient de faire une nouvelle trouvaille.
« Regarde Maman, un hélicoptère.
_ C'est une graine, ça, mon chou, la graine de l'érable.
_ Ah ! Et ça sert à quoi une graine ?
_ Eh bien, lorsqu'un papa arbre et une maman arbre s'aiment, le papa arbre offre du pollen. La maman arbre le transforme en graine et cette graine, en recevant beaucoup d'amour et de soin _ un emplacement de terre douillet, un arrosage régulier, la chaleur du soleil _ deviendra un enfant arbre. »
Valentin se tait un instant, absorbe l'explication de sa mère.
« Mais alors, moi aussi je viens d'une graine ?
_ Oui.
_ Et je pousse comme un petit arbre parce que tu m'aimes beaucoup ?
_ Oui, mon lapin, je t'aime. »
De nouveau, Valentin semble méditer sur la portée profonde de ce qu'il vient d'apprendre. Et il demande encore :
« Et Papa, alors, tu l'aimes aussi ? »
Lola a soudain l'impression d'être un poisson qui se noie. Le regard de son fils insiste. Il attend sa réponse. L'air revient dans les poumons de Lola. Jamais elle ne lui a menti. Elle effleure la joue du petit, suit la courbe de son sourire.
« Tu sais, Valentin, les adultes ne savent pas forcément tout. »
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Michu Brochel · il y a
Ce texte a mérité (largement) 9mn de mon temps.
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Korete · il y a
Merci pour votre passage