Je meurs de soif auprès de la fontaine

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Été 2021
Les deux garçons, un genou à terre, s'adressaient à une petite fille auréolée de fleurs dans les cheveux : « Tu seras ma dame, je serai ton chevalier ». Hobereaux en herbe, du haut de leurs neuf ans, ils ne payaient pas de mine. Ils portaient des casques posés de guingois sur leur crâne pétri de batailles et de mortaille mais se jeter aux pieds de leur belle valait toutes les guerres. Ils tenaient une épée empruntée aux branches d'un chêne. Ils avaient le cœur pris et le mimaient bien, leur regard épris se remplissait de malice au fur et à mesure que la petite damoiselle gloussait de rire. Leur geste contrit, une main sur leur jeune poitrine qui palpitait de bravoure, avait la grandeur des plus beaux récitals de Brocéliande. Ils n'avaient pas l'âme d'un trouvère, mais savaient réciter avec justesse et sans barguigner le dernier rondel que le chapelain du castel leur avait enseigné.
On entendait au loin Dorine qui s'égosillait, mais peu leur importait. C'étaient leurs épousailles avec l'enfance et tout avait été préparé dans les règles de l'art. La coupe d'une coque florale servait de hanap, les deux garçons, Valentin et Charles offrirent un bouquet d'aubépines que la petite Marianne accepta en riant. Le son cristallin s'éparpilla dans le bocage, vint heurter le cœur des renards et des cerfs qui s'impatientèrent. Ils étaient les témoins de la scène, cela les contentait, humains et bêtes s'acceptaient dans un élan qu'ils savaient seuls accorder.
La voix de Marcellin, le palefrenier fila comme une flèche par-dessus leur chorale :

— Petit Mourioche, diablotin, gredin, morveux, où es-tu ? Que je t'étripe !

