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Je ne veux plus regarder passer les trains

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Je regarde souvent passer les trains. Comme les vaches. Du moins, c’est ce qu’on raconte. Que les vaches regardent passer les trains. En fait, moi qui les observe souvent, les vaches, je peux vous dire qu’elles ne regardent pas tout le temps passer les trains. Bien sûr, le bruit des roues métalliques sur les rails leur fait parfois tourner la tête. Comme moi. Comme n’importe qui. Mais autrement, pendant les chaudes journées d’été, elles se regroupent à l’ombre du grand chêne, au coin sud de la parcelle, à l’opposé de la voie ferrée. Ou alors elles regardent du côté du chemin, là où le fermier viendra les chercher.

Moi, j’ai du temps pour regarder, les vaches comme les trains. Il faut dire que je viens souvent jardiner ici, sur cette parcelle située tout contre la voie ferrée. Alors quand je me repose d’avoir bien bêché, ratissé, arrosé, j’ouvre mon petit pliant et je vais m’asseoir contre le mur de la cabane, ou près de la haie, là où il y a un peu d’ombre. Et je m’arrête souvent pour reposer ma jambe. Cette jambe qui a tant souffert. Au point où j’en suis, je suis obligé d’expliquer pourquoi je jardine souvent ici. Il y a une dizaine d’années, j’ai eu un grave accident. Je travaillais comme électricien... perché en haut d’une échelle pour dépanner une ligne électrique endommagée par la chute d’un arbre, un jour de tempête. Et puis, le tournis, un malaise, trop d’heures de travail d’affilée, le vent chaud de fin d’après-midi, un faux mouvement, un outil qui va tomber et le geste stupide pour le rattraper... le pied qui glisse... et la chute. Les fractures multiples, le genou désarticulé... des semaines d’hôpital, des mois de rééducation, et l’impossibilité de reprendre mon travail.

Après : la traversée du désert, ou du tunnel, appelez ça comme vous voulez. Moi je tournais en rond dans l’appartement, je commençais à devenir fou, à boire, à être violent. C’est là que ma femme, Mariette, a eu son idée. Elle avait entendu dire qu’un de nos voisins louait une petite parcelle de terre ici, pour cultiver ses légumes. On est venus ensemble, et j’ai tout de suite aimé cette idée. Me retrouver en plein air, moi qui avais toujours travaillé dehors. Et surtout, faire quelque chose d’utile, m’occuper. J’ai retrouvé ma fierté. Récolter des belles salades pommées, des radis croquants, des fraises parfumées... Bien sûr il a fallu que j’apprivoise ma jambe, que j’adapte mes mouvements. Peu à peu j’ai trouvé les bons gestes. Mais en contrepartie, je dois me reposer souvent. Et c’est pour ça que j’ai le temps de regarder les vaches et les trains.

Et le fameux jour de l’accident du petit Jean, j’ai tout vu. C’est ce que j’ai dit aux gendarmes quand ils m’ont interrogé. J’ai entendu le train s’arrêter juste devant les parcelles maraîchères, alors j’ai arrêté de sarcler. Et j’ai vu la porte du wagon s’ouvrir, et puis le gamin tomber par cette porte. Une ou deux minutes plus tard, un homme, à cette même porte, s’est mis à crier, il a sauté sur la voie, s’est précipité vers le petit bonhomme qui venait de tomber. Son père, j’ai pensé. Le petit, au début, tout le monde a cru qu’il était mort. En fait, il avait perdu connaissance, il s’était juste cassé la jambe et fait une vilaine blessure à la tête. Mais il s’en est sorti, heureusement. Voilà, messieurs les gendarmes, ce que j’ai vu. Et le père poussait des grands cris, appelait à l’aide. Voilà, je vous ai tout dit. Non, messieurs les gendarmes, avec ma jambe folle, moi, je n’ai pas pu escalader le talus de la voie ferrée, pour aller porter secours au petit.

Ça, c’est ce que j’ai expliqué aux policiers. Mais je ne leur ai pas tout raconté. Je ne leur ai pas dit que le petit garçon n’était pas tombé tout seul du train. J’ai vu l’homme derrière lui, l’homme qui a ouvert la porte du train, et qui a poussé le petit. Je n’en croyais pas mes yeux... Pousser un enfant sur la voie, c’est insensé ! Ce que je n’ai pas dit non plus aux gendarmes, c’est que l’homme m’a aperçu, juste après la chute de l’enfant. Alors il a sauté du train, a jeté un regard sur le gamin, et puis a dévalé le talus jusqu’à moi. Il m’a juste dit : « le petit, il est tombé tout seul du train. Vous avez bien compris : il est tombé tout seul parce que la porte était mal fermée et s’est ouverte quand le train a freiné ». Moi je restais pétrifié, je n’arrivais même pas à répondre quoi que ce soit. L’homme a fait demi tour, et puis il s’est ravisé, il a mis la main à la poche arrière de son jean, a sorti une liasse de billets qu’il a glissée dans la poche de ma chemise. Et il est remonté sur le talus pour aller pousser des cris et appeler à l’aide près du gamin. Moi je tâtais ma chemise, toute gonflée par les billets.

