Je m'appelle Pierre

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Le Bob et son pigeon ont de la chance... Merci à mes (impitoyables) proches pour leurs conseils. Ils se reconnaîtront.

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— Bonjour Pieeeeeeeeeeeerrrrrrrr ! 
Ce fut d'une voix atone, qu'ensemble, ils répondirent à mon salut. Et je pensai pouvoir m'en tenir à cette brève présentation. Pourtant, malgré leurs têtes remplies de problèmes, Amanda, la thérapeute, insista pour que je leur en rajoute une couche : la mienne. 

Heureusement connaître le fonctionnement de ces réunions ne relevait pas du miracle ; il suffisait de parler de soi en ayant l'air le plus penaud possible. En faire trop menait à un désintéressement ; pas assez à une sorte de mépris. 
Pour être plaint, il fallait être juste et surtout ressembler aux autres.

Depuis le temps, j'avais compris que la racine du mal devait provenir d'une injustice causée à l'innocence. J'avais donc rodé ma prestation en ce sens, au point d'en faire un chef-d'œuvre narratif dans lequel je me présentais comme l'enfant qu'ils auraient tous voulu défendre et cajoler si cela avait été encore possible.
Avec ces baratins, ils ne verraient plus le Pierre que j'étais devenu, un mètre quatre-vingt cinq et cent quatre kilos de muscles, mais le petit être vulnérable qu'ils allaient accueillir le soir dans leur chambre en toute confiance...

Je pris une grande inspiration, suivie de mon plus bel air de chien battu puis je lançai mon scénario :
— Je me souviens très bien, c'était l'aurore et je venais tout juste de me réveiller avec le chant des oiseaux qui vous tire du lit dans un mouvement de joie. Le ciel était bleu azur, et le soleil encore tendre. Comme moi qui, du haut de mes cinq ans, étais encore, pour quelques instants, un petit prince insouciant.

Une participante éclata en sanglots. Amanda me fit signe de me taire.
— Nelly, tu veux dire quelque chose ?
Pour la comprendre il fallait avoir les idées claires, et je doutai que quiconque dans cette assemblée, à part moi et Amanda, en fut capable ! 
— C'k'j'ai jamais eu d'li, d'chambr', ni d'zozio pour m'fer meul'ver !

Aïe ! En regardant ces pauvres bougres, avachis sur leurs chaises pliables en plastique, je réalisai que j'avais poussé le bouchon un peu loin. Il était évident qu'aucun d'entre eux, Amanda comprise, n'avait encore quelque chose à lui et encore moins de bien. 

Le temps que Nelly se mouche dans un mouchoir en papier, toujours pas recyclé, j'avais mis aux oubliettes le beau décorum que j'avais l'habitude de servir et qui faisait à chaque fois son plus bel effet.
J'étais devenu une banale victime d'accident de tir qui m'avait ôté à jamais la possibilité de devenir père, collé des douleurs irrémédiables et qu'un cocktail d'antalgiques agrémenté, au fil des ans, d'alcools avait fait tenir.

Ça, c'était une bonne histoire pour eux ! Une histoire qu'ils pouvaient entendre. À les voir, j'étais sûr qu'ils avaient tous eu un flingue qu'ils avaient mieux bichonné que leurs éventuels rejetons. 
Et bingo : ma nouvelle version avait fait mouche, j'avais touché cette brave Nelly.

Cette cruche malaxa vigoureusement mes épaules comme pour me soulager d'une contraction musculaire. J'aurais préféré qu'elle pose ses mains ailleurs, mais elle n'avait pas du bien comprendre la destination de la balle perdue...
Puis, elle susurra d'une haleine chargée des « pauv'pieeeerrr » qui commencèrent à me mettre hors de moi.
Heureusement, Amanda, comme si elle avait lu dans mes pensées et anticipé un possible dérapage, quitta sa chaise -d'un mouvement étonnamment rapide pour son âge et sa corpulence- pour ramener Nelly gentiment mais fermement à sa place.

— Merci Nelly ! Merci Amanda ! J'agrémentai leurs prénoms d'œillades appuyées que les destinataires, visiblement émues, ne manquèrent pas de remarquer et auxquelles elles répondirent par des sourires fébriles.

