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Je suis innocente

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Le jour où Davy Johanson, un inspecteur de Brooklyn, s’était présenté à mon domicile, je n'aurais jamais pensé que ma vie basculerait à jamais dans un enfer insoutenable. Le ciel vomissait des torrents de pluie et l'orage ne cessait de gronder de plus en plus fort. Absorbée par le tableau que je venais d'entamer pour combler ma solitude, je fus surprise d'entendre retentir la sonnette de mon appartement. Avec nonchalance, je me dirigeai vers la porte et l’entrouvris juste assez pour voir le visage de l'impromptu visiteur.

C'était un homme assez grand, au regard vif et au trait anguleux. Il brandit un badge et se présenta: "Mademoiselle Blackwell? Etes-vous Mademoiselle Blackwell? Bonjour, Davy Johanson, police de Brooklyn! Puis-je entrer?"

Je restai figée quelque seconde sur le pas de la porte, déboussolée à la vue du policier, puis je le fis entrer dans mon antre. Sans se soucier de ma présence, il s'avança lentement, jetant un coup d’œil furtif dans la pièce avant de se retourner vers moi. Il me fixa longuement d'un air grave. Sans trop comprendre pourquoi, je sentais mon cœur battre à tout rompre dans ma poitrine. Il me semblait qu'il allait éclater. Pourquoi ce policier me regardait-il ainsi? Qu’allait-il donc m'apprendre?

La peur d'entendre une effroyable nouvelle me paralysait. Le regard pénétrant et incisif de l'inspecteur Johanson me déstabilisait. J'avais l'impression d'être mise à nue, disséquée comme lors de ses expériences de biologie. Je m'efforçais à rester lucide puis je toussotais exagérément, regardant le policier d'un air interrogateur.

Celui-ci me demanda, pire, m'ordonna de le suivre sans faire de résistance. Trois jours de cela, une bagarre, suivie de coups de feu, avait été signalée par des voisins. Le locataire du troisième étage, avec qui j’avais eu une altercation le jour des faits, était porté disparu. Des traces de sang et de nombreuses empruntes, dont les miennes, avaient été retrouvées dans le hall de l’immeuble. Sans aucune fausse dissimulation, l’inspecteur Johanson me regarda et déclara que j'étais le suspect numéro un. Abasourdie par cette déclaration, je suivis le policier tel un mouton que l’on menait à l’abattoir. Je ne comprenais pas pourquoi on me soupçonnait. Arrivée au commissariat, je restais muette et regardais tour à tour les policiers qui se tenaient près de moi. Je me sentais déboussolée, oppressée par cet horrible coup de massue que je venais de recevoir.

A moitié remise de mes émotions, je répondais à l'interrogatoire des inspecteurs, clamant mon innocence, pleurant, les suppliant de me croire. Je n'avais rien à voir avec cette disparition. J'étais incapable de faire du mal à qui que ce soit. Je n'étais qu'une paisible artiste-peintre de Brooklyn, une ancienne junkie certes, mais juste une jeune femme qui désirait plus que tout se repentir et vivre en faisant de la peinture. J'essayais de plaider mon innocence, implorant l’inspecteur de me croire, mais peu importait ce que je disais, leur idée était déjà faite et je me fatiguais en vain. A leurs yeux j'étais coupable ; mes empreintes sur les lieux le confirmaient, tout comme cette altercation qu’on leur avait rapportée.

Après trois longues heures d'interrogatoire, de tortures morales, je fus empoignée sans aucun ménagement et jetée manu militari dans une cellule sombre et grise, recouverte de moisissure.
Mon monde venait de s'écrouler comme un vulgaire château de carte. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. J'avais été junkie autrefois mais cette époque était révolue depuis fort longtemps. Et voilà que je me retrouvais dans ce trou à rat, accusée de meurtre et présumée coupable, pour un crime que je n’avais pas commis. J’avais l’impression que le passé me rattrapait bien malgré moi. J’étais fatiguée moralement, abasourdie, perdue, décontenancée par le rappel de ce honteux souvenir en plein interrogatoire. Une vague d'incertitude et d'incompréhension envahissait tout mon être. J'étais submergée de doutes, de désespoir, de haine. Je criai mon innocence, suppliai pour qu'on m'écoute jusqu'au bout, mais toutes mes tentatives restèrent vaines. Chacun de mes efforts pour clamer mon innocence se heurtait à un mur blindé où rien ne semblait filtrer. Dégoûtée et lassée par tous ces événements, je finis par m'endormir d'un sommeil léger.