Après, l’ambulance est arrivée pour emmener l’enfant, et puis la police bien sûr. Ensuite on m’a interrogé. Vous êtes le seul témoin oculaire, m’ont dit les gendarmes. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas parlé de ce que j’avais vraiment vu. Aujourd’hui encore, je n’y comprends rien. Pourquoi un homme pousse-t-il un enfant sur la voie ? C’est le premier mystère. Tentative de meurtre d’un enfant, comment est-ce possible ? Je ne comprends toujours pas non plus pourquoi il a fait stopper le train, s’il voulait vraiment tuer le gamin. Parce que le train ne s’est pas arrêté par hasard. J’ai lu le lendemain, dans le journal local, que le signal d’alarme avait été tiré. Et après, pourquoi l’homme a-t-il fait tout ce bruit à côté du petit ? Il aurait pu prendre la fuite, au lieu de rester là. Un remord, peut-être ?

Et l’autre mystère, bien sûr, c’est pourquoi je n’ai pas parlé. Évidemment j’avais les billets dans ma poche, mais face à ce crime – car il faut bien appeler cela un crime –, ça n’avait pas de poids. Alors pourquoi ? Le pire, c’est que cet argent, je n’ai jamais pu en profiter, parce que Mariette, ma femme, elle se serait posé des questions, et elle m’en aurait posé ! Je ne pouvais pas brusquement sortir de ma poche plusieurs centaines d’euros sans dire d’où ils me venaient. J’ai dû les cacher. Je ne pouvais même pas changer ces gros billets de cent euros en petites coupures, parce que dans le village, on se serait demandé d’où je les sortais, ça aurait fait jaser, et ça serait forcément venu aux oreilles de Mariette. Et voilà, j’ai protégé un criminel sans raison, puisque je ne le connais même pas, et sans intérêt pour moi, puisque je ne peux rien faire de cet argent.

Alors peut-être que je n’ai pas dit toute la vérité parce que moi aussi, un jour, j’ai fait quelque chose de moche. À cette période où je devenais violent, un soir, j’ai frappé Mariette avec un couteau. Ça a été la seule fois, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’avais bu, j’étais à bout, et je l’ai frappée. Au visage. Sur la joue. Je ne sais même plus pourquoi je l’ai frappée, ni pourquoi j’ai visé sa joue. Elle s’est débattue et la lame a glissé : une longue entaille de l’oreille jusqu’au menton.

Depuis elle a une grande cicatrice. C’est dur pour une femme. Mais elle n’a jamais parlé. Moi je pensais qu’elle allait porter plainte. Mais non. Je crois qu’elle a raconté à ses collègues qu’elle s’était blessée sur une branche d’arbre qui dépassait d’une haie. Je ne sais pas pourquoi elle n’a pas porté plainte. Elle aurait pu. Peut-être qu’elle aurait dû. Peut-être que j’aurais dû parler, moi aussi.

Le mystère de l’accident du petit Jean n’a jamais été élucidé. Et moi, depuis, je ne veux plus regarder les trains qui passent. Mais en fait, je ne peux pas m’en empêcher, quand j’entends le fracas qui se rapproche, je tourne la tête vers la voie ferrée. Ensuite, j’observe les vaches, de l’autre côté, et je me demande : qui sait ce qu’elles en pensent, elles qui ont tout vu ? Qui sait ce qu’elles raconteraient, si elles pouvaient parler ?

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Image de Printemps 2018

199 VOIX

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Marie · il y a
Heureusement, tu ne regarderas plus les autres trains en attendant ton train pour G !!!!! Mais ta nouvelle est très vivante et bien tournée...
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Françoise Mornas · il y a
Merci Marie !
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Wiam Assellalou · il y a
Bravo, c'est magnifique, j'ai adoré
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Françoise Mornas · il y a
Merci à vous !
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Louise Calvi · il y a
Dur de vivre avec sa conscience qui vous taraude
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Françoise Mornas · il y a
Merci à vous. Le personnage principal est en effet aux prises avec sa conscience, lui-même se demandant pourquoi il a agi comme il l'a fait...
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Charlette · il y a
Lecture agréable à travers les yeux de ce personnage tout en ambiguïté. Du mystère et du bon.
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Françoise Mornas · il y a
Merci de votre vote et de votre commentaire. L’ambiguïté et le paradoxe font souvent partie de l'âme humaine capable du meilleur et du pire, avec la "part d'ombre" de chacun...
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Phil · il y a
Une curieuse histoire parsemée de rebondissements et d'interrogations. Un style agréable et précis offrant une lecture facile. J'ai bien aimé.
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Françoise Mornas · il y a
Merci Phil !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
On tremble pour l'avenir de ce petit garçon tout en espérant que deux accidents sembleraient trop étranges. Il y a quand même une morale dans le fait qu'il n'a pas pu profiter de son argent.
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Narf · il y a
Un bien beau récit même s'il révèle certaines zones d'ombre des êtres humains. Une chute imprévue. Je vote.
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Pat · il y a
Histoire morale ou pas ? A chacun d'en juger ! Si vous aimez les tankas, je vous invite à lire, "Contemplation".
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Miraje · il y a
Une narration subtile pour un dilemme entier où chacun peut trouver sa justification.
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Gouelan · il y a
L'écriture est très fine.
Pour une histoire sordide.
Jaime ce contraste qui nous fait entrer dans la tête du personnage.
Tout n'est pas noir ou blanc.

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Françoise Mornas · il y a
Merci Gouelan de votre vote et de votre commentaire.
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