Et Marcellin s'en prenait toujours à Valentin. « Moi, le gueux, le sans nom », pensa Valentin pendant une fraction de seconde où le glaive de la lucidité vint lui transpercer le cœur. Le maléfice, c'était le maléfice, l'horrible créature qui sortait des marais lui sifflant aux oreilles ses maudites paroles : « Viens vers nous. Tu es des nôtres ! »
Les deux compères se regardèrent, amusés. Ils n'avaient de cesse d'escagasser la vie de leurs gardiens des jours et des nuits. Palefreniers comme paysans, valets comme fermiers, tous y passaient, une pitrerie, un tour pendable, une galéjade, le tout servi par des cascades de rires.
Et Dorine pestait et Marcellin grognait, mais personne n'aurait voulu sermonner le trio de plus de deux grondements de voix. Les trois enfançons savaient calmer les colères par de gros bécots sur les joues parcheminées des visages trop pleins d'amour des gens du castel. Ils connaissaient leurs pouvoirs, des armes qu'ils avaient bien affûtées. D'un geste, d'un mot, ils jugulaient la discorde et tout repartait de plus belle, ils apportaient la clef de toutes les délivrances. Ils étaient le carillon d'une vie assujettie aux labeurs simples dans ce manoir médiéval où les farfadets des sous-bois chassaient l'ennui en surgissant des rochers, la tête enfiévrée de contes à faire déborder les huches et les panières des lavandières du préau.
Charles, le fils du comte du Val des Eaux, ne passait pas une seule journée sans la compagnie de Valentin, l'enfant du village. Marianne, la fille de leurs voisins, les seigneurs des Bois-Francs, qui habitaient la gentilhommière la plus proche dans la lande rude et sauvage, trottinait auprès des deux garçons, assurée de recevoir leurs hommages en toutes circonstances. Deux paysages se disputaient leur espace, un enclos paroissial figé dans ses mornes pierres et la forêt aux écarts brusques, tantôt enfermée dans ses futaies de résineux, tantôt clairsemée de sous-bois coupés de fontaines et d'étangs. L'église et ses fines sculptures ne parvenaient pas à dominer les imposants entrelacs des chênes où rugissait toute la faune cachée dans leurs antres, derrière les collines d'une terre vouée aux romances des pierres et des fougères.
Si on entendait circuler des voix dans le troublant ossuaire, le vent âpre apportait des appels sauvages, des crissements lointains, des soupirs aigres de créatures qui s'en donnaient à cœur joie dans les soubassements de la lande.
Si les enfants allaient retremper la main dans la fontaine des calvaires, ils avaient aussi les étangs de jouvence, les marais des feux follets, les eaux abritées par de lourdes roches qu'ils ne craignaient pas de découvrir dans leurs incessantes marches.
Ils savaient chanter les mélodies que Dorine leur avait apprises et qu'elle sortait de sa besace de sorceresse grandie aux sources des légendes. Ils étaient nourris aux sortilèges des récits de bisclavrets que Dorine n'hésitait pas à leur conter en termes rudes maculés de détails horrifiques que les petits gobaient sans protester. Ne les intéressait que l'imaginaire fantasque dans lequel ils entraient, excités par la poudre de perlimpinpin qui permettait la mise en scène de toutes les soties. Ils buvaient les paroles fumeuses, les mains appuyées sur les joues, les yeux écarquillés, et c'était moult parades de chevaux, de preux chevaliers montés sur leur fier destrier, de palefrois recouverts de dorures. Ils se désaltéraient au nectar grisant des coulées de promesses dans leur cœur.
Ils se délestaient de leurs rêves, de leurs colères, de leurs dépits, des souhaits avortés, des interdits qu'ils brisaient à coups d'épée. C'était le feu et l'eau, c'était l'orage et la chaude sève nourricière. Ils ne voyaient rien d'autre, ils ne connaissaient bien que la compagnie des chiens sauvages et des cerfs solitaires.
Ils baguenaudaient, leurs pas légers les menaient vers l'enclos paroissial de leur territoire, en passant sous le porche de la porte triomphale. C'était à qui se jetait le premier aux pieds de la fontaine qui laissait ponctuer ses litanies d'une voix chuintante.
Ils ne voyaient pas encore l'hydre du mal, le serpent des callunes. Ils savaient que les deux paysages, celui de l'enclos et celui de Brocéliande leur convenaient : dans l'enclos paroissial, ils trouvaient l'apaisement ; dans la forêt, ils côtoyaient les hurlements des créatures que Dorine aimait réveiller dans ses histoires. Ils faisaient mine d'expier leurs excès de jouissance en récitant un chapelet de prières que le père en soutane noire leur avait donné en guise de devoir.
Du dragon crachant le feu à la madone adorée, ils ne voyaient pas la croix, ils ne croyaient qu'en eux-mêmes. Ils avaient leurs dieux, leurs autels de dévotion, hors de vue du manoir, très souvent dans les profondeurs des taillis dont ils connaissaient toutes les butées. Ils vivaient dans les sous-bois, avaient inventé leurs codes dans une contrée qu'ils s'étaient appropriés, jouant à en être les seuls propriétaires, détenteurs des légendes et amis des fées et des géants.
Entre les rivières, entre les roseaux, les nymphes savaient les accompagner et leur donner une place honorifique. S'ils avaient besoin de croire ou de vouloir, ils l'avaient sans demander, ils grandissaient ainsi à portée de fleurs, à portée de fruits. Ils venaient boire un bol de renaissance à la fontaine de Merlin, le maître de Brocéliande. Les enfants ne réalisaient pas qu'ils vivaient eux-mêmes une légende qu'ils contribuaient à inventer par force signaux et balises. Ils renouvelaient les serments d'une enfance pour laquelle ils entassaient les plus mirifiques trésors. « Je jure que je te défendrai contre le chevalier noir, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer ! », des mots qu'ils répétaient sans savoir que la passion qu'ils leur transmettaient allait se ficher dans la pierre comme l'épée d'Excalibur. Y avait-il un rêve qui pouvait les en extraire ?
C'était une perception reçue par la fréquentation assidue des farfadets de la région, des korrigans farceurs, des fées protectrices, des dragons messagers de la magie, des géants valeureux. Ils vivaient avec les dons qu'ils avaient acquis dans le voisinage avec les animaux. Valentin avait un chien et un chevreuil, ils étaient inséparables dans la forêt. Charles galopait sur son cheval, Marianne était entourée de biches et de faons, d'oiseaux et d'écureuils. Ils avaient appris à vivre d'instincts et de reniflements, ils savaient flairer le danger. Pour eux, ils n'obéissaient ni au bien ni au mal que leur enseignait le chapelain qui leur tenait lieu de confesseur. Pour eux, ce qui importait, c'était l'amour de la vie dans tous ses états. S'il fallait écraser l'ennemi pour sauver leur ami, ils l'eussent fait. Ils n'avaient pas d'autre loi, ils ignoraient la peur.
Leur esprit occupé à répondre aux appels de la forêt ne s'embarrassait pas de conjectures. Leur impulsion allait rejoindre les créatures qui hantaient les nuits de la sylve. Le mourioche avançait sans vouloir les contraindre. Ils juraient par la bouche des gnomes, tenaient la fourche des géants qu'ils reconnaissaient pour seuls maîtres. Le pieux curé de campagne n'était qu'un jouet entre leurs mains. Ils ne lui obéissaient que pour mieux s'en délivrer.
S'asperger de l'eau où ils se miraient, recueillir la source sourdant de la roche dans les paumes jointes, écouter la cascade gazouiller sa giguedouille, c'était leur féerie quand ils étaient couchés dans l'herbe à plonger les mains dans l'écume claire où des ablettes frétillaient, où des gardons circulaient sans malaventure à déposer.
Ils se sentaient puissants sans pouvoir, mais le pouvoir de parler aux loups et de chevaucher à cru. Le brame du cerf leur tenait lieu de cri de ralliement quand ils jouaient à haranguer les petits êtres des sous-bois en soufflant dans l'olifant emprunté aux acanthes.
Quand Charles et Valentin pourfendaient les monstres à coups de gourdin et de jurons, Marianne attendait sur une souche que ses braves gardes du corps vinssent lui conter fleurette. Les osmondes royales remontaient jusqu'à elle, leurs longues feuilles la couvraient, les deux gamins venaient les écarter pour lui montrer le sourire épuisé de leurs batailles.
Ils étaient inséparables comme les aulnes aux rivières, leurs racines créant les frontières d'une terre où Valentin se sentait monarque et vagabond dans un pays où il était certain qu'il était le seul souverain.
De la forêt à la lande, des bocages aux pentes escarpées des collines, ils savaient qu'il suffisait de traverser la lisière prochaine pour arriver aux rives de l'Avalon tant raconté par Dorine, et que leur chapelain nommait Paradis sans savoir que ce mot passait par-dessus leur tête d'enfants éperdument enlacés par les feuillages de Brocéliande.

