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Je fut l'homme qui riait,

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Alain Derenne

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Je suis né avec le sourire au coin des lèvres, les yeux plissés comme
un petit annamite et en plus pour arranger le tableau, j'avais le teint
jaune...C'est du moins ce que ma maman m'appris plus tard, il faut
dire que mes souvenirs ne remontaient pas jusque-là, elle me dit aussi
que la famille et les amis penchés au-dessus de mon berceau déclarèrent
tous sans aucune hésitation que ce sourire précoce était pour eux l'indice
d'un caractère d'homme heureux de lui-même et de son environnement,
eh oui, pour ça, aussi vraie que la nuit la lune brille avec comme public
les étoiles, que le jour se lève lorsqu'elle se couche et que le soleil
alors nous éclaire, je vous l'avoue en toute franchise, ils ne s'étaient
pas trompés...Mais où ils se mirent le doigt dans l'oeil jusqu'à l'épaule
comme il est dit dans une expression de notre belle langue, c'est qu'en
plus ils pronostiquèrent (non pas pour se protéger des moustiques)
que ma joie de vivre me vaudrait plus tard, amour, gloire et beauté, non
pardon plutôt gloire, honneurs et fortune...si tous vivaient encore, ces
prophètes à la mie de pain, verraient bien, que moi avec mes fringues
un peu passées, des trous sous mes semelles et mes cols de chemises
effilochées, seraient pour eux un terrible démenti...
Eh ben non, car en fait de bonne situation avec mes études poussées au
maximum de mes capacités ( c'est à dire, très moyennes), je n'ai trouvé
qu'un petit boulot, comme personnel hospitalier temporaire, et la seule
situation élevée dont je pouvais me targuer d'avoir, se situait au sixième
étage d'un immeuble rue de la Tour-d'Auvergne où j'avais une petite
chambre mansardée, sous un toit en zinc ou le froid de l'hiver et le chaud
de l'été était avec le vent mes vrais amis, quand je parle du vent je devrais
plutôt dire, tous les vents car ma petite chambre était située dans l'angle
de l'immeuble, j'avais pour moi seul le choix de «la rose des vents», et
pourtant comme me disait un patient, dans le service de pneumologie ou
j'étais affecté comme garçon de salle, en faisant un jeu de mots :
_ vous êtes né sous de bons auspices....drôle non ?
En plus, ce qu'il peut y avoir de plus drôle dans l'histoire de ma vie, c'est
que mon hilarité que l'on envisageait pour moi comme un bon présage, une
chance une clé drolatique pour m'ouvrir tout un tas de porte, une carte chance
comme dans les jeux pour enfants, un passe quoi, mais au contraire de tous
ces grigris bénéfiques, mon hilarité fut la cause de tous mes malheurs...
_ L'excès en toux est un défaut, il vaut mieux peu que trop, me disait-il un
jour, eh oui, il avait bougrement raison et toujours avec un humour à décoiffer
un bœuf (pour continuer avec le vent) on ne se refait pas hein!!...
Alors comme je vous l'écrivais au début de mon récit, je souriais et même
riais continuellement comme heureux de mon sort, j'en arrivais même à rire
en dormant et comme me le disait aussi ma maman, en prenant mon biberon.
J'étais «l'heureux benêt» comme auraient dit nos anciens dans les campagnes,
il paraît même que je riais en salissant mes couches...(elle est pas belle la vie).
Au début j'étais un peu celui que l'on montre comme un petit phénomène...
_ Regardez mon fils comme il est heureux, vivant, drôle... disait Maman.
Elle était fière de moi son rejeton et s'en amusait, par contre Papa lui fut le
1er à se lasser de ce rire, même lorsque les nouvelles à la télé n'étaient pas
bonnes, je riais, riais aux éclats, je me gondolais...
_ Ah ! la barbe criait-il, mais c'est qu'il me tape sur les nerfs à la fin...mais
quand te tairas-tu Alain...
Et je rigolais de plus belle...je venais de reconnaître mon prénom.
Donc je rigolais de plus belle et mon papa, (à l'époque on avait le droit)
exaspéré, après m'avoir déculotté me flanqua une de ces fessées qui elle
ferait et faisait époque et date dans ma vie de petit bonhomme, avec cette
fessée, il espérait bien avoir la paix, mais que nenni, c'est mal connaître la
puissance du rire, plus sa grosse main velue comme une araignée à qui il
manquait une patte, tapait sur mes petites fesses, plus je rigolais, je me
souviens même, mais était-ce les claps-claps de sa main, avoir en réponse
à ceux-ci attrapés le hoquet...
Mon papa en arriva à crier à maman :
_ J'ai peur de ne plus être maître de moi, alors avant que se produise un
grand malheur, retire vite le petit d'entre mes mains...
A table le midi où le soir il m'arrivait de commettre une bêtise (ce qui
