Je ne te lâcherai pas

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En compétition

Bancal c'est pas grave, bancal c'est très bien  [+]

Image de Été 2020

La tête posée sur son oreiller, Adélie se concentre sur les chiffres lumineux de son réveil. 4 h 36. Si elle pense très fort à l’heure, alors peut-être qu’elle oubliera la douleur. Elle ferme les yeux et laisse échapper des larmes discrètes et silencieuses.
Dans l’obscurité, elle se touche les doigts, comme si elle comptait ses phalanges. Elle les tâte doucement et constate l’étendue des dégâts. Elle a 87 ans. L’arthrite de ses mains est depuis plusieurs années son réveil matin.
Elle se lève, comme après un passage de tracteur sur ses os. Elle enfile son peignoir à rayures violettes et blanches et ses chaussons Hello Kitty qu’elle traîne depuis une éternité. Elle boite, son pas est aussi assuré que celui d’un bébé qui apprend à marcher. Elle contourne le canapé du salon, où une chevelure grisonnante emmitouflée ronfle paisiblement, au son d’une chaîne d’informations 24 h/24. Elle jette un regard de dépit à la télévision, qu’elle n’éteint pas, pour ne pas réveiller son mari.
Après un passage rapide aux toilettes, elle fait couler du café, et mets du pain à griller. Elle s’assied sur le tabouret du bar. Il est trop haut pour son corps endolori, mais elle tient à continuer, pour se prouver qu’elle n’est pas en si mauvais état. Elle prend son petit-déjeuner. L’odeur du café chaud, la confiture de papaye, et le beurre qui fond légèrement sur le pain croustillant. Elle a 53 ans.

Elle pousse la baie vitrée, et va saluer ses plantes, les féliciter d’avoir poussé, d’avoir fleuri. Le soleil n’est pas encore chaud. Elle arrose précautionneusement chaque plante. Elle touche la terre avec attention, vaporise juste le nécessaire. Les minutes s’étirent, la promenade est douce.

Son mari se lève, vient boire son café sur la terrasse. Et dans un silence coutumier, il s’approche d’elle et l’enveloppe de ses bras. Adélie a 30 ans.

La détente, c’est fini. Elle doit s’activer. Il y a la vaisselle à faire, et le repas du midi à préparer.
La marmite est lourde, elle la saisit d’une main comme pour se tester. Son poignet manque de flancher, mais elle tient bon. Elle caresse, gratte, et frotte. Il y a des taches tenaces dans l’évier, et ce ne sont pas ses articulations mal en point qui l’arrêteront. Elle frotte. La douleur est déjà là de toute façon. Elle frotte. Personne ne le fera si ce n’est pas elle. Elle frotte. Elle peut encore. Elle frotte. Heureusement qu’elle est là, pour frotter.
Victor pose sa main sur celle d’Adélie, toute fraîche, pleine de savon.

« J’ai presque fini ! » répond-elle au regard de son mari.

Il l’embrasse sur la joue et descend au potager.

Elle étire ses lèvres fines en un sourire franc. Elle reste quelques secondes immobile à imprimer l’instant.

C’est bientôt l’heure d’aller au marché. Adélie n’y va jamais trop tôt, ce serait idiot une sortie sans ce doux soleil. Elle n’y va jamais trop tard, il y a beaucoup trop de monde, de bruit, d’odeurs de transpiration mêlées à celles des fritures. Huit heures, c’est bien.

C’est pas une mince affaire, le marché. C’est déjà pas une mince affaire de marcher. C’est tout un processus. Elle a de la chance, elle se le dit souvent, que cela tombe chaque fois samedi, car se réhabituer ressemblerait à une reprogrammation.

Se déshabiller est une épreuve plutôt facile, aujourd’hui. Elle apprécie. Elle met un peu de musique, elle se voit même danser. Mais elle se voit juste. C’était une autre vie. Elle conjugue chacune de ses passions à l’imparfait : elle aimait danser, elle aimait écrire, elle aimait lire. Elle sait que c’est elle qui a laissé faner tout ce qui la faisait vibrer.
Au nom de l’amour, au nom d’une majuscule. Édith avait raison, le monde entier peut bien s’écrouler.

