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Je ne suis que le trait d'Union

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Declick

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Le village d'Egourdi était une petite bourgade d'une trentaine d'habitants, méconnue même des citadins les plus proches. Elle n'apparaissait ni sur les cartes, ni sur les GPS, et la trouver sans connaitre son emplacement exact pouvait prendre beaucoup de temps, de demi-tours, ainsi que de nombreux hurlements de rage. Et parfois, même les habitants habitués, ceux qui étaient encore capable de conduire du moins, avaient du mal à rentrer chez eux. La “ville” n'était quasiment pas couverte par le réseau, et le toit de l’église était certainement le seul lieu à partir duquel on pouvait passer un coup de téléphone. "Bien trop peu pour lancer une partie d'Heroes of the Storm ou de League of Legends !" avait plaidé Daniel, quand son père lui avait fièrement annoncé sa destination de vacances. Cependant, son père avait été implacable. "Réseau ou pas réseau, tu iras rendre visite à ton grand-père ! Depuis le temps qu'il me harcèle il faut absolument que tu mettes fin à tout ça ! "Et puis moi, j'ai bien trop de travail... Avait-il ajouté rapidement. De la pièce d'à côté, c'est le moment précis que choisit sa mère pour crier "Chéri ! La roue de la fortune a commencé !" Son père avait quitté les lieux sans demander son reste, laissant un Daniel ronchon, se lamenter dans sa chambre. Comment allait-il bien pouvoir survivre à cette semaine d'Enfer pur et simple ? Sans le WI-FI, son ordinateur devenait inutile. Il n'y avait personne avec qui jouer au foot là-bas et en plus de ça, impossible de se connecter à Facebook. Autrement dit, la pire destination de vacances possible. Et ce n'était pas tout... Il devrait en plus passer son temps à ruser pour obtenir des sucreries d'un vieil ermite, sourd comme un pot, qui insistait pour déféquer seul. Et heureusement.
Il déchira minutieusement une vieille mauvaise note, avant de commencer à préparer ses affaires. Autrement dit le téléchargement de nombreux films pour pouvoir se divertir sans connexion.
Daniel avait tout préparé avec doigté, prévoyant des petites attractions diverses pour pallier chaque petite minute d'ennui qu'il aurait à affronter. Il avait fouillé son vieux coffre à jouets autant que son armoire à jeux Nintendo DS. Il avait sûrement oublié quelques caleçons de rechange, mais la priorité passait bien évidemment au nécessaire de survie. C'est armé de légos, figurines, consoles, batteries de rechange, Pokéballs et autre Rubik's cube que son père le déposa devant le petit portail en bois usé, en tenant le score de 50 minutes de ronde, 31 demi-tours et 4 Hurlements de rage.
Il était particulièrement serein en ce début de matinée. Il n'entra même pas dire bonjour. Et d'un côté il avait raison. C'est étrange à quel point un bonjour pouvait s'éterniser avec le Grand-père. Il insista pour que son fils prétexte une réunion importante à préparer et disparut. Daniel franchit en quelques pas le jardin bien entretenu sans même y jeter un regard. Il hésita devant la sonnette, réfléchissant à la possibilité de camper ici... Il frappa finalement, prêt à subir les assauts de son grand-père.
Ce dernier ouvrit presque instantanément, affichant un large sourire, il couvrit sa progéniture de bisous piquants pour cause de barbe hirsute. C'était au final un gentil petit octogénère qui avait un amour infini pour les plantes et sa famille. Il était légèrement vouté, mais encore fort pour son âge. Par contre, il n'entendait plus grand chose sans son appareil. Et à vrai dire, il n'entendait pas grand chose avec non plus. Parfois il semblait lointain et un peu dépassé.
La maison était vieille, mais toujours propre, les senteurs de vieux bois et de cirage de carrelage s'étant déclarés la guerre, le parfum des fleurs arbitrait. Pascal mettait un point d'honneur à tout faire briller, et ce, depuis la mort de sa femme, Chrysta, la grand-mère de Daniel. Curieusement, il ne l'avait pas trop mal vécue. Il savait probablement qu'il la rejoindrait bientôt, avait plaisanté son père.
