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Je suis une femme

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Konee Sept

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SAMIA

Je suis une femme « deux-points zéro ». Je suis toujours connectée, quoiqu’il arrive. Avant je niais cette addiction, mais aujourd’hui je l’assume. Oui, je suis ultra connectée, je suis sur tous les réseaux sociaux ; Instagram et Facebook en priorité. Un peu de tweeters lorsque je souhaite apprécier les actualités. Je publie des selfies, généralement une fois par semaine, et je suis assez fière d’obtenir minimum « 50 j’aime ». J’ai des amis qui me suivent et des inconnus qui m’observent. Je réponds toujours aux commentaires en utilisant des émoticônes (souvent le même). 



SIMONE

Moi, je ne supporte pas la modernité ! Moi et mon vieux corps sommes issus d’un siècle précédent et j’ai vraiment l’impression d’appartenir à un autre monde, plus humain. Nos familles communiaient chaque dimanche autour de tables gargantuesques et aucun élément extérieur ne venait parasiter nos réunions. Pour rien au monde, aucun de nous n’aurait raté ce rendez-vous hebdomadaire. Oui, je désirais revenir en arrière, car c’était mieux avant... car avant, j’étais jeune ! Dans les divers salons, les infirmiers ou les visiteurs sont accrochés à leur téléphone ou à leurs tablettes. Suspendus à ce doudou comme à un cordon ombilical, ils envoient des messages ou consultent diverses pages. Les parents sont tranquilles et les galopins se noient, sous leurs yeux, dans une solitude virtuelle. Aucune bouée à leur mal-être. De notre temps, toute cette comédie serait passée par la fenêtre !



SAMIA
L’année dernière, j’ai rencontré Thomas. C’est Sarah, une amie d’enfance qui me l’a présenté. C’est le genre athlétique, le brun ténébreux cultivé, passionné de mythologie grecque. Je vis une belle idylle seulement... à vingt-cinq ans, il n’a jamais eu un compte Facebook. Ne trouvez-vous pas cela étrange ? Est-ce un psychopathe ? Un arriéré ? Un type qui refuse de vivre avec son temps et préfère se blottir dans les bras de la mythologie ? Rester au chaud avec Ulysse et nono le petit robot ? Se prendre pour un vrai spartiate ? J’imagine sa photo de profil s’il avait un Facebook... un casque de guerrier... 



SIMONE
Parfois, en semaine, les infirmiers organisent des goûters d’anniversaire. Les petits vieux, entassés sur leurs fauteuils roulants ou suspendus à leurs déambulateurs, mâchouillent leurs appareils dentaires, impatients de laisser glisser la gourmandise dans leur gorge. Au début, je pensais voir des résidents sortir dans les couloirs et rompre l’obscurité nocturne, mais les nuits sont silencieuses comme dans un cimetière ! J’imaginais des visites entre voisins. Des rencontres. Au moins quelques parties de cartes. Ô mon dieu. La réalité est cruelle ! Je m’ennuie ! L’après-midi, autour de la télévision, nous attendons la fin du feuilleton. Chacun à son siège attitrée. Moi, j’ai mon lit sur roulettes. C’est plus simple pour les infirmières, elles n’ont pas à me porter. Dans le téléviseur, les programmes sont d’une profonde futilité. La climatisation est trop froide ; l’été, on a froid et l’hiver on a froid aussi. De toute façon, je ne sens même plus les saisons. Tout est inversé. Je ne comprends plus rien !



