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Je m’appelle Cyprien, je suis français.

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Trez

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Pour une belle cuite, ça avait été une belle cuite ! Cyprien n'avait pas trop l'habitude de boire, mais il avait exceptionnellement arrosé cette première soirée de vacances en Andalousie avec ses copains. Aux bières, avaient succédés des verres de sangria, de Xérès, et de Licor Cuaranta y Tres, jusqu'au matin. C’était si bon de dépenser ainsi son premier salaire à vingt ans ! Il savait qu’il allait pouvoir draguer comme un fou pendant quinze jours, toutes les touristes et les belles espagnoles qui passeraient à sa portée... En s’étirant pour mieux se réveiller, il pensait à Carmen, une des serveuses d'un des nombreux bars à tapas de la station à qui il avait donné rendez-vous pour le soir même. Il fallait qu'il récupère et qu'il soit en forme, c'est pour ça qu’en buvant un épais café noir à trois heures de l’après-midi, l’heure du petit déjeuner pour les noctambules, il préféra décliner l'offre de ses quatre amis qui avaient programmé une virée à Malaga.
- - Je vais à la plage, dans la crique, là où il y a personne, j'aurais la paix.
- - Waouh ! Cyp, tu vas te la faire, la belle Carmen ce soir ! Faut que tu sois en forme.
- - Jaloux ! T'as vu, elle arrêtait pas de me lorgner.
- - Encore une qui aime les blacks, elles s'imaginent toutes que vous êtes mieux montés que nous.
- - Elles ont raison, j'ai pas une minable bite de blanc, moi !
- - Ah ! Ah ! Sacré Cyp, repose-toi bien, tu vas la défoncer. De toute façon, tu peux rester à dormir au soleil, les blacks ne craignent pas les insolations.
- - Eh bien si, figure-toi, mais je garde mon tee-shirt.
- - OK à ce soir.
- - Vous inquiétez pas si vous me voyez pas, je serai peut-être occupé.
- - On a compris, muchacho, tu vas repeupler l'Espagne.
- - C’est clair ! À ce soir ou à demain.
En riant bruyamment, les quatre garçons le laissèrent. Vêtu de son maillot, d’un simple tee-shirt et de claquettes, une serviette autour du cou, il se rendit à la crique. Il gonfla un matelas pneumatique. La température de l'eau était si agréable qu'au lieu de le poser sur les galets, il le fit flotter près du bord. Allongé, bercé par le bruit des vaguelettes, il rêvassait aux filles, à Carmen et à toutes les autres qui allaient lui succéder. La vie était belle, surtout pour les informaticiens en vacances. Lentement, il finit par s'assoupir.
Combien de temps resta-t-il endormi ? Quand il ouvrit les yeux, la nuit était tombée. Il frissonnait, ankylosé, le dos douloureux, il avait du mal à bouger. Il se demanda où il était. « Quelle heure peut-il bien être ? Où suis-je ? » Il lui fallut un certain pour reprendre ses esprits, le ciel était clair, les étoiles brillaient, il les admira en regrettant de ne pas savoir reconnaître les constellations, pas même la Grande Ourse. Il trouvait une certaine beauté aux astres, mais il refusait de retenir leurs noms : c’était un truc pour les astronomes qui découvraient chaque jour de nouvelles planètes, des pulsars, des galaxies et d’autres objets exotiques. À quoi s’encombrer la mémoire avec des choses dont il n’avait pas l’utilité. Il savait que les astres les plus proches portaient des noms de dieux de la mythologie romaine et cela suffisait à sa culture dans ce domaine.
Peu à peu, il lui fallut se rendre à l’évidence, non seulement il faisait nuit, mais il était en train de dériver sur son matelas, loin des côtes. Comment était-ce possible ? Qu’avait-il bien pu se passer ?
Il reconstitua sa soirée : il avait fait la tournée des bars avec Cédric, Charles, Matt et Dan. Dans le dernier, il avait rencontré Carmen qui n’avait pas cessé de le dévisager jusqu’à le déshabiller du regard, et il l’avait dragué très facilement, presque trop. Elle fut tout de suite d’accord pour le retrouver ce soir, ils se quittèrent sur un baiser. Le soleil était déjà levé depuis deux bonnes heures quand ils allèrent se coucher. Au réveil, après le petit déj, plutôt que d’aller avec eux à Malaga, il avait préféré se reposer sur la plage, il s’était donc installé sur son matelas, le laissant flotter à moins de deux mètres du bord et il s’était endormi.
