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Je suis né à l'aube

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Margot Swania

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« Tu es né à l’aube. », m’a toujours dit ma mère.
J’ai 34 ans, un dea en commerce, quelques années de flamenco derrière moi et un métier correctement payé de comptable dans un petit hôtel de banlieue. J’ai tout ce qu’il faut sauf ma vocation ; je n’ai fait que vivre jusqu’à présent, c’est tout. J’attends l’évènement qui changera ma vie. Ou plutôt la fera débuter.
Je marche à grand pas sur l’avenue fortement éclairée de ce début de soirée. La pluie a cessé mais les nombreux clients attablés aux restaurants chics de trottoir restent encore pelotonnés contre les longues cheminées rouges à crachat polluant, à l’abri sous le manteau de leur lieu de restauration. Elle a laissé derrière elle quelques grosses flaques que seules quelques roues de voitures grises naturellement pourries par l’air ambiant viennent perturber et déplacer un tant soit peu. Je vois mon reflet toujours aussi bien habillé, le visage qui le domine arbore cependant une moue des plus lasses et les yeux n’en disent pas long sur les ambitions futures du personnage. Les mèches brunes qui lui tombent délicatement sur les yeux rejoignent les favoris rejetons d’une barbe naissante que le rasoir a peu vu ces derniers temps. Il est plutôt beau pourtant mais ses lèvres n’ont encore connu que la vitre de sa voiture par temps de pluie trahie seulement par son oreiller melotonné.
La porte se dessine, je gravis les escaliers quatre à quatre comme lorsque j’étais enfant et pénètre le doux et odorant appartement de ma mère. Je m’assis sur ma chaise et nous sers à tous deux un verre d’eau, de la cuisine elle m’appelle et me dit qu’elle ne va pas tarder. Elle arrive sous peu, un plat fumant entre les mains.
« Comment vas-tu aujourd’hui ?
-Raconte-moi encore l’histoire de ma naissance, s’il te plaît. »
Ma mère est une petite femme sans prétention d’une grande beauté que la grossesse d’il y a trente ans n’a pas changé, elle a eu de nombreux prétendants mais s’y est toujours refusé. Elle est comme ça, elle se contente de son humble vie et est très heureuse. Elle m’a toujours dit que les hommes ne lui avaient jamais réussi, à l’exemple de mon père sitôt parti à l’annonce de sa maternité. J’ai longtemps cru qu’elle vouait des passions homosexuelles mais celle-ci n’a juste pas besoin d’amour qu’une amante ou amant pourrait lui procurer. Les deux seules choses dont elle ne peut se passer c’est de son fils et de sa meilleure amie, ma marraine.
Le sac sous le bras, je me dirige vers notre café habituel. Une fois la porte passée, je la vois, assise au fond de la salle, ses cheveux relevés en chignon comme de coutume. Elle porte une belle robe à pois rouge sur un mince collant de dentelles, j’aurais presque envie d’y poser les doigts. Elle m’a toujours fait cet effet-là. Mais ces derniers temps, cela s’accentue. Je souris et me penche vers elle. Aussitôt, celle-ci se relève :
« Que fais-tu ici voir cette vieille femme ?
-Quel mauvais filleul je ferais si je ne venais pas rencontrer ma marraine tous les jours. »
Elle rit d’une voix claire qui m’emplit les oreilles et se rassoit. C’est une petite blague entre nous, une sorte de petit rituel quotidien. A partir de là, on n’a plus besoin de rien penser, les mots viennent tous seuls. On a toujours eu cette complicité tous les deux. Pas un jour sans que nous évoquions mes premiers pas en passant par l’éruption de mes boutons d’acné jusqu’à mon petit boulot qu’on effleure à peine par habitude. Puis elle me demande comment va ma mère, le plus sérieusement du monde et retrouve sa joie lorsqu’elle me questionne avec un petit sourire en coin sur mes aventures au lit. Oh dieu, toujours cette sensation lorsqu’elle l’évoque ! Ce que je voudrais être avec elle dans ces moments-là... D’ordinaire je détourne le regard gêné et elle part de son rire clair, mais pas cette fois-ci, son rire attendra, je ne peux plus me retenir : je la regarde intensément dans les yeux. Son sourire d’abord surpris s’efface peu à peu, et c’est elle qui détourne le regard mal à l’aise. Ne tenant plus, je pose ma main sur sa joue et, d’un même geste lui fait tourner la tête. Ses lèvres me font face, je ne vois plus qu’elles. Confiant et plein de fougue je me penche pour poser mes lèvres sur les siennes. Mais celle-ci me repousse violemment de ses bras et pousse un cri ; tous les clients se tournent vers nous. Reprenant ses esprits, elle se redresse et l’attention générale se détourne de nous.
« Qu’est-ce qui t’as pris, nous exclamons nous d’une même voix ? »
Je m’enfonce sur mon siège et soupire.