SAMIA

Il y a deux semaines, j’ai publié une photo de nous deux devant un coucher de soleil et j’ai enfin changé mon statut « célibataire ». J’ai hésité longuement en réfléchissant aux conséquences puis j’avais appuyé fièrement sur l’onglet « en couple ». Seulement lorsque j’ai voulu identifier la personne qui comblait ma vie, je fus confronté à un dilemme. Mon homme n’existait pas, du moins virtuellement. Les pensées de mes amies allaient-elles être confuses ? J’ai donc simplement cité son prénom en précisant « Mon roi qui n’a jamais eu de compte Facebook, #ouiçaexiste ». Étrangement, j’ai récolté une petite poignée de « j’aime ». Je restais devant l’écran de mon portable quelques minutes en me grattant la tête. Était-ce l’heure de publication qui affectionna la portée de ce statut ? Mes amis étaient-ils jaloux au point d’être indifférent au dévoilement de ma vie privée ? Facebook avait-il, une nouvelle fois, changé son fonctionnement ? Et seulement une poignée d’internaute avait pu voir mon cliché, noyé dans des milliers d’autres ? Quelques connaissances commentèrent la photo, mais je restais étonnée de ce petit nombre de « j’aime ». Ma réputation allait s’écrouler. Moi, la fille aux cinquante « j’aime » par publication. Le personnage public que trois cents personnes suivent. La belle Samia des réseaux sociaux, que m’arrivait-il  ? Une pauvre fille qui même en publiant la photo d’elle et de son bébé n’obtient pas plus de dix j’aime ? Au bout d’une heure, et vingt « j’aime », je me suis demandé s’il fallait que j’efface ce statut et que je le poste une nouvelle fois. Je me grattais la tête nerveusement. Finalement, je l’ai laissé. Je ne souhaitais pas prendre le risque de récolter encore moins de « j’aime ». J’avoue, parfois, je suis torturée.
Lorsque j’ai confié ma déception à mon homme, il me traita de tordue du pouce en l’air. Un jour, il m’a même dit : « chérie, tu es une toxico ». « Une droguée de l’écran ». « Un robot ». « Sans internet, tu ne pourrais pas vivre ! ».



SIMONE
Au mois d’août, c’est le plan canicule. Toutes les dix minutes, une infirmière vient et vous asperge un peu d’eau. J’ai l’impression d’être une plante verte délicate. Une espèce fragile provenant d’Amazonie. Paraît-il, c’est gênant si une personne décède durant l’été. Presse. Internet. Cercle vicieux. Ça pose des problèmes pour la rentabilité du centre. Les mécènes privés aiment les images propres sur les dépliants mats et plastifiés. Le directeur souhaite qu’aucune chambre ne soit vide. Deux jours après un départ, le résident est remplacé. Moi même, quand je suis arrivée ici, j’ai pris la place d’un vieux décédé durant son sommeil. Je pense à lui lorsque je ferme les yeux. On nettoie à la javel, on change de literie et on redémarre le chronomètre. J’espère rester suffisamment de temps afin d’offrir une leçon de vie. Laquelle ? À qui ? À mon époque, nous n’avions pas le choix. Nous allions au champ ou à la mine, on ramenait à manger et on aimait le mari que nous avions rencontré. Nous n’essayons pas quarante hommes avant d’avoir trouvé le bon. On construisait ensemble et on affrontait les difficultés conjointement. Aujourd’hui, au moindre problème, ils vont pleurnicher sur Facebook. C’est une génération d’assistée ! On dirait des robots qui se plaignent d’être livrés à eux même. La faute des parents ? Évidemment ! La génération Dolto a bien enfoncé le clou. Regarde Carlos ! Et pas besoin de spectacle. « Il faut parler aux enfants », « écouter les enfants », « demander aux enfants ». De mon temps, une grosse gifle ou un coup de pied aux fesses et tout revenait dans l’ordre. Nous n’avions pas le temps, à tort ou à raison, d’écouter les problèmes des petits. 



SAMIA
Je suis une droguée des réseaux sociaux et je me demande si notre couple, issu du métissage 2.0. résistera à nos différences. Il me faut lire les statuts des autres. Voir les photos. Commenter. Regarder les vidéos. Les GIF. Publier des textes loufoques et des clichés de moi sous le meilleur profil afin de flatter mon ego et recevoir de ces gens invisibles une reconnaissance. C’est vrai, j’ai peut-être un léger souci avec moi même, mais j’assume ! N’avons-nous pas tous des phobies et des habitudes étranges ? Si mon homme ne court pas tous les deux jours, il est d’une humeur exécrable. Si mon père ne lit pas le journal quotidiennement, il ne faut pas lui parler. Quant à ma copine Sarah, sans son café du matin, c’est un réel poison. Une espèce de dragon qui vous crachera des flammes si vous l’approchez. 



SIMONE
Je rumine, comme tous les jours, lorsqu’une infirmière frappe à la porte de ma chambre. Elle rentre : 

– C’est l’heure de la toilette... 
Elle ressort et crie dans le couloir.