Était-ce possible que les courants l’aient transporté en plein milieu de la Méditerranée ? Ça lui paraissait invraisemblable, totalement incroyable ! Qui pourrait croire ça ? Mais, il fallait bien se rendre à l’évidence, il était en pleine mer.
Une angoisse sournoise le prit aux tripes et le paralysa. Il respira fort, il fallait qu’il se calme. Comment rentrer le plus vite possible ? Il fallait trouver une solution. C’était toujours ce que répétait son chef : « Il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions. ». Il regarda autour de lui, il cherchait des lumières, la côte ne pouvait pas être loin, les courants n’étaient pas si violents en Méditerranée. Dès qu’il apercevrait la moindre lueur, il se dirigerait vers elle en ramant avec ses mains, c’était le seul truc à faire. Ce serait sans doute long et épuisant, mais il n’avait pas le choix.
Hélas, si la nuit était claire et si les vagues scintillaient, ce n’était dû qu’aux reflets de la Lune, rien d’autre. Rien de rien. Ramer n’aurait servi à rien. L’inquiétude revint avec plus de dureté. Il avait soif, il avait froid, il avait peur. Lui, Cyprien qui se croyait si fort, avait envie de pleurer. Il fallait lutter contre ça et trouver des raisons d’espérer : Carmen, devait être en train de l’attendre. Elle pensait sans doute qu’il lui posait un lapin. Si elle savait la vérité, elle serait abasourdie ! « Elle va essayer de m’appeler, mais où est mon portable ? J’ai dû le laisser dans la chambre, je ne l’avais pas sur la plage, ça, j’en suis sûr. De toute façon, il ne va pas sonner, la batterie doit être vide et je ne l’ai pas mis à recharger en rentrant, je me suis couché tout de suite. »
Ne le voyant pas revenir, Cédric et les autres allaient sûrement s’interroger. Ils donneraient l’alerte. Bien sûr, qu’ils le feraient ! Ils étaient sans doute déjà allés prévenir les flics. Mais s’ils ne le faisaient pas ? D’un seul coup, il lui revint en mémoire qu’il leur avait recommandé de ne pas s’alarmer, il avait même insisté « Vous inquiétez pas si vous me voyez pas, je serai peut-être occupé. ». Il revoyait la scène. Quel con ! « Je suis foutu. Je suis vraiment foutu ! » Il se mit à pleurer.
« Il faut que je me calme, la côte doit être vers l’ouest, et je devrais trouver l’ouest grâce aux étoiles, l’important c’est de trouver l’étoile polaire qui me donnera le nord. Mais c’est laquelle, l’étoile polaire, dans tout ce fatras ? Comment la reconnaître, cette saloperie de polaire, elles se ressemblent toutes ! » Il contemplait le ciel, impuissant, sans y trouver la moindre indication. C’était aussi énigmatique que la Bible en hébreu. « Ça ne sert à rien que je cherche, je n’y connais rien. Heureusement que la mer est calme, au moins je ne chavire pas... Mon Dieu, faites quelque chose. Je ne peux pas mourir ainsi, au milieu de l’eau, il doit bien y avoir des bateaux, des pêcheurs... Mon Dieu, faites venir un bateau pour me récupérer. »
Essayant de se maintenir à califourchon sur le matelas, il scruta dans toutes les directions, ses sens aux aguets, en espérant entendre un bruit de moteur, il savait que les bruits se transmettent facilement sur l’eau. Ses trop rares instants d’apaisement cédaient vite la place aux angoisses. De soudaines crises de panique le faisaient hurler : « Au secours ! À l‘aide ! Help !», mais sa gorge asséchée lui imposait vite le silence, car les embruns salés l’assoiffaient. Il ignorait quelle heure il était. Il n’avait jamais porté de montre : à quoi cela lui aurait-il servi puisqu’il travaillait sur des ordinateurs qui sont tous munis d’horloge ?
Terrorisé, incapable d’envisager sereinement la situation, il savait qu’il ne tiendrait pas longtemps ainsi. Il allait mourir de soif en pleine mer si personne ne lui portait secours. C’était vraiment trop con ! Encore une fois, il s’égosilla : « Help ! Help ! Help ! », puis il s’allongea désespéré. Il avait de plus en plus soif, il avait de plus en plus froid, car l’eau de la Méditerranée n’était pas aussi tiède que sur la plage. Elle lui paraissait même glaciale. Il grelottait.