Daniel n'avait pas trouvé ça drôle. Mais les blagues de son père étaient souvent comme ça. Après s'être raconté les notes du moment et les potins du village, il y eût un silence aussi long qu'embarassant, auquel Pascal mit fin en proposant d'aller déjeuner. Ça au moins c'était quelque chose de sympathique ici. Pascal était un vrai cordon bleu, et si le fromage était un rituel dans de nombreuses familles, chez lui, c'était la tarte qui était reine. Il en faisait à tous les goûts et de toutes les couleurs, tantôt à l'ananas, tantôt aux abricots. Jamais de pomme. Il ne pouvait se cantonner au classique. Une habitude qu'il avait gardée de sa femme. Daniel s'esquiva après un copieux repas, laissant son grand-père débarrasser la table. Il se dirigea vers la chambre d'amis, préparée pour lui et commença à regarder les premiers épisodes de "Kyoukei no Kanata", un animé japonais qu'un ami lui avait conseillé. Au bout du cinquième épisode il entendit la porte d'entrée s'ouvrir. Il mit pause pour regarder discrètement par la fenêtre. C'était son grand-père. Il venait de sortir, un petit arrosoir en fer à la main pour s'occuper des rhododendrons. Daniel soupira. Il ne comprenait vraiment pas cette passion. Curieusement au moment où il se rassit, il n'avait plus la moindre envie de continuer son épisode. Il fouilla ses affaires en quête d’occupation, rien ne lui disait vraiment. Il prit donc son ballon et sortit. Un petit parc se trouvait à 10 minutes de là. Il commença à s'y rendre, mieux placé que quiconque pour savoir qu'il avait plus de chance de gagner à l'euromillion que de trouver un enfant d’à peu près dix ans dans les environs. Comme il s'y attendait, le parc était desert, un samedi pourtant à bientôt 15 heures. Il commença à shooter dans la balle, se servant du rebond du mur pour tirer encore plus fort. Il était bloqué ici sans rien à faire toute la semaine. Et puis pourquoi aller chez son grand-père si au final ils ne se disaient rien, ne partageaient que des repas ? Il en voulut à son père, et tira rageusement dans la balle qui finit par s’envoler au-dessus du mur. Tout à fait calme subitement, il attendit quelques secondes qu'elle retombe, et il n'en fût rien. Il pensa à escalader le mur, hésita un instant. Il n'était pas très haut, mais manquait de prises. Pas question d’abandonner son ballon préféré. Alors il déplaça le banc, prit de l'élan et sauta dessus pour atteindre le haut du mur. Il parvint facilement à s'y hisser et sauta de l’autre côté...à l'extérieur du village. Son ballon était juste à côté, pourtant, il n'y faisait plus attention. Au loin, il voyait un petit bâtiment semblable à une gare. Ce n'était pas ça le plus important. Il apercevait la silhouette d'un enfant sur le quai. C'était peut-être le désespoir, l'envie de parler à quelqu'un, de jouer au foot...il était attiré par cet enfant. Il ramassa son ballon et se mit en marche, distinguant de mieux en mieux la jeune fille aux cheveux noirs qui attendait. Il vint se poster à côté d'elle, lui jetant des regards à la dérobée de temps en temps et se contentant d’attendre là comme elle. Une partie de son visage était cachée dans une écharpe noire comme ses cheveux mi-longs. Ses mains dépassaient d'un sweat trop grand pour plonger dans des poches tout aussi démesurées. Elle ne semblait pas s'être aperçue de la présence du jeune garçon. Elle avait quelque chose de spécial. Il n'aurait su dire quoi, et peu importait. Daniel chercha des yeux un panneau d'affichage, en vain. C'était tout de même étrange une gare à cet endroit. Au moment où il s'y attendait le moins, un train fut annoncé par haut parleur : "Le train 6582 s’arrêtera exceptionnellement. Eloignez-vous de la bordure du quai". Rien d'autre. Ni destination, ni horaire, rien. La fille ne réagit pas à l'annonce. Peut-être en attendait-elle un autre ? Un vieux train arriva dans un crissement strident, presque entièrement noir et décrépi par l'âge. La fille, sans un regard pour Daniel y monta. Devait-il la suivre ? Une parfait inconnue. D'une certaine façon, elle l'attirait. Indécis il se dandinait d'une jambe à l'autre. Et s’il rencontrait un contrôleur ? Il n'avait même pas de billet !
" Qu'attends-tu donc ? " demanda la jeune fille, le dos tourné. S’adressait-elle à lui ? Le signal du départ retentit, Daniel se précipita à la suite de la jeune fille. Le train repris sa route, s'éloignant du bourg de son grand-père. Le jeune garçon n'avait aucun regret.
" Tu es attendu Wagon numéro six. " toujours sans un regard. Daniel savait que ces mots de la jeune fille étaient pour lui, personne d'autre ne se trouvait dans le compartiment. Envouté, il commenca à parcourir le train. Les rares voyageurs étaient comme la jeune fille, hagards et ne lui prêtant aucune attention. Avant même de comprendre qu'il était arrivé, un visage familier le saisit. Une vieille femme, ridée comme une pomme et pleine d’affection était là, lui adressant un grand sourire.
" Grand-Mère ! " S'écria-t-il en se jetant dans ses bras.
"Le petit Daniel ! " Lui répondit-elle " ça fait longtemps que personne d'autre que Pascal ne m'a rendu visite ! ". Elle avait toujours ce parfum de gateaux délicieux dont elle avait le secret. Daniel avait en face de lui la reine de la pâtisserie. Contrairement à son Grand-Père, elle avait toujours su rassembler chaleureusement la famille autour des anniversaires et des événements familiaux. Sa mort avait mis fin au lien entre les générations, entre les branches de la famille qui s'était éparpillée.
