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Je m’appelle Éric Satie

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Fabien B.

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Son nom est Éric Satie.
Mais il n’est pas le compositeur Éric Satie. Main d’œuvre pour les chantiers navals de Saint-Nazaire, sa mort aussi anonyme qu’indéniable ne lui valut aucune reconnaissance posthume. Tombé d’une passerelle, son crâne se fracassa dans un silence étourdissant, sur le bitume craquelé par la chaleur froide d’un bord de mer.

Je m’appelle Éric Satie et n’ai jamais rien composé d’autre que le déroulement cacophonique de mon existence. Je laisse à ma femme mes dettes de poésie, à mes enfants une vieille machine à écrire aux touches défoncées, noircies par la cendre des cigares. J’ai tant écrit que je ne me souviens de rien. J’ai si peu vécu, que je peux raconter cette vie en comptant mes doigts, comme certains le font d’un chapelet. Enterré vivant, dans une ville qui a si peu d’allure, que mon corps défunt s’y colle à merveille.

De ses textes, nous ne gardons aucune trace, aucun souvenir. Et pourtant. Jeune passionné par l’effervescence de l’ennui et de la jalousie, il portait l’aura du vaincu avant d’avoir lutté. Seuls ses doigts gardent l’empreinte du temps qu’il avait passé entre les chantiers et sa machine à écrire. Sa femme ne le regardait plus, lui préférant son chef de chantier.

Je m’appelle Éric Satie. J’ai appris la mort de ma mère sur un facsimilé des actes de décès, envoyé par l’armée à chaque famille. Dans les camps. Où elle réussit à s’éteindre à force d’alcool ingurgité dans les banquets, où elle faisait office de « juive de luxe ». Encline au plaisir du sexe réinterprété, elle attisa la jalousie de nombre de ses sœurs enfermées. Elle ne m’a rien légué, je ne lèguerai rien à mes suivants. Mon père était mon premier chef de chantier. Une ordure d’ivrogne accoudé aux mœurs sulfureuses. Comment cet homme, au visage laid et rougi, comment a-t-il pu collectionner autant de femmes, alors que moi, je me sers de la même vieille peau chaque matin ? Comment ? Quand je pose la question à mes enfants, ils roulent des yeux de larves mortes, ils ne répondent pas. Leur savoir est équivalent à une tranche de jambon glissée dans du pain sec. Ils me dégoûtent autant que je les dégoûte. C’est ainsi que les hommes meurent.

Aucun témoignage ne me permit de lier ce que je savais de lui (par les entretiens que nous avions sur la fin de sa vie), un étrange silence régnait autour de cet homme de peu de considération. Sa richesse d’esprit semblait n’avoir eu aucune prise sur une certaine réalité. Je le revois, boitant le long des allées du parc entourant la ville, barbu comme le sont les vieux poètes, il ne me parlait que rarement. Nous marchions ensemble, éloignés par des murs sans oreilles, des falaises de silence. Il était le secret qu’il gardait précieusement. Cher à ses yeux, il connaissait sa puissance sans en laisser entrevoir le moindre tissu. Ces rendez-vous avaient la force d’un ennui flatteur. Il paraissait si seul, si désœuvré dans cette solitude manufacturée par ses soins. Son nez respirait les odeurs de chaque fleur, l’essence de chaque arbre. Il touchait les troncs des arbres comme on caresse le sein d’une femme. Lui, n’effleurait même plus la peau de sa femme, en connaissait-il encore le parfum.

Je m’appelle Éric Satie. C’est ainsi que je commence chacun de mes poèmes. D’aucuns me jettent la pierre que l’on jette aux être que l’on pense amoureux de leur personne. S’ils savaient. S’ils oubliaient une fois leurs idées convenues, leurs pensées consensuelles. Si j’écris « Je m’appelle Éric Satie » c’est parce qu’il ne me vient rien de mieux. Chaque poème est un miroir, dans lequel on lance ses forces, son sang et ses lumières. Il me semble autant égocentrique de ne pas commencer un poème par « Je m’appelle... » que de le commencer de cette façon. Mes derniers écrits, d’ailleurs, ne débutaient pas sur cette phrase. Ils s’achevaient par « Je m’appelais Éric Satie ». Il est une conscience que je partage avec mon moi propre, celle d’un temps évoluant de façon différente en fonction de chacun. Je nommais mon temps « Éric Satie ».

Il m’arrive de retourner à Saint-Nazaire, et de parcourir seul les allées de nos entretiens, passant la main sur les fleurs et le tronc des arbres. Me caressant la barbe en esquissant des sourires ironiques à la vue des passants curieux. Leur curiosité déplacée me rapproche de lui. Ils jalousent la différence, préférant marginaliser plutôt que comprendre ce qui les éloigne tant d’une autre réalité. Mais la solitude me pèse, alors je rejoins vite le seul bar du quartier ouvert le dimanche. Là, devant mon café, je me plais à imaginer qu’il en faisait autant, évitant les regards, se contentant d’étudier les corps en mouvement. Le corps apprend parfois bien plus que les yeux.