L’heure qui suivit lui parut durer un siècle. Il était traversé par les pensées les plus noires entrecoupées de brefs moment d’espoir. Il essayait de calculer approximativement la densité de bateaux dans cette zone de la Méditerranée et de sa distance par rapport aux côtes. Il voulait se convaincre qu’une embarcation allait bien finir par passer. Parfois, il apercevait de vagues faisceaux et, réunissant ce qui lui restait de salive, il essayait de hurler, mais les bateaux étaient loin et personne n’entendait ses cris.
Ce n’est que bien plus tard que l’espoir revint enfin, alors qu’il n’y croyait plus. Un navire faisait route vers lui en braquant des projecteurs sur son matelas. Son cœur se mit à battre la chamade. Sauvé, il était sauvé ! Demain, il rirait de son aventure avec ses copains. Il agita les bras furieusement pour manifester sa présence, mais ses gesticulations étaient superflues, la vedette faisait route vers lui, il était bel et bien localisé. Dix minutes plus tard, il était hissé à bord, on lui donna à boire et on le réchauffa grâce à une couverture de survie. Il était sur un bâtiment des garde-côtes espagnols. Il aurait embrassé ses sauveurs s’il avait pu le faire, le cœur débordant de reconnaissance et sa joie retrouvée.
Un sous-officier s’adressa à lui en espagnol, mais il ne comprit pas un traître mot. Il décida de se présenter.
- Je m’appelle, Cyprien, je suis français.
- ¿ Que dices ?
- Vous parlez français ?
- ¡ No !
- Euh... Soy francese...
- ¡ Ah ! ¡ Ah ! ¡ Ah ! ¡ Clandestino ! En la bodega con los demás.
- Do you speak English ? It’s a mistake, a terrific mistake !
Sans ménagement et sans tenir compte de ses protestations deux gros marins l’empoignèrent et lui firent descendre manu militari un escalier étroit qui conduisait à une cale. Il y fut projeté brutalement. À l’intérieur, il trébucha sur des gens, il tituba et enfin, il s’écroula. On lui fit un peu de place. Il était hébété, incapable de comprendre ce qui lui arrivait. Ce n’était que pleurs, hurlements de bébés, plaintes, râles et larmes, l’odeur fade de gens malades et même agonisant était prégnante, la chaleur moite le fit transpirer, il devinait qu’il y avait beaucoup de monde.
- C’est pas possible ! Qu’est ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il m’arrive ?
- De quel pays viens-tu, mon frère ?
- Vous êtes français ?
- Tu veux rire mon frère, je suis malien. Nous sommes tous maliens ici. Et toi ? Tu viens d’où ?
- Mais je suis français, je m’appelle Cyprien, je suis français. Je suis un informaticien français.
- Et moi, je suis la reine d’Angleterre.
Celle qui venait de s’exprimer était une des rares femmes présente dans la cale, elle avait ri cyniquement de sa blague qui révélait son incrédulité sur la prétendue identité française de Cyprien.
- Vous ne me croyez pas ?
- Ça marchera jamais, ton truc mon frère. Va falloir que tu trouves autre chose.
- Mais je vous assure, je suis français, ce sera facile à prouver.
- Et ben, si tu y arrives, bravo !
Cyprien dont les yeux s’habituaient progressivement à l’obscurité, put mieux observer ses compagnons d’infortune. Ils devaient être une cinquantaine, et tous avaient l’air épuisé. Ils expliquèrent leur mésaventure : ils avaient entrepris leur voyage du Mali vers l’Europe depuis deux longs mois, ils avaient traversé le Maroc du sud au nord et ils avaient acheté à des passeurs deux Zodiacs pourris. La moitié d’entre eux, surtout les femmes et les jeunes étaient morts tout au long du voyage. En mer, l’un des Zodiacs avait fait naufrage, le deuxième avait été récupéré quelques heures auparavant par le navire espagnol.
- Ils vont nous ramener en Espagne, je vais pouvoir m’expliquer.
- Compte pas là-dessus mon frère, l’Europe veut pas de nous, et l’Espagne encore moins. Ils vont pas nous amener chez eux, ils veulent pas nous dubliner.