Je me réveillai endolorie, une terrible migraine martelant mon esprit encore embrumé par ce ramassis de mensonges, par cette conspiration. Je relevais lentement la tête à la recherche d’un espace ouvert sur le monde extérieur. J’étouffai, j’asphyxiai, enfermée dans cette minuscule pièce. Perdue dans mes pensées, je vis un homme tout vêtu de noir s'avancer vers moi.
"Bonjour M. Blackwell. Je suis votre avocat M. Androvsky. On m’a désigné pour plaider votre cause lors de l'audience qui se tiendra prochainement, mais pour cela il vous faudra évidemment me dire tout ce que vous savez sans AUCUN MENSONGE, dit-il d'une voix qui se voulait solennelle.
-Je suis innocente! Clamais-je sans réfléchir. Je n'ai jamais commis de meurtre! Tout ceci n'est que pure invention de leur part. Je peux expliquer pourquoi on y a trouvé mes empreintes!!! J'habite dans cet immeuble depuis près de trois ans et j'emprunte toujours le même chemin, toujours! Les traces de sang ont été retrouvées à l'endroit précis où je passe mais ça ne veut pas dire que je suis l'assassin! Si vous regardez de plus près, vous verrez, il n’y a pas que mes empreintes sur les lieux ; il y a ceux des voisins aussi ! Ils disent que j’ai eu un différend avec le voisin du troisième, c’est vrai, je ne le nie pas ! Mais c’est parce qu’il... parce qu’il est un gros pervers. Il a tenté de... c’est pénible d’en parler mais il me harcelait. J’ai bien prévenue la police. Mais ils se sont contenter d’enregistrer ma plainte comme une simple banalité. Et maintenant.... Maintenant on me demande où est ce gros porc mais... je ne peux pas répondre à leur question... Je ne sais pas où il se trouve ! JE SUIS INNOCENTE!!! JE SUIS..."

Tout s'embrouilla dans ma tête. Une masse froide et rugueuse vint s'abattre sur ma tempe. Le coup de matraque m’accabla. Du sang ruissela lentement le long de ma joue, je me sentis faiblir. Je chus et heurta le sol humide et poisseux de la cellule. Je perdis connaissance. Pendant des heures et des heures, je divaguai. Je me revoyais à Prospect Park. Je positionnais mon chevalet, préparais mes pinceaux, mélangeais quelques palettes de couleurs. Puis, comme transcendée, je commençais à peindre, le regard jonglant entre la toile et le lac entourant Duck Island. C’était le printemps. Les oiseaux gazouillaient, une douce lumière baignait les pourtours du lac et, comme toujours, il fallait que j’immortalisasse ce moment. C’était une manie chez moi de m’émerveiller devant une belle lumière et de capter ce moment féérique. C’était l’hiver. De gros flocons de neige commençaient à recouvrir les rues. Prospect Park s’était paré de son beau manteau blanc. Puis, le temps changea radicalement. Des feuilles ocres se mirent à virevolter dans tous les sens. Mon chevalet apparut à mes côtés, muni d’une toile blanche prête à l’utilisation. Mes pinceaux, vite ! J’attrapai mes baguettes magiques, je tâchai la toile d’ocre, d’or, de rouge...