"Qu'est-ce que tu fais ici Grand-Mère ? L'interrogea-t-il, et où va ce train ?". Elle fronça les sourcils.
"Pascal ne t'a pas expliqué ? Comment as-tu fait pour venir ici alors ? "
" Il m'a suivi... ". La jeune fille était derrière eux, sans qu'ils ne l'aient remarquée.
" Oh... je ne pensais pas que c'était possible... Pour un enfant, jeune comme lui " La Grand-Mère, elle semblait savoir où elle se trouvait, et la dificulté d'y accéder. La jeune fille lui répondit, toujours le regard ailleurs. "Les êtres en fin de vie ne sont pas les seuls à pouvoir visiter cet endroit. J'ai dit qu'il fallait être proche de la mort pour pouvoir pénétrer en ce lieu, points communs entre jeunes et moins jeunes." Daniel, malgré une foule de questions se contenta de demander les autres points communs. Alors pour la première fois, la jeune fille le regarda droit dans les yeux. Il frissonna.
"Dans les deux cas, l'esprit n'est pas bien attaché au corps, la communication avec l’extérieur est faible, la solitude est peu supportable, le rêve est une ressource puissante, l'attachement à “la réalité”, tout relatif... dans les deux cas. Les Naissants et les Mourants ont tout en commun et ignorent souvent comment se rapprocher. Tu dois te demander où tu es, n’est-ce pas ? Bienvenue dans le Styx. Le train qui fait le lien entre le monde des morts et celui des vivants. Les âmes solitaires ou dans le regret y trouvent refuge... seul endroit fréquenté par les morts comme les vivants." Dans un sens, Daniel s'y attendait. Et ça ne changeait rien. Il n'avait sûrement pas beaucoup de temps devant lui. Il devait en profiter, cette fois il en avait conscience. Plus tard, le train déposa un garçon différent sur le quai. D'un pas lent, il sortit de la gare, franchit le pré, et passa le mur, son ballon sous le bras. Ensuite il accéléra, trottinant avant de courir à toute allure vers la maison quittée plus tôt. Il déboula dans le jardin, sauta par dessus un massif de fleurs, poussa violemment la porte d'entrée avant de se jeter dans les bras de son grand-père en pleurant, le faisant tomber de sa chaise. "Je suis désolé !" lui criait-il "Pardon Grand-Père, j’ai compris, merci. Je t’aime Grand-Père.”
Daniel connu ses plus belles vacances. Arroser les plantes devint comme jouer aux jeux en ligne avec la nouvelle connexion haut débit de son Grand-Père. Dans le jardin ou devant les écrans, ils oeuvraient de concert...ensemble. Ils avaient tout deux tant à s'apprendre ! Pourquoi ne s'étaient-ils pas trouvés plus tôt ? Deux compères devenus inséparables... chez le grand-père, dans ce train et même en dehors par skype. Pourtant, l'inévitable devait tôt ou tard se produire. Les années passèrent. Quand il apprit sa réussite aux études, Daniel courut annoncer la nouvelle avec 8 minutes de ronde, 11 demi-tours. En poussant la porte d'entrée, il comprit. Grand-Père n'était plus là. Comme il l'avait fait dans le sens inverse des années plus tôt, Daniel courut jusqu'au petit parc, déplaça le banc et sauta dessus... Pour ne voir au loin qu'une route déserte sur laquelle il avait fait ses 11 demi-tours quelques minutes plus tôt. Il hurla de rage. Il était devenu grand, s'était éloigné de la mort. Et ce diplôme flambant neuf qu'il tenait entre les mains lui avait coûté deux proches membres de sa famille.
"Voilà longtemps." La jeune fille dont il n'avait jamais connu le nom était là, appuyée sur le mur. Daniel savait qu'il ne pouvait monter à bord, à défaut de titre de transport valide.
"On ne se reverra plus n'est-ce pas ? " Lui demanda-t-il.
"Une fois encore. Tu as compris n'est-ce pas ? La vie est comme un train. La fin d'un wagon approche du début du suivant. Les Wagons sont très différents reliés pourtant par un trait d'union. Ce trait d'union, c'est la mort. La mort peut être le trait d'union entre le début et la fin de deux générations. "
Daniel eut une belle vie, bien remplie. Il connut la grandeur, comme la misère, fit grandir une famille qui finit par l'oublier avant de mourir à son tour. Toute sa vie, il avait attendu la jeune fille qui ne grandissait pas, avec en tête ses dernières paroles. " Quand on se reverra, seras-tu prêt ? Moi, je ne suis que ce trait d'union. "Quand elle frappa à sa porte, il lui sourit, fit ses bagages, et monta une nouvelle fois à bord du train 6582. Sans se retourner.
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