La musique est une parenthèse enivrante, elle chante par dessus le bourdonnement de ses oreilles. Pas trop, parce qu’après elle se fait mal à la gorge.

Adélie a arrêté de comptabiliser ses douleurs. Le diagnostic est tombé depuis des années. Fibromyalgique. Mais elle se perçoit toujours telle une malade imaginaire dans le regard des autres. Même celui de Victor. Surtout le sien. Il est le prisme de sa vie et le temps n’a fait qu’exacerber ses peurs paniques.

Elle se frictionne la peau énergiquement, faisant fi de de ses articulations défaillantes. Elle se donne du courage, et se fatigue tout à la fois. Elle se sent bien, régénérée. Elle a 53 ans. Elle croise son reflet dans le miroir. Elle a 128 ans. Elle s’habille, et se pomponne. Elle met de la vanille dans son cou. Elle est prête. Elle a 87 ans.

***


— C’est un peu salé… commente Victor en remuant sa fourchette… Mais comme les grains n’ont pas trop de goût, ça compense…

Adélie lui adresse un regard noir, presque aussi long que le temps qu’elle a mis à préparer le plat.

— Mais le riz est bien cuit !
— Trop ?
— Non, bien, j’ai dit bien…
— La prochaine fois, tu cuisineras !
— Adélie…
— Lâche-moi !

Elle s’essuie la bouche nerveusement et débarrasse son assiette.

Elle se dirige vers le canapé et disparaît sous les couvertures. Elle ferme les yeux pour ne plus avoir à parler. Et crispe ses mains de colère. Elle fulmine intérieurement.
« Jamais content, celui-là. J’ai beau me casser en quatre, rien à faire… et lui passe son temps dans son potager en carton. Une façon de me fuir, de toute façon je le comprends, qui voudrait d’une folle complètement brisée ? Pourquoi est-ce qu’il reste, bon sang, qu’il me fiche la paix... »

Victor soulève les couvertures. Elle écrase ses yeux dans le pli de son coude.

— Adélie…
— Je dors..
— J’ai une surprise…
— Tu as engagé une cuisinière pour ce soir…
— Arrête un peu d’accord ? Je suis désolé. Tiens, regarde…

Il lui tend une feuille imprimée, qu’elle peine à lire.

— Tu as toujours voulu aller en Inde, je nous ai pris des billets.
— Mais t’es complètement malade !
— De rien !
— Victor, mais réfléchis, bon sang, deux vieux comme nous, je suis déjà un boulet à tes chevilles ici, je vais faire quoi là-bas… pourquoi maintenant ? Pourquoi est-ce que tu m’as pas emmené avant quand je pouvais encore faire pipi sans me tenir aux murs ? Pourquoi est-ce qu’on a fait cette maison dix fois trop grande pour nous... Pourquoi tu m’offres ça maintenant...
— C’était ton rêve.
— C’était, oui. Et je l’ai abandonné. Avec ma dignité.
— Ne dis pas ça Adélie.
— Avec la découverte de ta maîtresse. Avec les années de solitude. Avec… je continue ?
— Tu ne me pardonneras donc jamais…
— Mais va-t’en, tu vois pas que je suis qu’une loque… je peux même plus tenir debout plus de trente minutes… comment tu peux me supporter ? Va-t’en, tu peux encore trouver le bonheur… vas-y tout seul si tu veux, l’Inde n’est plus mon rêve.

Face à ce monologue de questions qui n’attendent aucune réponse, Victor se tait. C’est la seule chose à faire. Il a arrêté de combattre les certitudes d’Adélie, depuis bien longtemps. Il replie le billet d’avion et le pose sur la table.

***

Aéroport de Koshi, Kerala.

Adélie se hisse hors du siège de l’avion, et soupire d’exaspération.

— C’est notre dernier voyage, ma chérie.
— Le mien en tout cas c’est sûr.
— Je ne te lâcherai pas Adélie, même si je sais ce que tu voudrais, je compte bien passer la fin de mes jours à tes côtés.

Adélie ne veut pas parler, elle sait que ses doutes et sa fatigue parlent plus vite que son cœur. Elle veut juste poser ses bras autour de son cou, s’approcher encore mieux du regard de son tendre aimé. Mais elle perd l’équilibre, il la rattrape. Elle sait qu’elle a toujours pu compter sur son aide. Mais ici, pour leur voyage de rêve, elle ne veut plus qu’il l’aide. Juste qu’il l’aime.