J'avais passé mon test d'entrée ; j'étais accepté comme un des maillons ordinaires de ce cercle de timbrés. Je pouvais enfin me détendre et me concentrer sur leurs histoires afin de choisir avec lequel j'allais m'amuser un peu !
En plus de Nelly et Amanda, il y avait deux épaves flasques et fripées qui visiblement s'échouaient sur les mêmes rivages depuis longtemps. Deux amitiés de circonstance que le malheur et la dépendance avaient unies pour la vie. Assis l'un à côté de l'autre, Marc et Michael parlaient d'une même voix, l'un finissant les phrases de l'autre.

Avec eux, je pouvais voir grand et démarrer un nouveau cycle où le duo serait Loi ! 
Ils me faisaient vraiment envie malgré leurs tristes conditions physiques qui ne présageaient pas beaucoup d'endurance... En même temps, les tours de gardes des infirmiers de nuit ne me laissaient pas énormément de latitude non plus...

Soudain, alors que j'écoutai d'une oreille distraite une participante évoquer des problèmes sans intérêts, plusieurs craquements interpelèrent mon attention. Ils provenaient d'un jeune homme vigoureux qui jouait avec ses articulations. Phalanges, cervicales, dorsales, toutes y passaient.

Crac ! Mmmm, tout en lui m'attira ! Surtout qu'à peine terminé, il recommença. Crac ! J'en eus, d'un coup, les larmes aux yeux et de la bave plein la bouche. 
Et tandis que je le déshabillai du regard, que mon esprit grandiose vagabonda vers des images de chairs broyées, d'odeurs de fluides et d'autres réjouissances morbides, les cris d'appels au secours d'Amanda résonnèrent dans mes oreilles.
Subitement, je réalisai que Nelly, Marc et Michael s'acharnaient sur moi, chacun y allant de sa façon afin d'essayer de dégager d'entre mes mains le corps vigoureux mais à présent désarticulé du jeune homme.
Puis la douleur de l'aiguille, l'effondrement de mon corps, puis... Puis plus rien !

Il paraîtrait que je m'appelle Pierre. Mais, dans cette salle aux chaises pliables en plastique, personne ne me dit jamais bonjour ni ne me parle. Sauf quand je veux m'asseoir.
Là, il y a toujours la même femme à l'haleine chargée qui me hurle : 
— Dedieu pas sur c'te chaise. Cel'la d'la pauv'amanda. L'amanda k'ia perdu la boul'. 
Et comme je ne comprends rien à ce qu'elle dit, je m'y installe insouciant et tendre comme un petit prince de cinq ans...

© 2021. Bob Pollen - Toute reproduction soumise aux règles d'usage.
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Phil Bottle · il y a
Curieux cette propension qu'ont les gens mal à l'aise de mettre mal à l'aise... Pierre, finira-t-il comme Pierrot, celui que l'on dit fou? Ah, ces charmants lieux d'expression qui me font penser à nos centres aérés des années 60 où l'on pouvait se taper dessus à coup de gourdes en plastoc sans risquer d'être traité de monstre...
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JAC B · il y a
Sur le fond, j’ai apprécié votre histoire férocement écrite autour d’un personnage qui cherche sa raison d’être ( la symbolique du prénom dont les assonances sont rudes est bien choisie, on y voit comme un roulement de tambour tragique avant l'entrée en scène) dans un contexte où un terrible accident l’a acculé. La phrase de chute est bouleversante. Un TTC qui a du coffre que je like avec plaisir. Bonne continuation Bob.
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Bob Pollen · il y a
Jac, après m'être creusé la tête :) à propos de leurs têtes remplies de problèmes je suis sûr que même si ce n'est pas Amanda qui a leurs têtes remplies de problème, Pierre peut dire que "malgré leurs têtes remplies de problème, Amanda, la thérapeute, insista pour que je leur en rajoute une couche, la mienne.

Encore merci pour vos retours. Le fait que l'on puisse échanger comme ça, c'est ce qui rend ce site extra!

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JAC B · il y a
Je viens d'effacer mes remarques sur la forme qui n'ont plus lieu d'être.
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Bob Pollen · il y a
Mais qui ont été super utiles pour les coquilles :)
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Bob Pollen · il y a
Merci Jac B. Votre retour est utile et également boosteur d'énergie.
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JAC B · il y a
Continuez à écrire !

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