Mais ils prenaient de l'âge, ils furent séparés. Charles partit faire ses humanités, Valentin fut envoyé aux études, Marianne fut confinée dans un gynécée austère où les travaux d'aiguilles et d'écriture, utiles à son rang, lui furent dispensés.
Ils ne se virent plus.

En l'an mil quatre cent soixante, Charles revint à son castel, le décès de ses géniteurs le rendant à ses devoirs. Il avait vingt ans. La seigneurie lui annonça que le projet de son mariage avec Marianne était repoussé et que pour s'y préparer, une cérémonie de fiançailles était prévue. L'annonce filocha comme une traînée de poudre, arriva aux oreilles de Valentin qui fut saisi.
Cela faisait si longtemps. Il eut du mal à suivre les conversations des étudiants du quartier universitaire de la Sorbonne lorsqu'un jeune clerc lança :

— Holà, palsambleu ! Il y a une noce dans nos régions ! Tudieu ! Ce sont des gens de par chez nous !

Cette nuit-là, Valentin vola un cheval et le monta à bride abattue. Au bout des pistes, la lune ronde, blafarde, posait un orbe de clarté grisante. Galvanisé par des forces obscures que la nuit soudainement vorace lui renvoyait, il filait dans les landes, passait devant les calvaires, devant les croix écartelées, devant les rochers levés en signe de gravité, lui livrant le funeste message de la vouivre, ouvrant la piste des loups qu'il entendait hurler dans ses nasaux.
Lycanthrope, il en endossait les masques, les avatars. Il ne s'arrêta, fourbu, que devant les murs crénelés du castel.

La nuit ne pouvait pas cacher la majesté de l'endroit qu'il retrouvait. La lune l'entourait d'un halo de splendeur immobile. Les sous-bois chargés d'ombres massives comblaient les limites du domaine, entouraient les jardins, ramassés en hordes vigilantes, déguisés en gardiennes de l'inaltérable bâtisse, guettant les alentours. Ils étaient tous aux aguets, les loups, les cerfs, les géants de son enfance. Les juments de la nuit hennissaient. Des fantômes refoulés, des esprits inquisiteurs grouillaient autour de lui. Il y avait des forces invisibles, il les sentait revenir lentement, le vêtir d'une armure reconnaissable. On l'appelait, on écartelait son nom, on le prévenait d'un danger.
Il n'avait fréquenté que les joyeux lurons de sa bande de potaches livrés aux excès des lettres et des fables. Son tuteur l'avait tiré de « maints bouillons » dans lesquels il s'était fourvoyé, il avait arpenté les rues pavées de la ville séduisante, fréquenté les auberges, les tavernes des étudiants. Il avait oublié qu'on pouvait se souvenir avec outrance.