- Nous dubliner ?
- Les accords de Dublin, t’en as jamais entendu parler, mon frère ? On doit faire sa demande d’asile dans le premier pays européen où on a été contrôlé. Ça veut dire que les espagnols seraient contraints de nous garder s’ils nous ramenaient chez eux.
- Ils vont au Maroc, alors ?
- Non. On y serait déjà. On va pas au Maroc, ça va être bien pire.
- Quoi ?
- La Lybie.
- Hein ?
Pris de panique, Cyprien grimpa les quelques marches jusqu’à la porte, et il tambourina de toutes ses forces en hurlant. Il suppliait, rageait, menaçait. Il gueulait qu’il était français, qu’il fallait le libérer, qu’il ne voulait pas aller Lybie. La porte s’ouvrit enfin, trois gaillards l’empoignèrent, un quatrième l’assomma d’un coup de matraque sur le crane, il s’évanouit.
Quand il recouvra ses esprits, il était à bord d’un rafiot minable, branlant et mal entretenu, à moitié rouillé. Il avait été transféré avec les autres clandestins sur un patrouilleur des garde-côtes libyens. Peu après on le débarqua dans ce pays inconnu et hostile, il fut conduit dans un camp misérable où on se disputait l’eau et la nourriture.
Cédric, Charles, Matt et Dan ne s’inquiétèrent pas immédiatement de sa disparition, ils savaient que leur compagnon était un dragueur invétéré et ils pensèrent qu’il passait du bon temps auprès d’une de ses conquêtes. Cédric alla informer les autorités de son absence. Le fonctionnaire se contenta de noter la déposition sur un registre de main courante sans en faire grand cas.
Deux mois plus tard, son employeur, ne le voyant toujours pas revenir au travail, considéra qu’il y avait abandon de poste entrainant la rupture du contrat de travail. Il se mit en quête d’un autre informaticien en espérant trouver quelqu’un d’aussi compétent.
La mère de Cyprien, elle, espère encore revoir son fil et elle l’attend toujours, elle est sure qu’elle aura bientôt de ses nouvelles et chaque jour, elle prie.
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Zouzou · il y a
...mais quelle histoire , qui pourrait être réelle ! Çà fait froid dans le dos
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Bertrand Môgendre · il y a
Ah ! Quelle aventure ! Je me suis laissé embarquer sur ce matelas. Merci Trez.
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Trez · il y a
Merci et j'espèreque Cyprien s'en sortira
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Elena75011 · il y a
Je vote avec force pour ce texte
J'aimerais suivre Cyprien dans ce camp....
Ne l'abandonne pas.....

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Trez · il y a
Merci Hélène
Il y a tant de choses que l'on ignore sur ces camps

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Delphine Darteuil · il y a
Une journée de vacances pleine de gaieté et de légèreté qui bascule dans le cauchemar . Récit haletant, cruel et malheureusement réaliste dont la progression dramatique est subtilement décrite. Bravo Bertrand. Delphine ou... Dany
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Trez · il y a
Merci Dany, la vie peut basculer en un rien de temps.
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Marie B · il y a
Bravo pour ce texte qui fait froid dans le dos, je l'ai lu d'une traite, espérant une fin plus heureuse mais non. Noir c'est noir....
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Trez · il y a
Merci Marie.
Je laisse toutefois une ouverture, peut-être va-t-il finir par s'en sortir.

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Jipe · il y a
Ce regard sur Cyprien nous invite à considérer le sort réservé aux migrants. Une errance sans fin... "Il n'y a pas de problème il n'y a que des solutions". Faut-il pour autant qu'elles soient expéditives et que certains humains soient traités comme des pestiférés ? Ce texte fort bien écrit porte en lui quelque chose d'effrayant. Il parle des conséquences d'un simple malentendu pour décrire un drame absolu. Bravo Monsieur !
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Trez · il y a
Merci Jipé.
Je pense que ces drames ne font que commencer, je m'attriste de savoir que cette si belle mer qu'est la Méditerranée est devenue une frontière, et même pire, un mur où l'on meurt.

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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien écrite qui nous tient en haleine du début jusqu'à la fin ! Et quelle chute ! Une invitation à lire et soutenir mon “Isère en Mouvement” qui est en Finale! Merci d’avance et bonne journée !
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