« Mais enfin, reprends-je, nous sommes si proches. Ne me dis pas que tu ne ressens pas la même chose que moi ?
-J’ai soixante ans, crie-t’elle spontanément ! J’aurais pu être ta mère, lâche-t’elle dans un souffle.
-Allons bon l’âge ne signifie rien, ce n’est qu’une barrière que nous fixe la société, l’essentiel réside dans les sentiments, riposte-je. Je t’aime ! Il doit en être de même pour toi...
-Oui moi aussi, répond-t’elle, de tout mon cœur, seulement pas de la même manière...
-Il y a un autre homme dans ta vie, dis-je dépité, j’aurais dû m’en douter.
-Ce n’est pas cela, s’exclame-t’elle ! Simplement...
-Quoi simplement, la coupe-je ? »
Elle ne me répond pas. S’ensuit un long silence pendant lequel, pour la première fois, elle et moi n’échangeons pas un mot.
« Je, commence-t’elle... »
Encore blessé par l’échange que nous venions d’avoir, je détourne néanmoins la tête, l’intimant à continuer.
« Il y a quelque chose que je dois t’avouer. Que j’aurais dû te dire depuis longtemps déjà mais je n’ai jamais osé. Je ne voulais pas... Vous perdre. »
Je la regarde en face, toute ouïe, cherchant ses yeux avec une infinie douceur pour l’encourager à continuer.
« Je suis ta mère. »
Interloqué, je lui demande des yeux de reprendre croyant avoir mal compris.
« Je suis ta mère, biologique, rajoute-t’elle.
-Comment est-ce possible, m’exclamé-je hors de moi ? C’est elle qui m’a porté dans son ventre, pas toi ! Cela ne se peut pas, lâche-je à bout de souffle, comprenant tout à coup. »
Je m’effondre sur ma chaise. Elle se précipite et me tient la main. Les cheveux bruns d’une même teinte. Les yeux fuyants tous les deux quand quelque chose nous échappe. Ce petit tic de la langue lorsque la fatigue nous gagne. Ces grandes mains si caractéristiques des joueurs de pianos mais dont nous ne nous sommes jamais correctement servis, préférant en entourer le corps d’un être cher, avons-nous toujours aimé plaisanter. Tous ses petits détails... Oui cela fait sens, elle est ma mère. Mais alors comment cela se fait-il et surtout pourquoi ?
« Je crois que tu me dois des explications, proclame-je alors recouvrant mes esprits.
-Oui tu as raison, dit-elle en se relevant. »
Cette fois-ci, c’est elle qui a du mal à tenir sur ses jambes.
Plus tard chez ma mère, ma mère est assise sur le canapé, sa meilleure amie lui faisant face, dans un fauteuil, le regard dirigé vers le sol. Debout, je mets un cd dans le lecteur, ignorant les appels étonnés de ma mère qui ne comprend pas où tout cela va nous mener. Au moment d’appuyer sur le bouton de lecture, je me retourne et contemple mes deux mères pour la première fois. Deux femmes que j’aime et admire tout autant. Deux magnifiques femmes qui ont existé avant moi et que l’amour a su merveilleusement guider. Je souris. Prêt, je presse le bouton, j’enclenche le dénouement.
Des bruits d’ambiance s’élèvent alors puis deux voix se démarquent.
« C’est nous, s’exclamèrent-elles en chœur ! »
Etonnées mais pas moins curieuses, elles se taisent et se rasseyent attentives.
« Tu es né à l’aube, dit alors la douce voix de ma mère.
-Tu étais magnifique, complète celle de ma mère biologique, un vrai petit bout !
-Ma vue était floue, un mince rayon de soleil pénétrait dans ma chambre d’hôpital.
-Je t’ai serré dans mes bras, aussi fort que ton petit corps le permettait.
-Je n’attendais rien si ce n’est le réveil en douceur d’un court sommeil d’anesthésie qu’avait nécessité mon accouchement.
-Je me suis levée et t’ai promené dans les couloirs lumineux de l’hôpital. Tes petits yeux clignaient lentement de fatigue et ton sourire peuplait encore tes lèvres.
-Je te savais déjà dans mon cœur.
-Après un petit périple, j’ai trouvé la porte et l’ai ouverte. Je suis entrée dans la petite chambre que peuplaient quelques meubles sur lesquels trônaient des cahiers à dessins, des cahiers que je connaissais par cœur, sans leurs crayons. Et pour cause, ils étaient tous dans la main de leur propriétaire. Couchée sur son lit, dans un halot de pureté, ta mère t’attendait.
-Puis tu t’es posé contre mon cœur et celui-ci s’est mis à battre un peu plus vite.