Tout lui revint avec précision.
Charles le défiant avec les armes qu'il s'était fabriquées avec si peu d'objets, brandons, souches et branches mortes. Marianne lui faisant croire à un ciel insaisissable, l'existence d'un secret, il était revenu pour cela. S'il y avait un au-delà qu'il n'avait jamais pu atteindre, c'était celui que tenait Marianne dans ses yeux.

L'aube blanchissait sa ligne au-dessus des créneaux. Il entendait déjà l'affairement des gens du castel. Une peur nouvelle l'assaillit, lui, le colosse vêtu de peau, de bravoure. C'était la peur de devoir découvrir une vérité qui n'allait pas lui plaire.
Il demanda à être reçu par le maître de céans.
Charles le reçut en grand seigneur qu'il était devenu et à mesure qu'ils se toisaient, Valentin mesura le gouffre qui les séparait. Charles, le futur comte et lui Valentin, le maître de la rue. L'étudiant aussi brillant fut-il, n'était qu'un étudiant dévoyé, « Seigneur de la rue, nu comme un ver, parlant comme un président. »
Cela fut accablant lorsque Marianne apparut aussi diaphane que la fée Viviane sortant de son paradis marin.

— Les noces sont retardées. Nous ferons juste une petite fête entre les gens du castel et les habitués du village. Nous avons invité quelques notables aussi. J'ai bien pensé à toi, mais je ne savais pas où te trouver, dit Charles en prenant Marianne par le coude.

Valentin en perdit la voix.

— De plus, Dorine est décédée. Il y aura un moment de recueillement ici au château. Elle sera inhumée dans nos terres.
Valentin lui sut gré d'avoir précisé que c'étaient leurs terres, à eux trois, comme s'il n'écartait rien de leurs souvenirs anciens.

— C'est pour cela que les fiançailles ne seront suivies d'aucune sauterie quelconque. Il y aura un souper, des chants, des troubadours passeront autour des tables.

Valentin entrait déjà dans le jeu des apparences. Il lui fallait jouer à l'hôte courtois « riant en pleurs et attendant sans espoir. »
« Se réjouissant sans plaisir aucun. »
Débouté, il l'était déjà, en ce lieu où ne prévalaient que l'ordre établi et la docilité acquise.

Ils refirent leur ancienne route. Le trio se reforma, délicatement. Ils aimèrent marcher dans les sentiers où les observaient ajoncs d'or et genêts à gousses dans l'éclatement des schistes rouges. Qui entendait le bruit des battements des cœurs des jouvenceaux ? Ils se surprirent à se jauger du regard comme s'ils cherchaient à voir qui de l'un ou de l'autre avait conservé ses passions anciennes.
Parler de Dorine fut un pont qu'ils purent franchir et qu'ils empruntèrent fréquemment pour ne pas voir mourir leurs conversations. Ils s'occupèrent d'organiser les funérailles, ils voulaient que leur fidèle nourrice ne cessât de vivre auprès de ses créatures, chiens et chevreuils, chevaux et cerfs. La douleur de l'avoir perdue qui sonnait le glas de leur passé d'enfants rieurs, ils la virent venir, s'insinuer dans leurs pas.
Mais la véritable douleur commença à germer comme une herbe folle quand Valentin ne put supporter de voir Charles poser sa main sur l'épaule de Marianne.
De l'amour, il ne savait rien ; du sentiment qui le submergeait, il en connut l'effrayante puissance. Plus les jours passaient, plus le dard s'enfonçait dans la peau ; il n'y avait pas de lame plus aiguisée que la descente de ce feu dans ses entrailles.
Qu'attendait-il pour le lui dire, pour lui dire que depuis qu'il l'avait vue, il avait compris qu'elle était l'âme de ses terres. Il avait des terres lui aussi, c'étaient les bois, les taillis, les halliers de leur enfance. Le vent, lui, l'avait reconnu. Le vent, lui, l'intronisait.
Il réalisait qu'il ne s'était jamais inquiété ni ne s'était jamais senti amoindri de ne posséder ni titres ni armoiries, ni noms ni avoirs terrestres. Elle les avait balayés, écrasés de ses baisers chastes sur sa joue qu'il recevait enfant sans savoir que c'était le seul pain qui le nourrissait à satiété, que ce qu'elle lui avait donné, son rire, son doux babil, son chant était son emblème, son blason. Il en portait le liseron sur une attache de sa chemise.
Quand ils couraient la campagne sans que nul ne les éloigne, il se sentait aussi uni à elle que l'arbre dans cette forêt aux mille sortilèges. La forêt lui avait donné un nom, les bocages un lieu où nommer ses racines. Il y avait ses pas, inscrits dans l'humus, ils foulaient l'herbe d'un pays qui avait toujours été le sien. Le bruissement de l'eau, c'était là qu'il y avait la vie. Il se disait sorti des roseaux, né des eaux du ruisseau quand on lui demandait d'où il venait. C'était dans un grand rire qu'il s'esbaudissait de se savoir méprisé. Cela ne l'atteignait pas, elle était présente auprès de lui. Elle, le lien qui le rattachait à tout. Elle qui lui donnait une gestiture autant qu'une investiture.

