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Je ferai bref ; Fiction

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Léna Bernacez

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« Il et elle » sont parents. Nos parents.
« Il et elle » ne voulaient pas d’enfants. Chacun pour ses raisons ; Lui parce qu’il ne voulait pas voir le ventre d’» elle » se déformer. C’était sa raison officielle. Et puis, Il avait assez souffert dans sa jeunesse et ne voulait peut-être pas infliger cela à d’autres
« Elle », peut-être parce que sa fratrie lui suffisait, peut-être aussi pour les souvenirs de guerre, l’enfance perdue, la mère perdue, inhumée au soleil, dans un caveau de famille, d’une autre famille, sans plaque, le père très loin
« Il et elle » ont eu « IL suite ». Beau gamin, très beau gamin. C’était suffisant pour tous. La joie serait dans le foyer pour longtemps et pour les longtemps à venir. Les petites photos noir et blancs, crantées, carrées, sont superbes. Bien cadrées, nostalgiques, souriantes, dans les rues de Paris (ce merveilleux Paris d’après-guerre), en bord de mer ou dans le centre de la France, avec sourires, gâteaux d’anniversaire et Champagne
« Il et elle » ont eu « Elle suite ». L’imprévue, l’erreur de courbe de température. Jolie gamine souriante absolument pas avare de bonne humeur. Les photos sont plus grandes et prennent de la couleur
Chacun a eu sa Nounou ; une jeune femme à la maison pour remplacer maman quand elle part travailler. « Il et elle Suite » ont eu une enfance parisienne, théâtre, cinéma, quai de Seine, enfance dans le Marais (quand le marais été un quartier de nécessiteux), enfance en bord de mer pour des vacances iodées, congés à la campagne et promenades en bord de l’Eure
Éducation religieuse confirmée, l’école du dimanche à partager les bonbons des copains passés dans une casquette derrière les dossiers des bancs du temple à la barbe du pasteur. Amours d’enfance, amour de famille, amours exotiques, amours de plage, amours de vacances. L’amour
« Il et Elle » ne partagent pas vraiment grand-chose
« Il et Elle suite » partagent la chambre, les chagrins, les bêtises avec les cousins, le grenier à la campagne, les chewing-gums sablés dans les dunes, les bains d’algues, les vélos, les premiers chagrins, les mauvaises notes et l’amour de la photo noir et blanc