Je m’appelle Éric Satie. Cette nuit je n’ai pas dormi, j’ai écris des vers suivis d’autres vers, j’ai essayé de les compter, je suis arrivé à cinq-cents et me suis arrêté. Je suis passé proche d’une chute d’une poutre que l’on s’affairait à fixer à un yacht. Ma femme ronflait à côté, mais cela ne m’empêche jamais d’écrire. J’écoutais de la musique, les œuvres pour piano de Bach par Gould. Une bougie d’encens couverte de cire diffusait une lumière suffisante. Ma femme mange seule avec les enfants, je mange seul devant ma machine. Ce vacarme qui ne la réveille pas. Elle dort. Toujours. A heures fixes, à durée règlementaire, dix heures pour être en forme le lendemain, il ne s’agirait pas d’être fatiguée pour sa journée de travail. Quel dommage que de prendre le risque de manquer à son rôle dans la société. Que dirait son patron ? Je n’ai pas dormi, je suis las, éreinté, mais je m’en fous, je peux bien crever au sommet de cette putain de poutre. Tant que je parviens à écrire, le reste n’est que du bruit qui ne m’occasionne qu’ennui et lassitude. J’ignore pourquoi je continue de travailler. Pour les enfants ? Pour ma femme ? Je me fous bien de leur confort, je me contenterais de bien moins, une pièce unique, des piles de feuilles, et ma machine. Alors je me satisfais de cette ignorance. Un jour, je sais, je foutrai le camp, loin de là, loin d’elle, loin d’eux. En attendant, je ne peux m’empêcher de faire attention à ne pas dégringoler de la poutre.

Un jour il m’a dit qu’il souhaitait partir. Pas fuir, partir. Il tenait à cette distinction. Je n’ai jamais su ce qu’il en était. Finalement, il préférait peut-être fuir. Jamais je n’aurai fait un seul geste pour le retenir. Il ne m’aurait pas écouté. A quoi bon de toute façon, puisque je n’avais aucun intérêt à le retenir. Je me contentais d’être cette personne à qui il pouvait parler, face à qui il pouvait faire le choix de se taire. Je lui posais rarement des questions, je patientais. Nous buvions des vers d’Armagnac dans le bar du quartier. Entourés par les ivrognes et les femmes grisées par une torpeur dont nous ignorions la raison. Il nous arrivait de regarder certains des clients, et de leur imaginer une vie, une vie grise, lente, douloureuse. Mais le plus souvent, nous buvions dans un silence entrecoupé par le renouvèlement de nos consommations.

Je m’appelle Éric Satie. Je n’ai ni femme, ni enfants, ni patrie, ni langue. Je n’ai ni merveilles, ni cachette dans laquelle je dissimulerais mes souvenirs. Je n’ai que mes mains, trop usées par les chantiers, la nuit il m’arrive parfois de ne pas pouvoir écrire tellement elles me font souffrir. Je n’ai que ma vieille machine à écrire. Ma mère me l’a offerte le jour de mes dix ans, c’est le seul souvenir physique que je possède d’elle. Je change les rubans régulièrement, j’ai la chance d’avoir trouvé un fournisseur dans une ville proche de Saint-Nazaire. Le capot est orange, et les touches noires. Quelques unes fonctionnent mal, malgré l’entretien minutieux que je lui accorde tous les samedis matins. C’est le deuxième rituel le plus important de mes semaines, après mes séances d’écriture nocturne. Je ne suis pas un oiseau de nuit, j’écris tard à cause de mon travail. Sans ça, je me plairais à écrire le matin, au lever, en buvant du café. Je consacrerais mes après-midi à l’oisiveté, à la contemplation. Il y a des lieux quasiment vierges quand on prend la peine de s’éloigner du port. La beauté se trouve si on ne la cherche pas là où tout le monde regarde.

Il me disait n’avoir aucune attache à quoi que ce soit, hormis à sa machine qu’il chérissait plus que tout être. Il détestait que des gens gravitent dans son univers. Non qu’il les haïsse mais ils l’ennuyaient, d’un ennui furieux qui pouvait le mettre dans des colères incroyables. Cet ennui, me semble-t-il, était réciproque. J’étais la seule personne à qui il accordait de son temps. J’ignore pourquoi. Nous ne nous étions pas choisi. Nous nous sommes croisés dans un de ces lieux qu’il affectionnait tant. Il fut au premier abord d’une froideur étrange. Il me dira plus tard qu’il était furieux qu’un autre que lui puisse se retrouver en cet endroit. Je lui expliquai que j’aimais me promener dans ce coin retiré du monde, admirant le silence et la force surprenante qui s’en dégageait. Il me quitta sans un mot. Le regard noir, haineux, j’ai vu là un enfant croyant posséder un secret que jamais il ne dévoilerait, même sous la plus terrifiante des tortures. Puis, nous nous sommes recroisé, au même endroit, à la même heure, une semaine plus tard. Il m’ignora, alors je décidai de quitter l’endroit, sans regret, plutôt amusé de ce caractère d’enfant. Quand il me vît tourner le dos et me diriger vers les bois, il courut à ma rencontre. « Je m’appelle Éric Satie ».