— Mais dis-le-lui, c'est le moment de lui dire, le moment du choix, lui susurra une voix dont il ne sut d'où elle venait.

Il commençait à entendre des voix de toutes parts.
Mais il réalisa qu'il ne pouvait rien lui dire. Ce qu'il avait reçu ne venait pas des humains, il venait du firmament et du temps qu'il avait passé auprès de Marianne.
La forêt contenait tout l'infini. Il réalisait la limite, le relatif du monde cloisonné par des frontières et des bordures.
« La vie n'est pas assez grande pour contenir l'amour. »
Avec elle, il avait vécu l'absolu. Quand il la revit, la vérité tomba comme un couperet : il n'avait rien à lui offrir pas même les armes du hobereau, ni glaive ni lance ni même la hache étincelante du bûcheron devant la bonne flambée de l'âtre tranquille des jours vivants.

— Dis-le-lui ! Elle saura au moins cela de toi, ce temps qui te donne une fixation dans ta vie, lui dit le vieux chapelain auquel il s'était confié et à qui il avait rendu visite. Le vieil homme tenait encore sur ses jambes percluses de rhumatismes, mais il était là et il lui parlait.
— Je ne sais pas même mon nom !
— Tu es maître, tu t'es frotté auprès des grands, tu es versé dans la musique et les belles-lettres, et par cela tu n'es plus étranger, tu as des trésors entre tes mains : la valeur de ton esprit.
— Je n'aurais jamais leur arbre généalogique, mon seul arbre est le chêne de mes souvenirs. Je suis le vagabond, l'enfant des rues.
— Tu es celui qui doit porter la lueur et non la terreur, mon garçon. Ne l'oublie pas. Ne te perds pas dans les mauvaises venelles.

Valentin brûlait d'un feu dangereux, ses bras n'étaient que tisons, il cherchait à écarter un embrasement.
Marianne demanda à le voir, un lieu de rendez-vous qu'ils connaissaient. Ils se retrouvèrent dans l'enclos paroissial de leurs escapades favorites.
Elle portait la pèlerine et la capuche de ce manteau de velours qui fixait sa place dans un monde qu'il abhorrait. Son cœur saignait, il ne la voyait pas comme la future châtelaine, mais comme le feu follet qui avait accompagné ses jours et ses nuits.
Même là, au pied de la grande croix en pierre, il craignit de le lui dire. Une voix grondait, on eût dit que Dieu lui-même était descendu de son firmament, qu'il l'exhortait à en finir :

— Dis-le-lui maintenant ! Elle en a besoin elle aussi. As-tu pensé qu'elle a dû choisir entre Charles et toi ?