Mais,

Mais il y a : « Ils et Elles d’avant »...
Ceux d’après la Première et d’avant la Dernière. « Il et Elle » d’avant les nôtres
On connait leurs histoires de grands parents, de guerre, d’amour... Il y a la même chose pour nos « Il et Elle » : la guerre, l’amour...
Il y a les pertes, les deuils, les naissances, les lettres cachées, les lettres cachetées, les lettres traduites, les lettres jamais reçues, jamais envoyées. Il y a tout ce que l’on apprend en refermant les maisons, en jetant un regard léger sur les albums photos dans lesquels il y a des cadres vides, des silences, des absences. Il y a les marques pages des livres (photographies précieusement oubliées, brins de muguet), les petits papiers restés dans les poches de vêtements pliés dans une valise abimée. Le regard se fait plus adulte. On quitte l’enfance encore une fois, notre enfance d’adultes. Le regard se fait sérieux, inquiet, lourd
Les mythologies de famille se font et se défont. Il y a celui dont on ne voyait pas trop où se tenait la main sur la photo de famille, entre cousines et cousins, amies et amis, voisines et voisins, son regard ailleurs. L’oncle qui ne décolle pas du buffet, celui qui chante, celle qui chante, leur patois, leurs souvenirs, le mélange que l’on fait de l’histoire du père ou du grand ’père - chacun en parle en disant « papa ». Il y a les chiens qui sont de toutes les fêtes, sur toutes les photos, caressés des enfants, nourris par les « Il et Elle » de chaque génération. Ceux sont eux parfois qui sèment le plus le doute. Pourquoi sur cette photo et pas celle-ci ?
Les souvenirs se raccrochent les uns aux autres. Leurs incidences également
Il y a les boites à ouvrages de dames, avec leurs petits carnets, leurs initiales à broder, leurs dés, quelques fragments de lettres parfois, des fins de crayons à mine de plomb. L’histoire des femmes
Nous vieillissons, nous parlons, les souvenirs sont différents en étant pourtant de la même famille
Et puis
Et puis une lettre sur un carnet de prisonnier, un amour d’avant ce que l’on connait de « Il et Elle », en tous cas de ce que l’on nous en a dit
Et puis des lettres reçues entre « Il et Elle » et d’autres qui se font mystère. Un nouveau trouble né
Et puis, un jour la généalogie s’en mêle. Chacun y va de ses dates, de ses lieux, de ce qu’il sait pour donner une piste
Et les pistes se mélangent. Celui de la famille – trop élégant pour la famille- qui a trouvé son « Il » suicidé un soir dans la cuisine. Solitaire. Celle qui a donné le dernier verre de lait à son « Elle » en lui faisant des reproches en deuil du lendemain
L’Il » d’avant qui aimait l’Elle » d’une autre famille. L’Elle » d’encore ailleurs qui fait une génération autre et confit l’Elle » jeunette à des gens plus aisés. Ce sera notre l’aïeule, la mère de l’homme trop élégant
Nos « Il et Elle » se sont aimés dans leur généalogie lointaine. D’autres portent le même nom avant de s’unir
Et puis une nuit, loin de l’arbre généalogique la jeune femme qui s’occupait de l’enfant ferme ses yeux doucement, sans rien dire. Des générations sont déjà absentes. C’était est une sorte de mémoire – elle faisait les photos de la famille en couleur, en patience, en discrétion, se souvenait de tout et de chacun. Même de ceux qui l’avaient oubliée
La jeune femme est âgée. La déchirure est nouvelle. Elle seule voulait de la fillette. Elle seule lui a appris. Elle seule lui a vraiment donné. Elle seule lui a dit son amour. Elle seule a dit que tout se passait toujours bien avec la petite fille. La jeune femme n’a pas eu d’enfants. L’enfant a manqué de mère. L’enfant doit le dire. Elle le dit. Elle l’écrit. Elle sait bien que c’est faux, mais pourtant si vrai. La jeune femme est sur toutes les photos et l’enfant est toujours près d’elle, dans sa chaleur
La généalogie n’en dira jamais rien. Entre les actes de naissances, les tables décennales et autres, pas de place pour les sentiments, pas de place pour la Vie des cœurs. La jeune femme ne sera jamais dans l’arbre, dans les racines de l’enfant
L’enfant n’a jamais été assez rousse malgré ses désirs, n’a jamais eu autant de taches de rousseurs que la jeune femme qu’elle aime.
Il est certain pourtant que dans le cœur de la jeune femme se tiennent les racines des feuilles de l’arbre de l’enfant. Il est certain qu’un jour viendra où des feuilles rousses tomberont du cœur de l’enfant. Il n’en restera rien d’écrit. Si ce n’est... ici.

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RAC · il y a
Sympa, sujet à creuser !
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Léna Bernacez · il y a
Trop sérieux peut-être ...
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RAC · il y a
Chacun son style, moi je ne sais faire que du "rictus temporaire" ! A bientôt chez vous ou chez moi...
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Ma'ev · il y a
Merci à TOI merveilleuse construction d'IL(E)S et d'(AI)LES. With all my love. Evelyne
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Léna Bernacez · il y a
Comme je t'attends !
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Cannelle · il y a
Compliquée cette généalogie ! J'aime bien le "il" et "elle". Des non-dits comme dans beaucoup de familles.
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Léna Bernacez · il y a
Merci Canelle,
je suis un peu en retard sur tout ... surtout pour les réponses ::-)

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Emeraude · il y a
Il et Elle suite suite espère avoir Il ou Elle suite suite suite un jour. L'amour transcende l'arbre généalogique, Elle suite suite le sait de par Elle maman et Il beau papa ou de par Elle belle maman et Il papa parce que les familles recomposées permettent d'avoir de l'amour au delà des racines.
Merci pour ce beau moment de partage, bises de Elle suite suite.

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Léna Bernacez · il y a
rendez-vous dans la cuisine des suites pour le partage !
biz

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