Je me réveillai quelques jours plus tard, dans une chambre d’une blancheur effroyable. L’éblouissante lumière qui y pénétrait offusquait mes sens. Je me levai lourdement du lit étroit où l’on m’avait couché et marchai en dérivant légèrement jusqu’à la porte. Haletante, j’entrouvris la masse de fer blanc et je suivis avec peine le couloir menant vers l’extérieur. En quelques secondes, une horde de gardien m’entoura et m’entraîna dans une cellule assez isolée. Stupéfaite, je regardais l’immense pièce azurée et le lit, recouvert de draps blancs comme neige, qui s’y trouvait. Non loin du magnifique lit, se dressait une table basse en ébène qui le séparait d’un petit canapé. Près du petit sofa en satin rosé étaient posés des livres de toutes sortes et un chevalet. Un mince sourire égaya subitement mon visage, et, me retournant avec nonchalance, je m’enquis à lancer au gardien: «Je rêve où on m’offre une chambre de ministre, enfin c’est quoi ce délire? Je suis prisonnière, non?»
Le gardien, un dénommé Eusébio, me regarda avec un sourire malicieux. Il m’expliqua que cette cellule m’avait été attribuée le temps de ma convalescence, à la demande de mon avocat. Celui-ci avait signalé auprès des autorités compétentes les conditions déplorables dans lesquelles se trouvaient les détenus. Surprise, mais pas mécontente, je me dirigeai lentement vers mon lit et m’y laissai tomber de toute ma masse. Un sentiment de bien-être s’empara soudainement de moi et, pour la première fois depuis plusieurs semaines, un sourire apaisé illumina mon visage amaigri.

J’ouvris lentement mes yeux. La douce lumière du soleil baignait mon visage encore blêmi par ces jours loin des rayons chaleureux de l’astre d’or. Je restais enveloppée dans la tiédeur des draps de coton blanc, me remémorant mon enfance en Louisiane, mon adolescence près de l’Hudson et ces dernières années passées dans mon petit appartement de Brooklyn. Il me semblait que tous ses moments étaient lointains désormais. Je refermais lentement les yeux, m’imaginant dans la petite barque d’oncle Mike, le chant des oiseaux s’élevant gaiement dans l’air tiède de ces magnifiques matins près du Mississippi. Je regardais le ciel bleu, les mains en visière lorsque j’entendis une voix qui se voulait affectueuse m’appeler.
«Mademoiselle Blackwell! Mademoiselle Sélène Blackwell... votre avocat est arrivé! Il veut vous voir! Réveillez-vous, mademoiselle!»

Je me réveillai en sursaut, surprise de voir le gardien près de moi. Eusébio me regarda avec bienveillance et m’informa de la visite de mon bâtonnier et de l’avancement du procès. Apeurée, je me traînai jusqu’à la petite pièce annexe qui servait de salle de bain. Je me lavai le visage, me regardant dans le petit miroir qui y était entreposé. Le reflet que me renvoya le tain me donna un haut-le-cœur. Ma physionomie avait changé. Mon faciès s’était considérablement amaigri, et je supposais qu’il devait en être de même du reste de mon corps. A la fois écœurée et attristée par la misérable image qui s’ébauchait dans la glace, je me détournai rapidement et m’habillai. Lorsque je fus prête, je me dirigeai vers la porte et demandai au garde de me conduire auprès de mon avocat. Celui-ci m’accueillit avec un large sourire et m’annonça qu’il envisageait la plaidoirie qui allait avoir lieu avec confiance. Je souris légèrement, espérant, priant intérieurement pour que cela ne soit pas juste un rêve.
Le temps passa rapidement et l'heure du procès arriva à grand pas. Assise dans le box des accusés, je n'osais affronter du regard toutes ces personnes entièrement vêtues de noirs dont les yeux ,tels des fusils prêts à tirer, étaient braqués sur moi, épiant mes moindres faits et gestes, le moindre signe qui pourrait me trahir, me perdre à tout jamais. Je me sentais semblable à un animal en cage, apeurée, cherchant du regard, en prenant soin de toujours garder la tête basse, un sourire chaleureux, un visage bienveillant qui saurait me réconforter. Soudain, je croisais le regard de maître Androvksy. Il m'adressa un sourire rassurant puis commença à plaidoyer.