m'arrivait même souvent et j'en éclatais aussitôt de rire, mes bêtises me
faisaient énormément rire, même celles des autres du reste, à table ou pas).
Je me souviens aussi que beaucoup d'amis de mes parents qui venaient à la
maison, même des gens de la famille, ne venaient plus...
Doucement, inexorablement les gens se mirent à fuir la sphère familiale,
le vide se fit à cause de moi, de mes rires bêtes et continuels...
A l'école il en fut de même, je ne pouvais rester que peu de temps dans une
classe, voir même dans une école, les enseignants ne pouvant faire classe,
je distrayais par mes rires incessants tous mes camarades, et le chahut
doucement s'installait (mais dans la joie).
Mes parents n'arrivaient plus à me scolariser, mon papa en perdit ses cheveux
très tôt et ma mère, toujours égal à elle-même se riait de me voir joyeux, elle
en arriva même à attraper mon tic (et toc)...
_ Il faut que nous consultions pour lui un médecin, un neurologue, dit un jour
mon père, ce n'est plus possible...
J'avais atteint joyeusement riant l'âge de 11 ans...
Le neurologue diagnostique un dérèglement du système nerveux (ce qui ne
fut pas difficile à diagnostiquer) maladie congénitale et prescrivit un traitement
à base de sirop «Atarax», sirop qui me fit à peu près autant d'effet qu'une
rustine sur une carapace de tortue.
Vous savez, que même dans la rue, lorsqu'une personne chutait indépendamment
de sa volonté, glissant sur...je vous laisse le soin d'imaginer le sur quoi...je
m'esclaffais si bruyamment que l'on entendait mon rire jusqu'à l'autre bout de la
rue, la victime de cette mésaventure glissante, elle était extrêmement vexée,
menaçait de me tirer les oreilles, et c'était toujours mes parents qui en prenaient
pleins leur grade.
En grandissant, je parvenais quelques fois à réfréner ce tic plutôt gênant,
surtout avec les filles, mais si peu que cela ne vaille même pas la peine de
m'étendre sur le sujet (c'est dommage hein ?), je fus successivement exclu de
toutes les pensions où l'on m'inscrivit...le motif, à vous de le découvrir, pas
besoin d'indices...
Lorsque j'atteignis mes 18 ans, mon Père, fonctionnaire au ministère de la
marine, essaya et réussit à me faire entrer au ministère des anciens combattants
où je pus rester plusieurs années, un bureau où personne ne venait, quelques
dossiers, un téléphone qui ne sonnait jamais, une secrétaire, comme moi, rien
à taper, que se faire les ongles, on ne me voyait qu'à la fin du mois pour
toucher ma paie, j'étais ce que l'on appelle un planqué.
Je faisais partie des 5% qu'une administration ce doit d'employer...
Puis l'âge me poussant, je fus exempt de service militaire, vous me direz pour
un ancien agent du ministère des anciens combattants, un comble non ?...
Oui, il est certain que ma fâcheuse envie de m'esclaffer pour un rien, s'estompa
au fil des années (il est bien d'y croire).
Puis mes parents décidèrent de me marier, en espérant qu'une belle-mère
acariâtre, comme l'on n'en souhaiterait pas une, même à son pire ennemi
finirait par avoir raison de ma jovialité...(voeu pieux s'il en est), mais toutes
mes fiancées au bout de quelques jours se sentaient froissées de me voir et
surtout de m'entendre rire en les regardants, je n'ai pas su profiter d'un tas de
bonnes et belles opportunités...
J'ai un jour, comme l'oiseau quitté le nid, quitté la maison avec juste une petite
valise en peau de porc, et cela pour me transformer en gugusse dans les cirques
et faire le pitre sur les tréteaux des baraques foraines, j'ai jonglé, le visage
grimé au blanc d'espagne un petit bonnet rouge sur la tête et tout ça, pour faire
rire les gens et paraître ainsi moins seul, vous avez pu me voir à la Foire du
trône place de la Nation dans les années 60, j'ai essayé tous les métiers du
cirque pour ne pas mourir de faim, même si l'on dit que rire vaut bien un bon
biftek de cheval...
Maintenant avec l'âge, je commence par en avoir plein mes godillots de silonner
les routes de France et de Navarre, mon hilarité me fait tourner (non pas la tête)
mais à la neurasthénie ! ah ah ah si je pouvais arriver à ne plus rire du tout,
c'est ça qui serait farce et cocasse, ah ah ah rien que d'y penser je me mets à
en rire de plus belle...
Je pense que mon épitaphe est déjà écrite :
« Jusqu'à la fin, il fut l'homme qui riait »
Le temps a passé et celui-ci, m'amène aujourd'hui à vous écrire ma vie pleine
de rires et de regrets, 60 années à m'esclaffer d'un rien, de petites broutilles en
grosses cagades...surtout à la pensée de vous me lisant...
Ah ! Ah ! Ah !.....(même dans la tombe je rigolerais encore).

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