Je m’appelle Éric Satie. Aujourd’hui, mon chef m’a déposé devant chez moi. C’est la première fois. Il me pose toutes sortes de questions auxquelles je ne réponds pas. Je ne sais plus répondre aux questions. Il veut savoir quels sont mes projets, mes ambitions. Il veut savoir si je compte m’éterniser sur le chantier ou envisager autre chose. Il veut savoir si ma femme va bien. Comment ça se passe pour mes enfants à l’école, si je suis heureux. Il veut savoir si je suis originaire de Saint-Nazaire, ou si ce n’est pas le cas comment j’ai bien pu atterrir ici. Il veut savoir toutes ces choses. Mon silence semble le tourmenter. Il s’agite sur son siège. « A demain monsieur ». Je n’ai pu m’empêcher de parler de lui cette nuit dans un de mes poèmes. Bien sûr, il n’y était pas chef de chantier, ni même un homme. Il était une ombre voletant à un carrefour de la vieille ville, cherchant une pute pour la nuit, enfin pour une heure au moins, son salaire ne lui permettant ni la totalité d’une nuit, ni la totalité d’une beauté. La pute s’appelait Odette, une jambe plus courte que l’autre de cinq centimètres, des bras arrivant au niveau des hanches, les dents noircies par le tabac et le mauvais café breton. Je fis de lui l’ombre d’un homme vicieux doublé d’un éjaculateur précoce. Mais cela ne me fit pas rire. J’ai recopié le poème et mis dans une enveloppe non affranchie, un pli anonyme, je le déposerai sur son bureau demain matin. J’esquisse l’ombre d’un sourire avant de m’endormir enfin.

J’ignore pourquoi j’essaie de regrouper toutes les informations disponibles sur cet homme dont je connais si peu de choses. D’autant que je ne peux compter que sur ce que j’ai réussi à percevoir de lui au travers de nos silences. Peut-être sa solitude, cette torpeur indicible, cette conscience de n’avoir nulle part où aller. Peut-être cet incalculable nombre de vers que je l’imagine avoir écrit. Peut-être cette façon dont les silences se traçaient sur son visage de vieil oublié. Peut-être tout ça. Ou tout autre chose. Peut-être tout ce que justement j’ignore encore aujourd’hui. Il est un inconnu, pour moi et pour les autres.

Je m’appelle Éric Satie. Je pense n’avoir jamais aimé ma femme, encore moins mes enfants. Elle a refusé impitoyablement l’acquisition d’un chien. Je n’ai pas insisté. J’aurais probablement dû. Je préfère de loin la sensation sous mes doigts du plastique des touches de la machine, que la caresse éventuelle de sa peau. Je ne l’ai pas plus aimée que désirée, elle ne m’a jamais paru belle, même la première fois. Elle me trompe avec mon chef, je trouve ça amusant. Lui non plus, je ne l’ai jamais aimé. Si on me demandait maintenant, est-ce que dans ma vie j’ai aimé quelqu’un je répondrais « Je n’ai jamais aimé personne, pas même moi ». Ou peut-être le chien que je n’ai pas eu. Il aurait couru sur la plage, avec ses jambes de sportif, un Kényan à Saint-Nazaire, mouillé par les vagues, il se serait frotté à moi, que je le réchauffe. Mais c’est lui qui m’aurait réchauffé. Je n’ai pas peur qu’il se noie, il connaît parfaitement son territoire de jeu, l’océan balafré par les bourrasques bretonnes. J’ai juste peur qu’il me laisse de nouveau seul, trouvant un maître plus chaud et plus heureux. Mais il ne s’est jamais séparé de moi. Je lui sers un reste du midi, pendant que je bois un café brûlant, à regarder ensemble les immeubles gris et dégueulasses, les pylônes électriques, les antennes radio. Les jours de pluie, j’écrirai, son ronflement caressant mes pieds. Un homme est fait pour vivre avec un chien, pas avec une femme, des enfants, et le bordel dans la maison.

Je ne sais pas si j’écrirai un jour son histoire, si elle en vaut la peine. Chaque jour je pense pourtant à lui, son histoire qui se grave lentement dans ma tête, comme ces romans que l’on imagine sans jamais en écrire le moindre mot. Mes amis ne s’intéressent pas à cette histoire, las dès les premiers mots. Je les comprends. Il s’appelait Éric Satie.

Je m’appelais Éric Satie. C’est ainsi que je termine mon histoire. Pour tous ceux qui ne la liront pas, pour le silence et ses parfums. Des phrases courtes. Des phrases sans but, isolées dans le vacarme des grandes artères. Dans le ressac inlassable de certaines criques proches de Saint-Nazaire. Je m’appelais Éric Satie.
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Emma A · il y a
Je ne sais même pas expliquer pourquoi j'ai aimé ce texte si sombre. Je ne sais pas. Quelquefois on peut pas...
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