 – Colin, tu peux venir m’aider ?
Avec l’assistance d’un jeune stagiaire, elle me fait rouler sur le côté. J’ai honte de me montrer nue, comme une grosse bête sauvage endormie. Ils regardent mes plaies avec admiration. Le gamin n’a jamais vu d’escarre et j’en ai un de compétition à force de rester allongé. Mon corps a provoqué cette lésion cutanée en comprimant mes tissus mous entre le lit dur et les saillies osseuses. Colin met la main devant son nez. Il m’humilie sans s’en rendre compte. Pauvre gamin à qui je fais subir cela. Il pourrait être mon petit fils. Cruelle existence. Je suis consciente et j’ai les yeux ouverts, mais à ce moment précis, je ne suis que l’expression vivante d’une plaie de pression. Un simple cas clinique. Selon la dame, rien ne s’arrange. L’opération aurait été omise si j’avais été plus jeune, mais le médecin avait préféré un traitement médical. Depuis quelque mois, tout empire. Colin me passe un gant sur le corps tandis que la fille, indifférente, pianote sur son petit écran. C’est un supplice. J’ai honte, mais je ne peux rien faire. Mon cœur s’emballe et mes nerfs sont gonflés à bloc. L’infirmière le regarde exécuter les gestes médicaux et le félicite. Elle en fait trop. Ce n’est pas exceptionnel. Il passe simplement un gant sur la peau d’un corps fané, blanc et ridé.



SAMIA
Notre vie suit son cours et j’accoucherai dans deux mois d’un petit bonhomme. Nous ne sommes pas d’accord sur les prénoms. Mon homme souhaite lui en donner un Grec et moi j’en préférerais un plus classique. Un vieux prénom français comme Emile ou Marcel... J’envisage de poster des photos de mon bébé sur Facebook et je réfléchis déjà aux phrases qui accompagneront les clichés. Le futur papa trouve cela futile. Aujourd’hui, je suis en compagnie de Colin, un jeune stagiaire. Je l’ai emmené nettoyer les plaies de madame Bert, il va comprendre la difficulté de notre métier. Nous vivons parfois un enfer.
Je suis en train d’écrire un texto à mon homme lorsque madame Bert s’évanouit.



SIMONE

Je décide de faire semblant d’être morte. Je ferme les mirettes et je me relâche complètement - bras lourds, tête lourde. L’infirmière s’approche de mon visage et m’ordonne sèchement d’ouvrir les yeux. Son manque de politesse est lié à sa soudaine peur de me perdre, sans doute. Ils m’appellent. Je les entends de derrière les paupières et je suis heureuse qu’ils prennent enfin conscience de ma personne en me regardant droit dans les yeux. Je fais semblant de partir pour profiter de leurs sincères intentions. L’infirmière range son portable et s’empresse de réaliser un massage cardiaque. 



SAMIA

J’ai envoyé Colin chercher du renfort et il est revenu avec Charlotte, la fille de la patiente. Heureusement, ce n’était pas grave, seulement une blague de madame Bert. 


SIMONE

Ma fille arrive et sa beauté éclabousse la chambre avec volupté. Elle m’apporte des gâteaux et un bouquet d’iris. L’infirmière me salue et sourit à Charlotte. Accompagnée de Colin, elle referme la porte doucement.
Par la fenêtre, il y a un grand soleil dans un ciel bleu. Quelques oiseaux chantent dans les arbres du parc. Je souris à ma fille et je remarque qu’une larme perle sur sa joue. Charlotte sort encore quelque chose de son sac. C’est un cadre. Je m’attends à voir mes petits enfants — les fils de Jacques, mon fils —, mais c’est une femme d’une trentaine d’années, très élégante. Je ne la connais pas, mais elle me dit vaguement quelque chose. Ses cheveux blonds cascadent sur son dos et son sourire, charmeur est sincère. 


SAMIA
Je me prends un selfie avec Colin, dans les couloirs de la maison de repos, et je le poste sur Facebook avec la description « encore une belle journée où nous avons frôlé la mort, #boulotdemalade ».



SIMONE

– Elle est belle. Tu vas l'accrocher au mur ? Je demande.

Charlotte me répond avec un sourire illuminant son joli visage.
– C’est toi maman, c’est toi. C’est pour que le personnel se rappelle que toi aussi, maman, tu étais et tu es une femme.
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