Trois heures ! Cela faisait trois heures que l’on débattait à propos de mon sort, étalant chaque argument qui me désignait coupable, les contrant un à un, émettant des hypothèses et des théories totalement farfelues. Mon cœur cognait à tout rompre dans ma poitrine, l’oxygène commençait à me manquer, tout se chamboulait dans mon esprit, les voix de l’assemblée semblait se muer en un terrible raffut, les visages devenaient flous, se changeant en figures informes, abstraites et grisâtres. Mes jambes commencèrent à flancher. Une douleur atroce tiraillait mes intestins. Le goût âcre du sang se déversa lentement dans ma bouche. Je luttai pour ne pas m’écrouler et me redressai afin de me tenir raide comme une statue. Figée par la douleur grandissante, j’écoutais, totalement étrangère et imperméable, la suite du procès. Chaque intervention relevait, à mes yeux, d’une étrange scène de mélodrame où des voix tantôt houleuses, tantôt apaisées, s’entremêlaient pour former une complainte harassante et étouffante. Du rouge me montait aux joues, la douleur me consumait peu à peu devenant de plus en plus insupportable. Puis, un étrange mugissement retentit dans la salle, l’assemblée se leva et, le juge, un homme d’un âge avancé et aux traits enfantins, me fit signe d’approcher. Je me levais tel un automate et avançait d’un pas saccadé, légèrement secouée par des spasmes qui faisaient trembler mon frêle corps. Non, hors de question pour moi de passer pour une jeune femme fragile. J’essayais, tant bien que mal, de redresser les épaules et d’avoir une démarche assurée. La voix nasillarde du juge se fit entendre.

« Mademoiselle Sélène Blackwell, compte tenu des faits avancés et du manque de preuves souligné... »

Je n’eus pas le temps d’entendre la suite de la sentence. Mes jambes tremblotantes avaient cédé et je m’étais retrouvée au sol. Le sol froid engourdissait mon visage endolori. Je clignais des yeux avant de m’enfoncer lentement dans l’inconscience. Une étrange clarté semblait m’envelopper. Mon cœur s’emballait tel un cheval lancé au triple galop. Autour de moi, une tumultueuse cacophonie semblait recouvrir le flot de mes pensées. Je sentis mon corps s’élever, des mains me porter. De lointains murmures me parvenaient. Des rires, des pleurs, des éclats de voix ? Je n’arrivais pas à me concentrer sur ces bruits et me laissais choir dans le noir complet.

Dix coups assourdissant retentirent. Je me réveillai en sursaut. L’esprit encore embrumé, le regard hagard, je scrutai autour de moi, anxieuse. Deux autres coups résonnèrent et je me calmai. Ce n’était que l’horloge du salon. Et je n’avais jamais été en prison. Et encore moins au tribunal. Ce n’était qu’un affreux cauchemar. Je me redressai rapidement, glissant mes doigts dans mes cheveux pour les remettre en ordre. Me glissant jusqu’aux persiennes, je les écartai fébrilement de l’index et vérifiai si la rue était déserte. Pas le moindre mouvement à l’extérieur. Je me remémorai la visite impromptue de cet inspecteur, Davy Jonhanson. Non, il n’y avait aucune preuve. D’ailleurs, à part m’informer de ce meurtre au bas de l’immeuble, je n’avais pas été inculpée. Je soupirai profondément et passai un long imperméable noir. Refermant la porte, je crus apercevoir un mouvement près de l’escalier. Me surveillait-on ? Je secouai la tête et m’engouffrai d’un pas rapide vers l’ascenseur. Peu importe qui cela pouvait être, je serais en bas avant.

Dans le hall de l’immeuble, le faible éclairage grésillait, illuminant l’endroit par intermittence. Un dernier regard pour m’assurer que je n’étais pas suivie. Direction Prospect Park et, plus particulièrement, son lac. Une fois n’étant pas coutume, je ne m’attardais pas sur la route et longeais d’un pas rapide Ocean Avenue. Au bout de dix minutes, je me retrouvai à l’intersection d’Ocean et Park Side Avenues. J’empruntai l’entrée la plus proche, non sans une dernière vérification par-dessus mon épaule. Personne. Déterminée, je m’avançai dans la fraicheur de la nuit, me dirigeant vers les berges du lac, près de Duck Island. Munie d’une lampe-torche, j’analysai minutieusement les alentours. La terre avait été retournée. Une immense sécheresse prit possession de ma gorge. Le sol se déroba sous mes pieds et je flanchai, des fontaines de larmes dévalant les pentes asséchées de ma joue. Mon cauchemar allait devenir réalité, à une exception près.
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