Mais tout n'était plus que grondement et déchirement. De sombres et hideuses hydres se levaient et lui griffaient le visage.
Il était accablé, démuni devant la gracile silhouette qui le regardait, figure même de la nymphe qu'il adorait et qui lui était inaccessible, celle qui, antan, était la prunelle de ses yeux.
Marianne lui dit :

— Valentin, je ne peux pas faire autrement. Près de Charles, j'aurais une vie qui continue, enfant, maison, terres cultivables.
— Mais dis-le, ose, avec moi tu n'aurais été qu'une ribaude à courir dans les rues obscures d'une ville meurtrière.
— Je veux la vie !
— Achève ! Moi j'apporte la mort !
C'était un cri. Valentin eut peur de son propre cri. Il ne pouvait plus reculer :

— Rentre chez toi ! Je ne sais pas ce que je serai capable de faire là tout de suite ! Rentre chez toi !

Le cri était devenu un hurlement.
Marianne partit. Elle n'était pas terrifiée, elle était seulement anéantie. Valentin ne lui aurait fait aucun mal, il lui avait dit enfin ce qu'elle voulait entendre.
Ce fut elle qui se trouva déchiquetée entre les insignes de sa condition seigneuriale et la liberté du dénuement.
Elle ne put s'endormir de toute la nuit, elle pensait mille fois à ce qu'il lui avait dit.

Le lendemain, elle sentit avant même de l'apprendre par la suivance que Valentin était parti.
Elle se laissa submerger une fois encore par le cri qu'il avait poussé à la fin de leur entrevue :

« Je meurs de soif auprès de ton cœur »
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Un petit mot pour l'auteur ? 61 commentaires

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Benjamin Meduris · il y a
Une histoire de passion entre enfants, puis entre adultes n'ayant pas tout à fait perdu leur âme d'enfant.
Le tout dans un décor très riche où la nature déploie son imaginaire résistant aux pierres plus concrètes d'une société plus rude ayant perdu toute sa candeur.

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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est exactement cela .
Merci beaucoup, Benjamin pour votre lecture si empathique .

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Virgo34 · il y a
Du médiéval dans l'air... J'ai beaucoup aimé.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Cela me touche beaucoup, Virgo.
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Chan Jau · il y a
Mon soutient à Je meurs de soif auprès de la fontaine!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Chan.
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci pour ce très joli texte. Mon soutien.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Aurélien.
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Farid Younsi · il y a
Merci Ginette pour ce moment d'évasion délicieux : quelle belle plume pour nous transporter dans cet univers médiéval, mystérieux et fabuleux, dont les descriptions restituent à merveille l'atmosphère, l'usage du vocabulaire et des expressions d'époque apportant une touche d'authenticité supplémentaire. La deuxième partie du récit, plein de suspense, montre combien l'insouciance enfantine ne résiste pas à la véhémence des passions et à la fureur des frustrations des adultes.
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Ginette Flora Amouma · il y a
J'aime beaucoup votre commentaire , Farid.
Je voulais apporter un peu de magie dans nos jours gris !

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Farid Younsi · il y a
Effectivement Ginette. La lecture et/ou l'écriture ont la magie de nous transporter loin de l'angoisse et la morosité actuelles pour nous ouvrir les portes de mondes fantastiques !
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Paul Jomon · il y a
La puissance et la revendication libertaire des amours enfantines placées en contexte par le choix d'in vocabulaire étudié, c'est réussi.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Il faut dire que vous possédez l'art de choisir les mots !
Merci beaucoup pour ce brillant commentaire .

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Louisa · il y a
L'enfance de ce temps avec l'imitation du sérieux des adultes, leurs rites, leurs gestuelles.
J'aime beaucoup cette évolution avec le temps qui passe et le retour à la dure réalité !

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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est exactement ce parallèle entre ces deux univers que je voulais montrer .. et combien c'est intemporel et que c'est dans la vie même de l'humain.
Merci beaucoup,, Louisa

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Maria Angelle · il y a
Toutes les magies de Broceliande
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je suis bien contente que vous appréciez. Merci beaucoup.
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. LaNif · il y a
Un texte magnifique que j'ai lu et relu avec plaisir et intérèt..
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Lanif , pour votre lecture .
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Fredo la douleur · il y a
Quand la voie de l'imaginaire et de l'insouciance de l'enfance tend à devenir à chaque pas ce chemin d'anxiété et de responsabilité qu'est celui des adultes alors, ne demeurent sur le sol que les profondes empreintes de la nostalgie et de la tendresse... Deux sentiments de tous temps !
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est pictural , chaque mot renvoie à une image , et c'est diablement bien exprimé ce double sentiment intemporel !
Merci pour ce beau commentaire , Fred

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