-Contemplant le magnifique spectacle qu’offraient les deux êtres que je chérissais le plus au monde, j’ai su que tu étais au bon endroit et, profitant de ce qu’elle n’était pas assez consciente pour distinguer ma présence, je m’échappais. Dans les couloirs de l’hôpital qui menaient à ma chambre, j’ai su que j’avais fait le bon choix. Mon cœur s’est mis à battre un peu plus vite. »
Satisfait, je coupais l’enregistrement :
« Je pense que vous avez des choses à vous dire. »
Sur ce, je quittais l’appartement et les laissais entre elles, le passé et leur amour.
Ma mère biologique a toujours été amoureuse de ma mère. Depuis le premier jour, lors de leur rencontre au lycée. Elle trouvait cet amour honteux et n’osait l’exprimer de peur des réactions des autres d’abord puis de sa bien-aimée ensuite. Elles devinrent vite inséparables se confiant tout et jamais elle ne cessa de lui cacher ses véritables sentiments, se contentant de l’extraordinaire lien qui les liait toutes deux. Mais un jour, ma mère a rencontré un garçon. Elle en est immédiatement tombée amoureuse. Comblée, celle-ci se précipita pour tout compter à sa confidente, ne se doutant pas de la tristesse qu’elle allait provoquer en elle. Ma mère biologique, malade de désespoir, après avoir bu plus que de raison toute la soirée, fonça sur un coup de tête dans une boite de nuit pour se vider la tête et... se réveilla le lendemain avec une ovule fécondée dans le ventre. Elle ne s’en rendit pas compte dans l’immédiat, amnésique de sa folle soirée et trop occupée à se ronger les sangs de jalousie. Puis un jour, c’est ma mère qui tomba enceinte. Sa meilleure amie ne tarda pas à en être informée de même que son copain qui la quitta presque dans l’immédiat. Elle fut triste les premiers temps mais rechignait à avorter. Elle désirait cet enfant plus que tout, elle le sentait au fond d’elle-même : ce serait l’accomplissement de sa vie, preuve qu’elle n’aurait pas besoin d’un homme qui la quitte devant ses responsabilités en oubliant l’amour qu’il portait pour elle. Ma mère biologique incapable de gérer ses sentiments et la tristesse de sa tendre dût à nouveau se contraindre à cacher son amour pour les protéger et à assumer deux grossesses à la fois. Vite, elle repositiva et s’imagina élever conjointement leurs deux enfants, c’était un rêve qui s’épanouissait à mesure que son ventre s’arrondissait et qui la prenait tout entière. Elles avaient été toutes fécondées, comme reliées à deux semaines d’intervalles et accoucheraient dans le même temps. C’est ce qui se produisit : ma mère biologique me mit au monde et, quelques jours plus tard, ce fut ma mère qui se retrouva sur le lit blanc immaculé mais, à l’inverse de sa meilleure amie, entourée de chirurgiens et droguée d’anesthésie ne parvenant pas à donner la vie par voie naturelle et souffrant trop pour continuer éveillée. Son amie demanda aussitôt des nouvelles et... elle apprit le pire : son bébé était mort-né, elle n’aurait pas d’enfants. Tout son monde s’écroulerait. N’écoutant que son courage et sa passion, ma mère biologique prit la décision de faire de moi son fils et de s’accaparer l’enfant mort comme progéniture, acceptant de sacrifier une vie de mère, elle qui n’aurait sans doute plus l’occasion de donner la vie, par amour. Cela s’était avéré difficile mais j’étais rapidement devenu officiellement le fils de l’aimée de ma mère né trois jours après sa venue au monde.
Je suis né à l’aube. A l’aube de l’amour. A l’aube d’une renaissance. A l’aube de la vie. J’ai trouvé mes mères. Je suis heureux et surtout, grâce à mon expérience vitale d’enregistrement du son, j’ai trouvé ma vocation.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre attachante qui prône l'optimisme et l'espor ! Une invitation
à venir découvrir et soutenir “Didi et Titi” qui est en FINALE pour le Prix Faites
Sourire Catégorie Jeunesse 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/didi-et-titi

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Margot Swania · il y a
Avec retard certes mais plaisir j'irai découvrir votre texte^^
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Keith Simmonds · il y a
Merci infiniment, Margot !
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Margot ! Et aussi une invitation à venir découvrir "le lys des vallées" qui est en Finale pour le grand prix Automne 2018 ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees
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Utilisateur désactivé · il y a
Ce texte est plein d'espoir et il guide nos pas à travers l'amour.
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SakimaRomane · il y a
Un texte plein d'espoir :)
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Miraje · il y a
L'histoire d'une vie ... ! Et puis, l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ...
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Elena Hristova · il y a
C'est un grand avantage que d'être né à l'aube, votre personnage a vraiment de la chance, non seulement c'est un gage d'amour universel mais en plus il peut embrasser avec son âme sensible le monde entier!
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Margot Swania · il y a
C'est effectivement le message qu'il nous donne: l'amour et l'espoir guident le monde. Merci de partager cette vision!:)
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