La rencontre est cacophonique. L’Inde est grandiose, tumultueuse, multiple, décadente, un brouhaha de couleurs et de parfums. Les superlatifs se marchent dessus. Les Indiens les interpellent souvent. À part les sourires, tout est marchandable.

Les circuits touristiques l’épuisent un peu. Aucune position n’est la bonne assez longtemps. Et elle ne voit pas ce qu’elle voudrait réellement. Adélie s’efforce de faire bonne mine malgré les douleurs qui l’irradient. Elle est heureuse, elle est heureuse rien que de voir dans les yeux de Victor le bonheur de lui avoir réalisé son rêve à elle.
C’est seulement maintenant qu’elle réalise. Lui aussi a vécu à travers son prisme. Et s’il est encore là aujourd’hui, alors qu’il aurait pu partir cent fois, c’est qu’à sa façon, et avec ses maladresses, il l’aime. Il l’aime d’un amour à mille lieues de ce qu’il était avant.

Le reste du séjour, elle veut le passer à sa façon. Bien loin des hôtels. Et ils rencontrent l’autre Inde, luxuriante. Celle des plantations de thé de Munnar, les Cascades d’Athirappilly. La médecine alternative, l’ayurveda. Les backwaters, les rizières à perte de vue. Les cocotiers, le gingembre qui sèche au soleil.

Aussi loin que son corps lui permet, Adélie goûte à toutes les richesses de Kerala. Et bien souvent, grâce à son sens de l’émerveillement, Adélie a 10 ans.

On est dimanche après-midi. Demain, c’est le retour à la réalité. Réalité augmentée d’incroyables souvenirs, mais réalité tout de même. Il est 13 h. C’est bête, elle n’y pensait même plus. Elle a l’habitude depuis des années de s’absenter pendant la sieste de quatre heures de son Victor. C’est son temps pour aller sur l’ancienne aire de jeux juste à côté de chez elle. Elle fume une ou deux cigarettes. Elle écrit un peu. Le plus souvent, ces derniers temps, elle y allait, mais ne faisait plus rien. Comme un rendez-vous avec elle-même, qu’elle ne peut plus laisser tomber.

Il est 13 h et Inde ou pas, Adélie veut s’offrir ce petit moment. Elle pense un instant à saisir son paquet de cigarettes, mais avorte son geste. Elle quitte le petit bungalow, dans un silence approximatif, salue l’aimable maîtresse des lieux et part en quête d’un endroit paisible.

Elle se balade péniblement, mais le panorama est incroyable. Elle aperçoit un arbre énorme, au tronc tortueux, qui ressemble à un manguier. Ses fleurs blanches sont délicates. Les fruits nombreux sont encore verts. Elle décide d’en cueillir quelques-uns pour les partager avec Victor quand ils seront mûrs. Elle finit par rentrer le retrouver.

Adélie ouvre un des fruits. Mais la chair fibreuse ne lui fait pas envie. Elle décide de se renseigner à l’accueil des bungalows. Sa découverte est stupéfiante. On lui explique, elle ne comprend pas tout en anglais, mais l’essentiel est là.
L’arbre à suicide. Graines très toxiques. Utilisés pour des pesticides bio. Surtout ne pas manger. Mortel. D’où le nom.

Elle se précipite au bungalow en priant pour que Victor n’ait pas goûté le fruit. Elle le rejoint à temps.

Elle jette les fruits, sauf un qu’elle cache dans son sac a main. Pour le souvenir.

Le reste de l’après-midi, Adélie et Victor font la sieste ensemble. Ni crapuleuse, ni réparatrice.
Adélie tente de se lever, et son corps lui assène de vives douleurs. Son âge lui revient en pleine figure. 87 ans.

Victor dort encore. Elle prend son sac pour fumer une cigarette. Et sa main bute sur le fruit maudit. Et soudain, la mort lui apparaît comme une libération. Elle n’aura plus ce poids, elle ne sera plus un poids pour Victor.

Dans un élan de désespoir, elle coupe le fruit et mâche les graines amères. C’est désagréable, mais pas plus. Elle attend, elle ne sait pas quoi.

Elle attend.

Adélie doit mourir avant que Victor se réveille. Elle fait les cent pas dans le petit jardin. Elle s’allonge, est à l’écoute de son corps pour savoir si une douleur supplémentaire se fait sentir.
Une heure passe et rien.

Elle se pose mille questions. Elle pense à son mari. Elle pense à la peine qu’elle lui fera subir. Et tout à coup, elle regrette. Mais il n’est plus temps pour les regrets. Il est trop tard.
Elle se rend à l’arbre, et cueille plusieurs fruits.

Lorsqu’elle rentre, Victor se réveille à peine. La nuit est tombée. Les battements de cœur d’Adélie vont de plus en plus en plus vite.

— Victor ? Je nous fais une salade pour ce soir.
— Mieux vaut manger léger avant de reprendre l’avion.
— Oui mieux vaut partir légers, mon amour. Par contre ça risque d’être assez épicé, on m’a conseillé quelques spécialités d’ici.
— Je te fais confiance ma chérie.

Adélie confectionne avec soin la meilleure salade qu’elle ait jamais faite, plein de croustillant et de vitamines. Et elle y met 4 graines pour elle, puis 6 autres pour lui. Il s’agit de bien être sûr, désormais. De mourir. Elle peut pas se rater, ni le rater lui. Elle en est persuadée maintenant. Il lui a dit, qu’il ne la lâcherait pas.
Le repas se passe sans encombre. Pétrifiée intérieurement, Adélie embrasse tendrement Victor et l’enjoint à se coucher.

À peine quelques heures les séparent encore d’une douce éternité.

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Yves PALAYAN · il y a
... Un coucher de soleil. Lent et flamboyant. Inexorable.
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M. Iraje · il y a
Un départ en douceur, comme un souhait exhaussé. Vue ainsi, la vie est belle.
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Marc D'ARMONT · il y a
Un beau texte, original, prenant et superbement écrit. Drame de la maladie et la vieillesse mais c'est l'amour qui sort vainqueur.
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Amandine B. · il y a
Oh ben merci beaucoup Marc !
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Fred Panassac · il y a
Comme ce geste a dû être difficile pour Adélie !
Un beau texte prenant magnifié par son environnement spirituel.
Voici un « j’aime ».

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Amandine B. · il y a
Merci Fred !!
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cendrine borragini-durant · il y a
Magnifique texte qui nous fait voyager à travers les âges. J'ai adoré l'idée que l'amour nous fasse nous sentir jeunes à nouveau (Il s'approche d'elle et l'enveloppe de ses bras. Adélie a trente ans). Et cette fin à la Tristan et Yseut est aussi savoureuse que la salade fatale...
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Amandine B. · il y a
Un grand merci Cendrine, d'avoir ressenti comme je voulais faire passer les émotions!
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Lililala · il y a
je continue le commentaire ci-dessous ! "malgré qu'elle ne lui ait pas laissé le choix !"
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Lililala · il y a
Belle histoire que cette preuve d'amour masculine... amour fatigué sans doute mais toujours là... Effectivement, c'était le lieu et le moment pour en finir malgré qu'elle ne lui
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Amandine B. · il y a
Merci Lililala, un amour mis à rude épreuve oui !
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Firmin Kouadio · il y a
Très beau tout simplement !
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Amandine B. · il y a
Merci beaucoup Firmin !
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Vrac · il y a
C'est une histoire initiatique, est-ce l'Inde qui s'y prête si bien, avec de très beaux fondus enchaînés entre les âges, les douleurs de la vieillesse et la joie, l'amour et la mort. L'histoire est touchante, on s'attache vite à ces personnages riches d'humanité, à la force toute en faiblesses et fidélités
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Amandine B. · il y a
Merci beaucoup Vrac, c'est vrai que l'Inde n'était pas un hasard :)
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Doria Lescure · il y a
récit très bien écrit et construit, sur un sujet original et bien porté par le personnage d'Adélie femme touchante qui donne du relief à la narration. Le rythme fluide rend cette histoire d'amour à mort prenante.
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Amandine B. · il y a
Merci beaucoup Doria !

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